Mohammed Alatar, parcours d’un réalisateur engagé  | Amber Fares
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Amber Fares   
Un militant des droits de l’homme armé d’une caméra
Mohammed Alatar, parcours d’un réalisateur engagé  | Amber Fares
Mohammed Alatar
Mohammed Alatar n’est plus ce petit garçon de la diaspora palestinienne qui joue avec sa caméra en plastique en rêvant de saisir les instants de sa vie quotidienne. Mais c’est cet enfant qui l’a conduit à devenir le réalisateur de documentaires qu’il est aujourd’hui. Né en Jordanie et formé comme documentariste aux Etats-Unis où il vit désormais, il est aujourd’hui l’un des réalisateurs de documentaires les plus reconnus de la scène cinématographique palestinienne.

Alatar est un cinéaste engagé qui préfère se définir militant des droits de l’homme plutôt que réalisateur. Il utilise ses films comme autant d’instruments pour donner de la portée à ses idées et aux causes qu’il souhaite faire connaître et défendre partout dans le monde. Mais il admet attendre avec impatience le jour où les films palestiniens seront des productions légères, qui évoqueront rêveries et fictions: «je dois le reconnaître, moi, je suis toujours occupé avec le conflit », dit-il. Le cinéma est le vecteur idéal pour transmettre le message de justice d’Alatar concernant la situation des territoires palestiniens. Et c’est d’ailleurs ce qu’il apprécie chez ses mentors, comme Oliver Stone ou l’Egyptien Yousef Chahin « des personnes qui réalisent des films pour transmettre un message et ne se contentent pas du simple divertissement»

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The Iron Wall
L’engagement et le travail sur la visibilité de la narration palestinienne est un leitmotiv que se reflète dans les sujets et les angles choisis dans ses deux principales productions The Iron Wall (2006) son premier film, et Jerusalem, East Side Story (2007) sorti un an plus tard. Les deux documentaires sont des documents d’information précieux sur le conflit israélo-palestinien. Alatar y démontre les exactions advenues en territoires Palestiniens comme l’expansion des colonies israéliennes ou la construction du mur qui freinent le processus de paix, empêchent la création d’un Etat palestinien et ont de lourdes conséquences sur la vie quotidienne des Palestiniens.

C’est en narrant l’histoire quotidienne, passée et présente des Palestiniens que Mohammed entend servir la vérité et la paix. Aussi raconte-t-il des tranches de vie palestiniennes en rapportant un contexte complexe par un langage accessible. L’idée est d’atteindre un très vaste public. Ses films sont disponibles en arabe, anglais et hébreu.

C’est le point de vue palestinien qui transparaît dans ses films et dans le traitement du sujet qu’il choisit. D’ailleurs Alatar ne souhaite pas s’en cacher. Jerusalem, the East Side Story , illustre cette idée. Le sujet est clair et concis, il traite de la vie des résidents Palestiniens de Jérusalem-Est.

A propos de ces films, Alatar tient à préciser qu’ils ne sont pas équidistants mais objectifs. «Si je souhaite raconter l’histoire d’une jeune fille qui vient de subir une agression, est-ce que le point de vue de l’agresseur m’importe vraiment? L’équidistance implique de relater les deux récits, or je ne pense pas que cela soit nécessaire dans ma démarche».

Dans Jerusalem, the East Side Story et dans The Iron Wall , le récit est porté par des faits, des interviews, des statistiques et des images d’archives qu’il est difficile de remettre en question. The Iron Wall , par exemple, décrit l’évolution de la colonisation des territoires palestiniens sous les différents gouvernements israéliens depuis 1967 et, plus récemment à l’ombre, du mur. La parole est donnée à des responsables associatifs, des paysans, des militants pour la paix, des journalistes, des soldats... israéliens et palestiniens. Alatar a pris soin dans ce documentaire de fournir une description précise et pédagogique d’une politique qui constitue un des principaux obstacles à la paix.

C’est ce savant mélange entre fonction éucative, technique documentaire et récits de vie qui a conduit Jimmy Carter à dire de son film qu’il «présente la meilleure description du mur, de son tracé et de son impact». C’est précisément ce que recherchait Alatar, à savoir rendre la narration accessible à un large public pour l’aider à défricher l’information dans un conflit d’une grande complexité, lui donner en quelque sorte des clés de compréhension. «L’équidistance est un mot vide de sens dans ce conflit. Je vois certaines choses, et je vous les présente selon mon point de vue. Le reste, c’est à vous de le faire», dit-il.

