Greta Naufal, l’ici et le là-bas

Une artiste, une femme
La Suède et Greta Naufal, artiste et vidéaste libanaise des plus réputées, tissent une histoire esthétique, visuelle et auditive depuis 1998. C’est l’Institut culturel suédois qui a approché l’artiste, impressionné par son travail sur la destruction de Beyrouth par la guerre civile, puis …par Solidère, société privée qui s’est engagée à « reconstruire » le centre-ville en abattant la quasi-totalité de ses bâtiments -des petites merveilles d’architecture ottomane- et de ses vieilles maisons traditionnelles. « L’Institut voulait un échange culturel avec le monde arabe, et c’est moi qu’ils ont trouvée », raconte cette femme aux yeux espiègles, bourrés d’enfance et de ténacité.

Greta Naufal, l’ici et le là-bas La Suède aime Greta Naufal au point de l’avoir déjà invitée huit fois en dix ans. Et Greta Naufal le lui rend bien. « C’est un pays nordique, en exacte opposition au Liban qui est aussi bruyant et indiscipliné que celui-ci est silencieux et organisé. Pour moi, ils se complètent. »
C’est donc à Stockholm, quasiment chaque année, que l’artiste montre le résultat de ses réflexions. Sur la guerre d’abord, puis sur la femme, et sur le jazz, fil rouge de son œuvre. Elle raconte avec la même délectation qu’il y a dix ans sa fascination pour la musique noire-américaine du XXème siècle. Ce n’est pas son père, Georges Sawaya, joueur de luth, compositeur et élève du grand Farid Ghosn, qui dira le contraire. « Là-bas, je cherche le rapport entre le visuel et l’auditif. J’essaie d’arrêter les Suédois sur mes images, eux qui sont bombardés d’images tout le temps ». C’est au Musée des antiquités nationales de la capitale qu’elle a découvert l’art viking, qu’elle qualifie d’« immense » et qui la mène vers de nouvelles questions : « Les vikings étaient d’immenses artisans, et l’ont légué aux générations suivantes sous la forme célèbre du design nordique. Mais où est passé la peinture en Suède ? ».

"Exodus"
Where shall we go?
Anywhere.. it doesn't matter..
The important thing is to be on the move..
The fear.. the fear of going back to find everything
lost despite the fact that "the essential" was
secured, wrapped for living elsewhere..
Would elsewhere be livable?


Greta Naufal, l’ici et le là-bas Car la peinture reste la grande affaire de Greta Naufal, celle qui la définit. L’amour de la texture, qu’elle soit toile, terre, gaze ou huile. En septembre dernier, les murs du Fasching, LE club de jazz de Stockholm, étaient couverts de ses œuvres. « En faisant le portrait d’un musicien, j’exprime picturalement la musique qu’il joue. En me demandant toujours comment lier les deux ». Bonjour fil rouge. Son nœud a été fait au début de la carrière de l’artiste, durant les très jeunes années 1980, un nœud matriciel autour de The Eye of Jazz, le livre de photos mythiques signées Herman Leonard.« Il a photographié l’intensité du regard des grands génies morts très jeunes. Et moi, c’est ce que je veux faire avec le vidéoart : garder un souvenir de ceux qui mettent tout dans leur musique, et dont il ne reste rien ». Car l’univers artistique de Greta Naufal contient la vidéo depuis les années 90 et sa passion pour ce média va grandissant : avec la céramiste libanaise Samar Mogharbel, elle fait des montages à partir de photographies, de collages et, pour Fighting for life, à partir d’un concert du percussionniste norvégien Paal Nilssen-Love, qui s’est déroulé en 2003. Cette œuvre a été projetée au Fasching en septembre 2009, lors de son dernier séjour. « À travers l’assassinat d’Anna Lindh, toute la guerre m’est revenue, et je l’ai intégré à ce film de 15 minutes, que Deena Charara a édité avec une sensibilité de percussionniste… Parce que j’avais filmé Paal Nilssen-Love pendant plus de deux heures ».

Greta Naufal est une femme qui cherche son identité à travers la diversité de ses chemins artistiques. Elle n’a jamais eu peur de se remettre en question, d’essayer, de trouver de nouvelles directions qui pourraient lui permettre d’approcher sa propre vérité. Et par une belle journée d’octobre, avec le sourire lumineux qui lui donne le contact avec la mer -« Dans l’eau, le corps flotte à la recherche d’un trésor peut-être, et ce sont les yeux, la peau qui le guident »-, Greta Naufal se rapproche un peu plus de ce qui semble l’habiter vraiment : « J’ai un père musicien qui m’intrigue beaucoup et que je voudrais connaître. Je me demande comment les musiciens voient… Jusqu’à quelle limite développent-ils leur audition au détriment du visuel ? Y’a-t-il un équilibre ? Je n’ai pas de réponse, je cherche ». Mais ce n’est pas tout, elle continue de dérouler à voix haute le fil rouge. « C’est très beau de crier à travers un instrument, c’est beaucoup accessible et les gens comprennent tout de suite. Si je pouvais avoir accès à cette faculté qu’est la musique, sans hésiter, je laisserais tout tomber ». Si toutes les réponses restent à venir, une chose est sûre, c’est ce que la Suède apporte à l’artiste : « Là-bas, c’est la rencontre avec l’auditif ».


Diala Gemayel
(21/11/2009)

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