Aquilino à l’image de l’Italie

  Aquilino à l’image de l’Italie Parmi tous ceux que nous avons rencontrés à Rome, Aquilino était le seul à parler l’italien de la manière que nous aimons entendre. Il avait peut-être apporté son accent avec lui de sa province d’origine, avons-nous pensé, ou encore des quartiers et des ruelles où personne ne cherche à polir sa langue ni à l’apprivoiser. Le chauffeur de taxi qui nous avait pris à la gare de Roma Termini et qui était notre premier interlocuteur n’avait pas assouvi notre envie d'entendre parler l'italien, car sa langue n'avait aucune musicalité. D’ailleurs, lui-même n’avait pas l’allure du jeune fier-à-bras méditerranéen que nous supposions être celle des Italiens. De plus, il conduisait comme s’il donnait une leçon de conduite exemplaire: il s’arrêtait aux feux rouges, n’avançait ni trop lentement ni trop vite et ne cherchait pas à gagner les quelques secondes qui précédaient le changement de feu. Nous nous étions dit qu’il ressemblait aux chauffeurs français, sauf pour ce qui est de la marque de la voiture, une Fiat, très recherchée par les chauffeurs de taxis à ce qu’il paraît, contrairement aux conducteurs particuliers qui ne l’apprécient pas tellement.
Le soir, Aquilino, avec son italien chantant et agréable, s’est mis à décliner à notre intention le nom des monuments devant lesquels il nous faisait passer à toute allure, afin que nous puissions faire connaissance avec Rome, à sa façon. «L’entrée de cette église-ci a été dessinée par Michel-Ange.», nous a-t-il dit pour nous inciter à admirer encore plus ce que nous voyions. «Là, c’est le monument du soldat inconnu.», a-t-il dit, en marquant un petit arrêt - estimant sans doute qu’un rapide coup d’œil ne suffirait pas. Ce monument paraissait plus somptueux et plus majestueux que tous les monuments que nous avions vus de la même époque. Les Italiens tiennent à conserver leur ancienne réputation de bâtisseurs de monuments, c’est pourquoi ils continuent d’élever des monuments qui donnent l’impression d’avoir été construits dans un lointain passé. «Voici la fontaine Trevi.», a dit Aquilino, qui nous y a guidés à travers un dédale de rues étroites. Les sculptures qui surmontaient la fontaine n’étaient pas moins impressionnantes que les monuments antiques. «Je croyais que c’était juste une fontaine!» ai-je dit à Aquilino avec un peu de français et beaucoup de gestes. Notre ami Saleh qui habite Rome m’a dit par la suite que c’était La Dolce Vita de Fellini qui a rendu le lieu aussi célèbre pour les touristes, car ils continuent à voir Anita Ekberg marcher dans l’eau de la fontaine.
Riche en sites et en monuments, Rome aurait eu besoin d’un peu de désordre visible pour ressembler à l’image que nous faisions des villes italiennes. Un peu de ce désordre que nous n’avons même pas aperçu dans le tohu-bohu de cette grande place située au centre ville. Rome nous a fait oublier Milan où nous étions passés, il y trois ou quatre ans, dont les rues grouillaient de policiers poursuivant de jeunes vendeurs à la sauvette et des vagabonds arrivés récemment dans la ville par des voies plus ou moins régulières. Ces immigrés clandestins, venus d’Afrique et d’Asie, sont très nombreux à Milan qui donne l'impression d'être un premier point de chute en Europe. Non, à Rome ce n’était pas pareil, nous n’y avons vu personne poursuivre personne, on aurait pu penser que la ville se refusait à ceux qui se trouvaient à Milan, ou qu’elle avait réussi à se constituer comme un «corps absolu», dans lequel il n’y avait aucune place pour la marge.
Ceux qui vivent à Rome, sans en être originaires, ne cessent de comparer la cité éternelle à d’autres villes ou à d’autres capitales, ils font des éloges dithyrambiques sur ses monuments et ses trésors architecturaux au point de nous donner l’impression qu’il s’agit de lieux de vie et non de sites qu’on peut uniquement visiter et admirer. C’est comme si ces monuments étaient ancrés dans leurs têtes, que leurs corps en étaient conscients, même lorsqu’ils se trouvent chez eux ou sur leur lieu de travail. Le corps de la ville les a intégrés dès leur arrivée. Notre ami Saleh, qui habite là depuis peu d’années, affirme aussi que Rome est e plus belle que Londres où il a vécu un cetain temps, plus belle que Paris où il at vécu pourtant très longtemps. En parcourant la rue Salaria, il évoque pour moi les villes européennes comme s’il n’avait jamais connu que ces villes-là. Et pourtant, Tunis, sa ville, qu’il aquittée depuis plus de 20 ans, constitue une première partie de la vie, elle doit vivre encore dans sa mémoire comme un territoire privé qu’il se réserve à lui-même, car je l’ai rarement entendu en parler d'elle. C’est comme s’il avait dressé un mur entre la première et la deuxième partie de sa vie. Les comparaisons se font donc entre une ville européenne et une autre, mais les villes premières, les villes d’origines, demeurent tapies derrière ce mur. Je n’ai pas dit à Saleh que vingt années de séparation d'avec sa ville pouvaient suffire et qu'il pourrait envisager l’idée de retourner dans son pays. Nos conversations n'ont jamais permis d'aborder ce sujet.
Zouheir travaille, lui, dans le secteur de l’enseignement et de la communication culturelle à Rome. Il paraît s'être si bien installé qu'il ressemble à un véritable Italien avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Pourtant, il m’a donné l’impression qu’il ne cessait d’arriver. Il s’est préparé depuis son plus jeune age à se retrouver ici. Ainsi enfant, il se tenait sur la côte de Tanger, sa ville, et regardait l’Europe qui se trouvait à quatorze kilomètres, de l’autre côté de la mer. C’était une longue préparation, accompagnée d’une grande passion, que l’intégration en Italie n'a pas réussi à tempérer pour autant.
Aquilino à l’image de l’Italie Retour à la fontaine de Trevi: Anita Ekberg y fait son apparition. C'est une scène fascinante pour ceux qui ont longtemps rassemblé des images de ce lieu en revant de s'y trouver un jour.
«Prends-ça», m’a dit Aquilino en me tendant une pièce de monnaie jaune pour que je la lance dans l’eau. «Fais un vœu», a-t-il poursuivi alors que je me préparais à m’exécuter. Il a dû penser que j’allais faire le vœu de revenir à Rome, il a ajouté que j'y reviendrais de toute manière, puisque j’ai jeté la piècette dans l’eau de la fontaine. Et ce fut comme s’il éveillait en moi un désir éteint, épuisé, un désir qui m’avait subrepticement échappé parce que je n’y avais pas répondu lorsqu’il s’était fait insistant.
 


 

Hassan Daoud

 

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