L’Italie suspendue?

 

L’Italie suspendue?
Silvio Berlusconi

Le populisme finit toujours par produire, sur le long terme, l’effet inverse, le peuple n’étant pas si «couillon» que cela malgré ce qu’en pense Silvio Berlusconi. C’est en effet l’écoeurement et la lassitude vis-à-vis de l’actuelle majorité qui semble avoir gagné les Italiens, y compris ceux qui avaient voulu croire au miracle berlusconien. Même l’artillerie lourde de l’abrutissement général mise en action par l’ensemble des chaînes télévisées, celles de la Rai soigneusement contrôlée par le gouvernement Berlusconi, et celles de son premier ministre, à savoir encore et toujours Berlusconi, semble grippée.

L’émanation soporifique des jeux télévisés, des émissions de cuisine, des JT de régime, des reality show… a viré à la nausée et à l’aigreur d’estomac, de cette même aigreur qui se respire désormais dans une péninsule coupée en deux groupes compacts et hostiles par les invectives et la campagne haineuse de la Casa delle libertà. Mais si l’arnaque berlusconienne n’est plus à démontrer, que peut-on retenir de ces cinq ans de dictatures médiatiques, de régression économique et de viol constitutionnel?

Tout d’abord que l’anomalie que représente Berlusconi dans le paysage démocratique européen n’est pas tombée du ciel. Bon nombre des intellectuels impliqués dans la bataille civile, engagée tout au long de ces cinq dernières années, ont démontré et dénoncé avec acharnement que Berlusconi avait pu prendre le pouvoir médiatique, et donc politique, parce que la gauche le lui avait permis.

L’article de Marco Travaglio, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur Berlusconi, paru dans le dernier numéro de MicroMega «Tv, il Caimano vince sempre anche quando perde» (Tv, le Caïmano gagne toujours même quand il perd) retrace avec une précision obsessionnelle les affres de la loi sur le conflit d’intérêt. La gauche, et en particulier Massimo D’Alema, aurait permis que cette loi soit différée de 1994 à 2001, date de la victoire du «Cavaliere» qui se fera alors une joie de la vider de tout contenu pouvant contraster son règne médiatique.

Une partie importante des intellectuels du pays, traditionnellement politisée et de gauche, s’est livrée à une remise en cause de fond en comble de la politique à l’italienne, de ses vices et de ses perversions, de ses marchandages, («la lotizzazione»* historique de la Rai en est un bon exemple) et de ses coups bas auxquels les partis de gauche n’avaient pas échappé. Berlusconi ne s’est-il pas vanté de n’avoir été inquiété par aucune loi anti-trust grâce au précédent gouvernement de gauche?

Journalistes, écrivains, réalisateurs, comiques comme Paolo Flores d’Arcais, Marco Travaglio, Sabina Guzzanti, Antonio Tabucchi, Nanni Moretti, Lidia Ravera, Giorgio Bocca, Andrea Camilleri, Vincenzo Consolo, Furio Colombo, Michele Santoro, Paolo Rossi - pour ne citer que quelques noms- ont non seulement dénoncé sans relâche les abus du gouvernement Berlusconi mais sondé et expérimenté de nouvelles formes de protestation politique -«i girotondi» entre autre- dont la grande protagoniste s’est révêlée être la société civile italienne. La liste civique au sein de l’union proposée par Paolo Flores d’Arcais aurait été une bonne occasion de donner un espace politique à la résistance civile de ces intellectuels et des innombrables citoyens qui les ont suivis.

Bien sûr les initiatives populaires spontanées qui ont eu lieu, du nord au sud de la péninsule, contre la censure ou les différentes lois ad personam du gouvernement Berlusconi ont leurs limites. Le besoin d’un réseau politique efficace et capillaire sur l’ensemble du territoire s’est fait redoutablement sentir pour exercer une vraie pression sur les pouvoirs publics. C’est précisément ce que met en évidence Sabina Guzzanti, réalisatrice du film Viva Zappatero, en ayant aujourd’hui recours à un parti, celui des Verts, pour faire voter par le futur gouvernement une loi qui permetterait enfin d’offrir aux Italiens une télévision indépendante basée sur de nouvelles règles démocratiques.

A la fin d’un périple électoral fastidieux, il convient de rendre hommage à ce pan de la culture italienne qui a su occuper un espace de liberté pour penser, créer et contester dans un pays où la démocratie a bel et bien été confisquée. Nathalie Galesne
(10/04/2006)

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