La flotille de l’art à Gaza  | Karl Schembri
La flotille de l’art à Gaza Imprimer
Karl Schembri   
Depuis plus de trois ans, 1,5 millions de Palestiniens vivent sous un blocus total, imposé par Israël, sans pouvoir sortir de l’enclave côtière, dont les frontières sont fermées aux visiteurs étrangers. Des artistes gazaouis se battent cependant pour briser le blocus grâce à l’art, comme en témoigne le premier Festival International d’Art Vidéo, qui s’est tenu il y a quelques mois.

Un festival international qui présente les dernières nouveautés mondiales en matière d’installation vidéo peut sembler quelque chose d’improbable à Gaza, sous le blocus, mais armé d’une connexion Internet et d’une bonne dose de persévérance, un groupe d’artistes locaux s’efforce de briser le siège grâce à ce qu’ils font le mieux.

«Tout le monde pense briser le siège en faisant entrer du matériel et des médicaments», explique Bael El Maqousi, l’un des fondateurs de Windows from Gaza , un groupe progressiste de jeunes artistes désireux de raccorder l’enclave côtière au monde. « Nous, nous pensons que nous pouvons faire la même chose avec l’art, en le faisant venir à Gaza. Bien que pour le commun des mortels, ce ne soit pas aussi important que la nourriture, nous croyons que c’est important à un niveau conceptuel».

Le public présent à l’ouverture du festival en juin dernier lui donne raison. Pas de queues comme celles qu’on pourrait associer aux longues files de gens qui attendent l’aide alimentaire, mais une foule honorable, avide des nourritures de l’âme.
La flotille de l’art à Gaza  | Karl Schembri
Majed Shala
«Nous avons organisé ce festival pour ouvrir Gaza au monde extérieur et pour donner l’occasion aux Gazaouis de voir de l’art contemporain», déclare Majed Shala, autre membre fondateur, et l’un des organisateurs du festival.

Comme il est presque impossible de faire venir des œuvres d’art d’Egypte – Israël interdit les mouvements de personnes et de biens, et l’Egypte n’autorise qu’une aide humanitaire limitée – les artistes ont décidés qu’il valait mieux, plutôt que de recevoir des photographies de tableaux, de les imprimer puis de les exposer, opter pour l’art vidéo, qui serait le meilleur moyen de préserver l’originalité des œuvres.

«Nous avons essayé de faire venir les travaux d’artistes étrangers, mais c’est très difficile, et quand on imprime des copies, ce n’est pas la même chose. En revanche, par Internet, nous pouvions recevoir des œuvres vidéos et les montrer ici», ajoute Shala. «Nous avons demandé à tous les artistes du monde de nous envoyer leurs travaux, et nous avons eu beaucoup de participation.»

Dans ce but, les organisateurs ont invité les artistes du monde entier à soumettre leurs propositions par email. Des artistes de 30 pays ont soumis près de 80 films, dont les 40 meilleurs ont été choisis pour être montrés à Gaza et en Cisjordanie.

La flotille de l’art à Gaza  | Karl Schembri
Shareef Sarhan
«Bien que l’un des principaux objectifs du festival soit de briser le siège, nous ne voulions pas limiter les vidéos à cette idée-là», explique l’artiste et organisateur du festival Shareef Sarhan. «Nous avons essayé de convoquer toutes sortes de thèmes. Le fait que ces thèmes viennent à Gaza contribue à la fois à élargir la perspective des artistes de Gaza et à mettre les gens au contact de ce type d’art.»
La flotille de l’art à Gaza  | Karl SchembriA Gaza City, le festival a lieu dans une modeste demeure, un vieil édifice reconverti récemment en atelier et en galerie par Windows from Gaza. Alors que le premier film est sur le point d’être diffusé, toutes les lumières s’éteignent, phénomène quotidien ici, mais bien vite, un générateur mobile éclaire l’écran, au prix d’un bruit de fond considérable.

A cause du blocus, l’art souffre lui aussi des problèmes que rencontrent tous les autres secteurs. La peinture et les matières premières sont rares, de mauvaise qualité, et coûtent très cher.

«Nous dépendons du matériel qui arrive de l'Égypte en transitant par les tunnels», déclare Sarhan. «Parfois nous devons demander à des gens venant d'Israël, de Jérusalem ou de Ramallah de nous en apporter. Certains de mes amis travaillent avec l'UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient, ndt), mais tout le monde n’a pas cette chance. Ici, aucun artiste ne peut vivre de son art, donc nous sommes tous obligés d’avoir un autre emploi. Nous n’avons pas de matériel ni de bons endroits pour faire des expositions ; il doit y avoir trois espaces au total à Gaza.»

«L’idée de ce projet est née du besoin désespéré qu’il y a de créer un climat favorable à la culture à Gaza afin d’améliorer la scène culturelle palestinienne, qui a été lourdement affectée par le siège et par l’isolement», explique Sarhan. «Le projet vise aussi à apporter de nouveaux éléments artistiques universels à Gaza pour enrichir la culture palestinienne, qui a connu un déclin ces dernières années».

La flotille de l’art à Gaza  | Karl SchembriQuant au gouvernement du Hamas, il n’aide pas beaucoup non plus. Le mouvement islamiste est, au mieux, indifférent à tout ce qui n’est pas immédiatement religieux ou politique dans son programme.

«Je n’ai aucune forme de travail ni de coopération avec le ministère de la culture, aucun contact», dit Sarhan, qui a participé à de nombreuses expositions à l’étranger par le passé. «Nous n’avons pas vraiment de problèmes avec eux. Le gouvernement ne s’intéresse pas à l’art. Ils organisent bien quelques activités qui relèvent de la culture, mais non pas de l’art. Nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes…, d’ailleurs, il se peut même que ça ne leur plaise pas de voir des femmes venir à cette exposition.

Comme tous les autres Palestiniens à Gaza, les artistes restent confinés dans l’étroite bande de terre, et voient la vie se détériorer peu à peu sur les plans politique, économique, culturel et social.

Shala est sorti de Gaza pour la dernière fois en 2007, exactement trois jours avant la prise du pouvoir par le Hamas, et le blocus qui l’a suivi.

«L’année dernière, j’étais censé voyager quatre fois à l’étranger pour des expositions -en Italie, en France, au Caire et en Jordanie- mais à chaque fois, on m’a refusé le permis de voyage», dit-il.

«Un artiste a besoin de liberté, la liberté de vagabonder, d’interagir, de voir des terres étrangères et de rencontrer d’autres gens. C’est pour cela que le genre de contact que nous sommes en train d’établir est essentiel pour nous. S’il n’y avait pas Internet, le siège nous couperait complètement du monde et nous n’aurions pas la moindre idée de ce que nos confrères artistes font à l’étranger. Heureusement, un jour, nous serons en mesure de recevoir tous ces artistes parmi nous.»


Karl Schembri
Traduction de l’anglais Marie Bossaert
(2010)


mots-clés: