Les amoureux de Bayya, de Habib Selmi

  Les amoureux de Bayya, de Habib Selmi Habib Selmi, écrivain tunisien de langue arabe, travaille et vit à Paris. Il a déjà publié cinq romans et deux recueils de nouvelles. Les amoureux de Bayya est sorti en arabe en 2002 (Ushshâq Bayya) chez Dâr al-Adâb à Beyrouth et en traduction française chez Sindbad - Actes Sud en 2003.

Cette histoire, qui est avant tout la lente saga de quatre vieillards - Bourni, Mahmoud, Tayyeb et Mekki -, se déroule dans la région d’al Alaa, près de Kairouan, ville natale de l’auteur. L’unité de lieu est parfaite, tout le récit ou presque se déroulant sous un olivier centenaire, un peu à l’écart du village.

Le roman tout entier est fait du rituel de la rencontre journalière des quatre compères, été comme hiver, froidure ou canicule : bouts épars de conversations, souvenirs lointains, minables rivalités et feintes disputes, ablutions et prières.

Bayya, belle et mature, revenue veuve au village, est censée bouleverser leur petit monde et réveiller leurs passions. Elle est, en principe, la figure centrale du roman. Pas vraiment, en fait, tant la longue litanie tranquille de la vieillesse, la régularité des prières, la peur de la mort, et les historiettes ressassées ponctuent le récit de Selmi de façon lancinante.

Ayant passé le cap symbolique des cinquante ans, Habib Selmi s’est-il inventé un retour au pays sur les lieux de son enfance? S’est-il délibérément plongé dans le dialogue feutré avec la mort qui jalonne les jours de la vieillesse? On est tenté de l’imaginer.

Dans ce récit immobile, le personnage central est, de fait, l’olivier autour duquel gravitent personnages et évènements. Comme un point d’ancrage pour quatre vies finissantes, comme un point de repère pour un écrivain exilé. Extraits

(Les vieux)
Tous venaient d’arriver à l’olivier et leurs corps regrettaient déjà la tiédeur des maisons qu’ils avaient quittées. Il leur fallait un peu de temps pour d’habituer au froid, pour le supporter. Accroupis autour du tronc de l’arbre, protégés, comme à leur habitude en pareille saison, par de multiples couches de vêtements qui leur couvraient jusqu’à la tête, on aurait dit une bande de gros hiboux.

(La mort)
Prépare-toi dès maintenant à ce moment difficile. Prépare-toi bien que tu n’aies pas à craindre d’aller là-bas. N’aies pas peur de la tombe, de ce trou noir pareil à celui dont Tayyeb parle sans cesse, des pelletées de terre qu’on jettera sur toi…

(L’olivier)
L’olivier dresse haut ses branches imposantes. Il n’a pas changé depuis des années, comme s’il vivait hors du temps. Et pourtant, toute une vie minuscule se déroule au creux de ses replis secrets : jeux de lumière et d’ombre, mouvements intermittents, cavités qui se creusent ou se comblent, insectes qui naissent et meurent, végétaux qui croissent et se fanent…

(La prière)
Ils s’installent à quelque distance les uns des autres, par pudeur, pour se purifier des souillures de ce bas monde. Ils reviennent à l’olivier un peu après, laissent tomber par terre les cruches vides. Pieds nus, ils foulent le sable. Ils se tiennent debout, la tête humblement baissée vers le sol. Leurs maigres silhouettes se dessinent sur le sable, devant eux, là où ils sont tournés pour la prière. Ils se prosternent. De temps à autre, leurs voix s’élèvent à l’unisson pour répéter ensemble : Dieu est le plus grand, Dieu est le plus grand.

Et, tout autour, l’immensité vide écoute.
Rédaction de Babelmed

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