La peur de l’intégrisme

Les Tunisiens ont eu à craindre le pire: Marek Rybinski, 34 ans prêtre de la communauté salésienne travaillant dans une école à La Manouba est trouvé égorgé le 18 février. L’école avait reçu une lettre confuse comprenant des propos racistes, confondant juifs et chrétiens, et une demande de rançon dont le montant n’était pas fixé. Deux jours après, la police arrêtait l’auteur du crime. L’émotion était grande aussi bien parmi la communauté chrétienne de Tunis que parmi toute la population du pays. Le 28 février, à la cathédrale de Tunis, une messe d’obsèques présidée par Mgr Marun Lahham Elias, archevêque de Tunis était donnée pour le repos de son âme. La cathédrale était pleine et il y avait sans doute plus de musulmans que de chrétiens. Les Tunisiens ont vite compris que ce qui était en question, c’était surtout leur révolution, celle qui a gommé toutes les différences entre Tunisiens. Un plan de déstabilisation menée par les caciques du pouvoir se nourrissant de la haine, cherchait à convertir toutes sortes de différence en source de conflit. Pour dire les choses simplement, il s’agissait de semer la zizanie dans le pays. Dresser les musulmans contre les juifs, les habitants de l’intérieur contre ceux des côtes, les laïcs contre les religieux et même les tribus les unes contre les autres n’était qu’une tactique visant à faire avorter la révolution.
La peur de l’intégrisme
Cheikh Ghanouchi
Il s’agissait de nourrir la peur de l’autre aussi peu autre soit-il. Une des peurs qui prévaut le plus en Tunisie est sans doute celle de voir le pays sombrer dans l’intégrisme. Cette peur a été exagérément nourrie, car s’il est vrai que la Tunisie n’a jamais connu une aussi grande ferveur religieuse, il n’en demeure pas moins que les intégristes – en tant que courant politique – n’ont pas les faveurs des Tunisiens, plus soucieux qu’ils sont de bien-être social, de progrès économiques que de discours pieux. Aujourd’hui, même les intégristes sont obligés de lâcher du lest. C’est ainsi que Cheikh Ghanouchi, leader du mouvement Nahdha, dont le retour d’un exil doré à Londres a suscité de grandes appréhensions, est obligé de tempérer ses ardeurs d’autrefois. Désormais il se dit partisan d’une démocratie à la turque. Les femmes s’organisent pour défendre les acquis du Code du Statut Personnel, décret instaurant l’égalité entre hommes et femmes promulgué en 1956. Pour nombre de femmes démocrates, il est même question d’amender le CSP dans le sens de la parité dans l’héritage.
La force du CSP, ce texte progressiste est qu’il s’appuie sur une lecture moderne des textes religieux qu’il ne contredit pas même en interdisant la polygamie. Or, pour l’héritage, le texte coranique est explicite et ne peut être infléchi dans le sens de la parité. Pour certains, la question est symbolique. La prescription coranique n’interdit pas de faire le même legs par testament à ses enfants, garçons ou filles.
Dans le bouillonnement actuel que vit la Tunisie, on ne compte plus les initiatives citoyennes. Une des interventions les plus remarquées dans la perspective qui est la nôtre, est sans doute celle de Gilbert Naccache, qui, lors d’un meeting de la gauche tunisienne, fit preuve d’une exceptionnelle lucidité politique, attirant l’attention de tous – et d’abord de l’extrême gauche – sur ses erreurs. Gilbert Naccache est une figure historique de l’opposition en Tunisie. Il est un des principaux protagonistes du printemps de Tunis (mars 1968 quelques mois avant le printemps parisien). Son engagement politique au sein du groupe Perspectives lui vaut d’être arrêté en mars 1968 pour n’être libéré que onze ans plus tard. En prison, il écrit clandestinement Cristal (ainsi intitulé à cause du papier des paquets de cigarettes Cristal sur lequel il a été écrit). Gilbert Naccache a également publié Le ciel est par-dessus le toit et Dis qu’as-tu fait de ta jeunesse. Itinéraire d’un opposant au régime de Bourguiba. Suivi de récits de prison .

Jalel El Gharbi
(11/04/2011)

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