Construire une culture durable du cinéma en Palestine
Le cinéma et le documentaire palestinien sont relativement jeunes, en comparaison au cinéma arabe pris dans son ensemble. Et ici, les films sont majoritairement financés par des fonds étrangers, européens ou américains. Selon Alatar, la tradition du cinéma en Palestine reste à construire. Mais le cinéma n’y est pourtant pas neuf. «Après 1967, et une nouvelle vague d’exil palestinien, le documentaire fut fortement récupéré par l’OLP». Un manque d’indépendance que le réalisateur déplore: «les films de cette époque sont assez drôles à regarder. Mais c’est de la pure propagande, et cela n’a jamais permis le développement d’une saine tradition cinématographique palestinienne.»

Toutefois, selon Alatar : « La production actuelle pousse le cinéma palestinien vers le haut. Chaque film de qualité signé par un réalisateur palestinien nous incite à relever un nouveau défi (...) Pourtant il n’existe pas encore de communauté de réalisateurs palestiniens soudée.» Et s’il se développe de mieux en mieux, le cinéma palestinien reste toujours un secteur dans lequel il est difficile de se faire un nom et de gagner sa vie, notamment pour la jeune génération de cinéastes. Et c’est encore plus vrai si l’on travaille depuis la Palestine occupée. «Sans pouvoir accéder aux meilleures écoles, parler anglais pour s’adresser aux producteurs potentiels, sans pouvoir voyager ou même atteindre Jérusalem -la ville où se regroupent la majorité des bailleurs de fonds- ; obtenir des financements relève du parcours du combattant. Or, c’est sur cette jeune génération que l’on doit compter pour construire et établir durablement la tradition du cinéma palestinien. »

Aussi, la plupart des réalisateurs palestiniens connus sont issus de la diaspora; une donnée que Mohammed explique notamment par la vision différente du conflit que les Palestiniens de la diaspora apportent. « Qu’ils l’apprécient ou non, ces personnes comme moi ont été touchées et influencées par la civilisation occidentale. Et logiquement, leurs films produisent plus de sens à l’Ouest que celui d’un Palestinien qui a vécu toute sa vie à Ramallah. Parce qu’ils parlent le même langage et appréhendent les choses sous le même angle. C’est dommage, mais je ne parviens pas à identifier un seul Palestinien de l’intérieur qui soit parvenu à donner toute la visibilité souhaitée à son travail.»

Encore une fois, c’est la dureté du contexte palestinien, le manque de mobilité qui y sévit qui empêchent l’accès aux formations (cf. Les différentes filières du cinéma) et aux ressources financières : «les principales productions palestiniennes puisent leurs fonds auprès d’une dizaine de financeurs étrangers », souligne Alatar « en palestine, il n’y a pas de producteurs, ce maillon de la chaîne n’existe pas. Ce n’est pas une industrie commerciale ou rentable, ce n’est d’ailleurs pas une industrie du tout. Qui viendrait donc y investir ? ». C’est pourquoi, ce sont souvent les organisations non gouvernementales qui comblent ce manque.
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Le mur filmé par Mohammed Alatar

Élargir les publics – la tension commerciale
Dans un tel contexte, il s’agit donc d’être créatif pour produire et Mohammed explique avoir une approche peu orthodoxe lorsqu’il démarche : «Nous contactons les organisations des droits de l’homme, les églises, les festivals de films, nous identifions les villes à fortes populations juive et musulmane. Nous allons partout dans ces lieux où les réalisateurs ne vont jamais ». 27.000 exemplaires de The Iron Wall ont déjà été distribués et les documentaires de Mohammed Alatar ont été présentés en France, Australie, Etats-Unis, Royaume-Uni et ailleurs en Europe, notamment lors d’une tournée aux côtés d’Amnesty International.

Cette volonté d’élargir les publics et d’ouvrir le débat à une audience plus large transparaît en filigrane dans le discours du réalisateur. C’est pour cela qu’il souhaite léguer au documentaire palestinien un savoir-faire pour le donner une commerciabilité et une visibilité. Il souhaite aussi permettre aux Palestiniens de raconter leurs propres histoires, au lieu qu’elles le soient par des cinéastes étrangers qui bouclent un film censé dire La Palestine après quelques semaines seulement passées sur le terrain. «Ce n’est pas tant pour l’argent en soi, mais parce que je reste 100% convaincu à 100% que tant que notre cinéma ne sera pas commercial, nous accéderons pas à un cinéma de meilleure qualité», ajoute-t-il.

Mohammed arrive tant bien que mal à vivre de ses documentaires. Récemment, la télévision norvégienne a contacté son équipe pour diffuser Jerusalem, the East Side Story . Un projet qui ne lui rapportera pas une somme importante, mais lui donnera la possibilité de présenter à quelque 2 millions de Norvégiens le regard qu’il porte sur la Palestine.

Amber Fares
(30/11/2010)

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