«Syndrome de Ramallah», Sandi Hilal, Alessandro Petti... | Adania Shibli
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Adania Shibli   
«Syndrome de Ramallah», Sandi Hilal, Alessandro Petti... | Adania ShibliTourner à droite. Il y a un long passage donnant sur une salle ressemblant à un bureau. C’est l’espace de « Biennale. Galerie Trois. Géographie : 50 villages » de l’artiste Khalil Rabah mais avant d’y parvenir, il y a au milieu du passage, vers la droite, une porte fermée. Aussitôt franchie, elle laisse voir une salle obscure quelque peu froide. C’est une réalisation sonore de Sandi Hilal et d’Alessandro Petti avec la collaboration d’autres artistes. Elle est intitulée « Syndrome de Ramallah ».

On entend des questions sur l’œuvre. Le titre est expliqué par une voix qui soutient que Ramallah est, d’une manière ou d’une autre, un exemple de normalisation avec l’occupation israélienne, que la ville ressemble désormais à un champignon après qu’elle s’est détachée du restant des villes, villages et camps palestiniens sur les plans territorial, intellectuel, politique et économique. D’autres voix s’interrogent sur cette hypothèse. Une voix affirme que Ramallah est, malgré tout cela, un espace propice aux questions, à la création ; un espace intime et non pas un simple champignon. D’autres voix doutent de cette affirmation et s’interrogent sur la signification du terme « normalisation ».

Souvent, les questions et les phrases sont entrecoupées et entremêlées et cela suscite chez l’auditeur un sentiment d’intranquillité et non seulement le désir de trouver des réponses aux questions qui se bousculent dans le noir, le désir de trouver une suite aux questions et aux phrases inachevées mais aussi le désir de formuler de nouvelles questions et c’est effectivement ce qui eut lieu par la suite, non seulement dans les médisances du Gardenia mais aussi lors de la rencontre organisée par Saloua Mokdadi sous le titre « Pourparlers ».

Lors de la première séance de cette rencontre, de nombreuses questions ont été soulevées, parfois sur un ton tendu, sur le rôle de Ramallah dans la marginalisation des autres cités palestiniennes, avec à leur tête Jérusalem.

Les questions ont également porté sur la normalisation et l’occultation de la colonisation et même sur le rôle de Ramallah en tant qu’espace nécessaire, voire idéal dans la vie civile palestinienne aussi bien dans le pays qu’à l’étranger.

Le débat n’a pas mis fin au flot de questions suscitées par le « Syndrome de Ramallah » ; il en a fait naître d’autres. Par exemple : ce que l’on nomme « normalisation avec la colonisation » ou son omission ne serait-ce pas une autre forme de colonisation ?

Je me souviens de mon dernier voyage en Palestine. J’étais arrivée à Ramallah où je suis restée deux semaines entières sur les trois que je comptais passer dans le pays. Durant mon séjour, pas une seule fois je n’ai pensé à me rendre, comme je l’avais programmé, à Jérusalem, à Haïfa, à Saint Jean d’Acre, à Jénine, à Nazareth. Je suis restée à Ramallah comme si ma conscience spatiale ou géographique de toute la Palestine avait complètement disparu ; comme si la seule géographie que je pouvais me représenter tenait dans la superficie de Ramallah.

Enfin, quittant la ville en direction de Beit Sahour pour rendre visite à Hilal et à Petti, les auteurs de « Syndrome de Ramallah », j’ai vu mon premier soldat israélien à un barrage que seule notre voiture avait franchi. A l’instant où j’ai vu le soldat, j’ai été prise par un étrange et épouvantable sentiment de frénésie. J’ai été heureuse de voir ce soldat comme s’il faisait partie intégrante du territoire palestinien tel que je le porte dans ma mémoire.

Voilà que je le vois enfin ici. C’est une frénésie semblable à celle qu’on éprouve lorsqu’on rencontre un ami qu’on n’a pas revu depuis les bancs de l’école. J’ai même voulu prendre une photo avec lui mais mon ami Yazid Anani qui m’accompagnait me l’a interdit m’expliquant que le soldat ne comprendrait pas et qu’il ne manquerait pas de nous tirer dessus.

Je lui ai dit que lors de mon séjour à Ramallah, j’avais oublié que nous étions colonisés et c’est pourquoi j’avais besoin d’une photo souvenir. A cet instant précis j’ai compris que c’était là précisément le néocolonialisme : oublier qu’on est colonisé car l’oppresseur devient invisible comme une force ou un destin divin auquel on ne peut faire face et qu’on ne peut même pas voir. C’est pour cela que lorsqu’on évoque la question de la normalisation, je me dis qu’il vaut mieux la poser à propos des moyens de lutte afin de les adapter aux nouveaux moyens d’oppression plutôt que de tout faire porter à la petite bourgeoisie et à ses malheureux menus plaisirs.

Même dans les quartiers les plus reculés, on trouvera des gens qui jouissent de malheureux petits plaisirs comme d’acquérir une bouteille de gaz au moment où les autorités israéliennes interdisent le butane à Gaza. Lorsqu’une puissance nucléaire comme Israël interdit le gaz aux habitants de Gaza, certains parmi eux fêtent l’acquisition d’une bouteille de gaz comme si c’était vraiment la chose la plus importante dans leur vie, comme si c’était le comble du bonheur et organisent pour l’occasion une procession semblable à celle de la mariée.

Ces menus plaisirs ne se rient-ils pas de la force et n’inversent-ils pas de fond en comble le rapport de forces en exagérant les petits riens ? Par ailleurs Ramallah-le champignon n’est-elle pas à l’image de tous les camps, villes et villages tous transformés en champignons séparés les uns des autres ces quinze dernières années ? Toute existence, tout espace palestinien ne sont-ils pas des champignons isolés ? Pourquoi pose-t-on toujours la question sur le seul champignon Ramallah comme s’il n’y avait que cette ville? Cela ne contribue-t-il pas à marginaliser et à occulter le reste des villes palestiniennes ? Peut-on dire qu’il s’agit là aussi d’une forme de normalisation avec l’occupation puisqu’on ne critique que Ramallah qu’on prend continuellement pour centre d’intérêt? Quelle différence y a-t-il entre normaliser et faire semblant de vivre normalement malgré tout ? Plutôt qu’est-ce que la « normalité » pour le Palestinien qui ne connaît, depuis des décennies, qu’occupation, persécution et tentative de résistance? N’est-ce pas là la seule « normalité » connue par lui ? Aussi ne doit-on pas revoir les moyens d’action dès lors que l’occupation change de tactique?

Adania Shibli
(22/08/2009)


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