DUNIA: film-événement et magnifique défense des libertés dans le monde arabe

  DUNIA: film-événement et magnifique défense des libertés dans le monde arabe Sur le site internet du film*, six chapitres sont déclinés: "les femmes"; "le désir"; "le plaisir"; "la danse"; la musique"; "la politique". On le comprend: Dunia touche à des thèmes explosifs dans la culture arabe, tabous. L'histoire est celle de Dunia, superbement interprétée par Hanan Turk, étudiante qui prépare un doctorat sur la poésie arabe, tout en prenant des cours de danse moderne. Son professeur à l'université est Béchir, joué par Mohamed Mounir, qui aime passionnément la poésie arabe, sa femme, et l'amour. Les scènes d'amour entre le professeur et son épouse – amour conjugal, donc licite – sont d'un érotisme torride, tel qu'on ne l'a jamais vu dans aucun film arabe: même si l'on ne voit aucun sein nu, le cadrage – gros plan sur le torse nu de l'homme, sur le visage en extase de l'épouse – dégage une sensualité extrême. De même, Jocelyne Saab ose filmer une nuit de noces – le jeune époux caressant le corps de sa femme, et même si la main ne fait qu'effleurer l'étoffe blanche de la robe de mariée, et si l'on ne filme pas l'accouplement, comme on le voit si crûment dans bien des films occidentaux, cette manière de donner à voir l'intimité d'un couple n'avait jamais été montrée à l'écran dans le monde arabe.

La sexualité: c'est donc d'abord ce qui a choqué bien des censeurs, et qui a suscité une polémique autour du film, lors de sa présentation au Festival International du Film du Caire: la réalisatrice a reçu de violentes attaques, notamment des islamistes. Car l'amour, et la liberté qu'il incarne, sont bien le sujet central du film. L'amour, le plaisir, sont-ils interdits aujourd'hui dans le monde arabe? Dans une scène, le professeur Béchir explique à sa jeune étudiante les beautés de la poésie classique arabe, qui célèbre l'amour. Il lui dit: "l'amour, c'est l'extase du corps et de l'âme". Il lui parle d'Abou Nawas et d'Ibn Hazm, et il interroge: "cette poésie, elle est obscène?". L'histoire du film se déroule au moment où certains en Egypte voulaient interdire Les 1001 Nuits, sous le prétexte que le texte est choquant. Le professeur Béchir, qui est aussi chroniqueur dans un journal, est violemment attaqué pour sa défense de l'ouvrage classique. Face à ses supérieurs au journal qui lui demandent de s'auto-censurer, il explose: "J'arrête d'écrire? J'arrête de penser?"

Le lien entre amour et liberté est évident tout au long du film. Ce que nous montre Jocelyne Saab, c'est qu'en Egypte, prise ici comme épicentre du monde arabe, l'absence de liberté de penser, d'agir, et d'aimer, sont corrélées. Lorsque le fiancé de Dunia vient la voir dans son appartement, elle lui dit: "tu es fou? Tu viens en plein jour?" et explique aux voisins inquisiteurs "c'est un cousin", pieux mensonge de millions d'amoureux arabes, encore de nos jours. Et, pour avoir simplement reçu la visite de son fiancé, en toute chasteté, Dunia se fait insulter: "l'immeuble était respectable, avant!", comme si l'amour, le sexe, même supposé, suffisaient à ternir à tout jamais la réputation d'une femme – ce qui est exactement le cas dans les pays arabes.

L'excision est un autre sujet auquel a osé toucher Jocelyne Saab, et qui lui a valu de virulentes attaques. L'un des personnages du film est une femme chauffeur de taxi, qui n'a plus son mari, et refuse que sa fille soit excisée – elle-même l'a été, et en connaît les conséquences. Dunia elle-même ne comprend pas sa froideur face à son jeune époux, et la question de la frigidité des femmes suite à leur excision est clairement débattue entre femmes dans une scène. Une excision est filmée, pudiquement, sans rien montrer toujours, mais le sang est là, les larmes de l'enfant, et son impuissance future, et là encore, aucun cinéaste arabe n'avait osé filmer ça

Un film fort donc, un film magnifique surtout, par la beauté des images, cette manière intensément poétique de filmer le Caire, de jour comme de nuit, la sympathie des personnages qui la peuple, la bonne humeur des femmes malgré tout, les scènes de danse, magnifiquement chorégraphiées par Walid Aoun, et la couleur rouge, omniprésente dans le film, couleur de l'amour, de la passion, couleur du sang, et de la vie. Dunia – qui veut dire monde, et "L'Egypte est mère du monde", disent les Egyptiens (Masr oumm el dounia) – est un film exceptionnel, qui parle de et pour tout le monde arabe, et qui fera date dans l'histoire du cinéma arabe.

Nadia Khoury
(05/11/2006)

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