Rachid Benzine

Rachid Benzine
Rachid Benzine

 

Méditons nos échecs
«La rue arabe est sortie. Marchant, hurlant, pleurant, menaçant. Mais sans résultat autre que médiatique. A qui la faute? Comment expliquer l’impossible transformation d’une opinion mobilisée et active en une force capable de persuader aux niveaux national et international? Pour comprendre notre faiblesse, il faut sans doute remonter plus loin dans le passé. Nous pourrions par exemple méditer l’échec du mouvement de la Nahda qui, au début du XXe siècle, contenait pour les sociétés arabes la promesse de réagir à leur dépression et d’offrir au monde l’image et la réalité de sociétés capables de se transformer, d’avancer, de jouer leur rôle dans le concert des nations.
Mais nous préférons en général mettre en avant d’autres causes de nos malheurs, plus favorables pour nous : le colonialisme et le néo-colonialisme des puissances occidentales, plus intéressées par nos richesses matérielles que par notre culture et notre apport à l’humanité. Le sionisme qui est venu semer la désolation parmi les populations palestiniennes et nous a entraînés dans des guerres que nous avons toutes perdues. La modernité (importée), qui nous a coupés de nos traditions religieuses et culturelles. Le marxisme et le socialisme (importés), dont les promesses nous ont trompés et fourvoyés.
Rien n’est faux dans ces causes exogènes, mais elles ne doivent pas nous faire oublier nos propres responsabilités. Le fait, par exemple, que nous sommes très passifs devant des systèmes dictatoriaux – qu’ils s’appellent “nations arabes”, “régimes marxistes et socialistes démocratiques”, “républiques islamiques” – qui mettent la main sur nos peuples et nos ressources. Notre propension, aussi, à accepter sans protester les logiques de corruption dont nous sommes les complices tacites. Nous avons aussi – est-ce une fatalité arabe ou musulmane ? – souvent des réactions grégaires, unanimistes : le pluralisme, le désormais traditionnel “conflit des interprétations”, on ne connaît pas… Et l’affirmation de plus en plus forte d’un islam identitaire fanatique, qui se présente comme victime ou appelé à dominer le monde, ne fait rien pour arranger les choses.
Aucun miracle ne semble advenir qui nous sortirait de l’apathie à laquelle nos sociétés arabes se sont peut-être résolues. Et l’empathie, si tant est que nous puissions en susciter chez l’autre, ne peut davantage résoudre nos problèmes. Ce qui nous manque, c’est l’espoir que nos actions puissent changer le cours des choses. Qu’est-ce qui peut expliquer, par exemple, que les milliers d’Egyptiens, descendus manifester et s’excuser des décisions de leur président, n’ont pas décidé de marcher jusqu’à Rafah pour exiger l’ouverture de ce point de passage ? Pourquoi nos peuples arabes ne croient-ils pas en la portée possible de leurs actions? Tout se passe comme s’ils avaient non seulement intériorisé la domination de l’Occident, mais pire, qu’ils la reproduisaient en leur sein même. Ne pouvant défier le monde, ils renoncent à interroger leurs dirigeants.
Or, c’est aussi à cela que se mesure l’avancée vers la modernité. Elle n’est pas seulement tributaire des appropriations technologiques ou des changements de mœurs – ce serait trop facile. Non, elle est aussi liée à la structure et à la nature de l’action collective. Elles aussi déterminent le degré d’historicité d’un peuple et d’une société. Alain Touraine, il y a plus de vingt-cinq ans, écrivait que l’empreinte de l’historicité se trouvait aussi dans la production intellectuelle et la conscience collective. Le monde arabe ne manque pas de personnalités intellectuelles brillantes. Il ne manque pas de “cerveaux”. Ce qui lui manque, c’est une conscience commune capable de structurer l’action de manière efficace, en portant un discours politique, social, culturel qui fasse sens pour demain. C’est peut-être cette réalité, dure, difficile à admettre pour nous-mêmes, que nous devons voir en face et traiter. Le retour dans l’Histoire est à ce prix.»

 


 

Rachid Benzine Cet article fait partie du dossier sur Gaza, publié dans le n° de février du Le Courrier de l’Atlas .

 

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