Le testament de Abdelkébir Khatibi

 

Le testament de Abdelkébir KhatibiSans hospitalité, que serait ton rapport au monde! , Khatibi

Dans son dernier ouvrage: "Le scribe et son ombre", Khatibi, l’étranger professionnel, continue sa transgression des frontières érigées entre les genres et entre les cultures, son écriture plurielle ou bien sa "pensée en langues", une pensée qui ne cesse de s'aventurer bien loin des questions connues et des réponses héritées. Une pensée ou plutôt une "écriture en genres", l'autobiographie, le fragment, la correspondance, le récit intellectuel et ainsi de suite. Mais est-ce une pensée ou bien l'impensée de la pensée que Khatibi interroge à travers ses oeuvres? Khatibi y ose même la déconstruction de la mentalité marocaine et de toute mentalité appartenant à une société de commandement, qui, comme il l’explique au début de son dernier ouvrage, ne vit la loi que comme “une extériorité absolue, fondée sur l’obéissance et la peur”.
À travers ses voyages en Europe et ailleurs, le Japon et les Amériques par exemple, et ceux entre les langues et les cultures, Khatibi a pu dépasser l’officiel, le centrisme, l’autosuffisance de la pensée savante pour découvrir son amour des marges. Une découverte faite aussi grâce aux travaux d’un certain Roger Bastide, surtout celles qui concernent le statut du corps et sa représentation dans les autres cultures. Mais Khatibi rappelle à juste titre le rôle décisif de la pensée marxiste dans sa propre formation, une pensée qui, à son avis, “demeure un acquis décisif pour l’humanité et pour toute utopie de dissidence, de lutte contre l’injustice, l’aliénation, l’exploitation des classes et des peuples par les élus. C’est là une des dissidences fondatrices du savoir et de la politique” (p.22), rejoignant ainsi, ce que son ami Derrida a défendu dans “spectres de Marx”.
Mais une des questions cruciale de cette “pensée en langues” khatibienne est sans doute l’écriture. Une écriture qui se veut en rupture avec toute forme d’identitocratie, se dépassant elle-même constamment. Bref, une écriture de l’autre ou bien une écriture sans sujet. Elle se refuse au moi et déjoue l’autorité de la conscience - d’une conscience habituée, comme l’a démontré Levinas, a réduire l’autre dans un objet, un alter ego, une logique du même - ses ombres et ses décombres : “Écrire, dit Khatibi, c’est cette quête onirique, et écrire sur soi est le chemin d’une séparation, une altération intime. Une entame. Plus d’origine intacte. Je me devais, en m’autographiant, de m’engendrer, de me développer dans la langue de l’autre, d’y vivre et d’y survivre”.
Khatibi nous invite ainsi à un exercice d’altérité qui implique une rébellion contre toute “jargon d’authenticité”, toute égologie, une “pensée du Dehors“, selon ses propres termes, qui déconstruit la déformation d’image entre le moi et l’autre et accentue le fait que ni le moi, ni l’autre n’est assimilable. Dans chaque “pensée du Dehors” l’autre restera, comme dit Derrida, un “dissemblable absolu(e)”, son altérité ne peut être réduite ni pensée, elle sera toujours l’autrement de ma pensée, l’absolument autre:“Je conçois. dit Khatibi, l’autre en sa limite infinie, porteuse d’un monde inconnu, qui exige de la pensée l’exercice d’une violence novatrice entre les cultures, leurs rencontres et leurs résistances à la pulsion de cruauté des uns et des autres” (p.43). Une Infinition qui rappelle Levinas, le fondateur de cette “pensée du Dehors”, de cette contre- pensée, puisque “dans l’idée de l’infini se pense ce qui reste toujours extérieur à la pensée” (Totalité et infini).
En réalité Khatibi a donné corps à cette pensée de l’autre. Là réside au fond le vrai mérite de ses écrits, qui représentent un supplément sémiotique de la pensée de la différence. Il était un lecteur attentif de ce que la culture savante a longtemps considéré comme rite de passage: Le corps, cette “mémoire de traces“, comme il l’appelle, la calligraphie, cette “géographie de l’âme”, le tatouage, l’érotologie, le conte populaire, et le tapis, dont il a dit une fois qu’il faut “le regarder comme on lit une page d’Aristote“!

Berlin, juillet 2009

 


Rachid Boutayeb
(01/08/2009)

 

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