Emily Jacir | Adania Shibli
Emily Jacir Imprimer
Adania Shibli   
Emily Jacir | Adania Shibli
Emily Jacir : Statione. Exposition «Palestine c/o Venise» 53ème Biennale de Venise. 2009.
Je m’enquiers auprès de l’ami qui est maintenant à côté de moi de l’œuvre d’Emily Jacir. Il m’apprend que certains participants n’apprécient pas son travail et qu’il a été annulé. Cela me surprend. Que certains artistes n’aiment pas une œuvre, soit. Mais de là à l’annuler ! A ma question sur leurs raisons, il me répond qu’ils doutent de la profondeur et de l’importance de son idée. Cette œuvre intitulée « Stazione »(1) , telle que la décrit l’artiste, est une intervention sur chacune des stations du transport maritime de la ligne 1. Il s’agit de la traduction en arabe de tous les noms de ces stations mis à côté des noms italiens. C’est une œuvre qui convoque le souvenir des relations culturelles et économiques entre la Cité et la civilisation arabe au Moyen-Âge et même pendant la Renaissance.

Jacir m’avait auparavant parlé de cette œuvre. Un jour qu’à mon tour j’en parlais à un ami italien, je ne manquai pas de remarquer des signes d’étonnement sur son visage. Il me parlait alors longuement de la réfutation et du déni italiens opposés des décennies durant à l’idée d’une influence et d’une présence de la culture arabe en Italie. Il ajouta que non seulement l’œuvre de Jacir rappelle le souvenir de la relation entre Venise et la civilisation arabe mais elle la convoque dans le déni total où elle a été maintenue dans la conscience italienne. Voilà qu’à mon arrivée à Venise, je découvre que l’œuvre a été annulée parce que la société de transport maritime s’est retirée du projet à la dernière minute sans fournir aucune justification.

Comme on le voit, la force du déni de cette relation entre les civilisations arabe et italienne dépasse toute tentative de la rappeler. C’est un déni total. Par conséquent, on peut avancer que l’annulation de l’œuvre est partie intégrante de l’idée dont elle traite.

Enfin de compte, le travail s’est limité à imprimer une carte des différents itinéraires des lignes de transport maritime en arabe avec des photos des stations de la ligne 1 comportant les noms en arabe à côté des noms en italien. Ces cartes ont été placées dans une boîte en verre qui ouvre l’exposition « Palestine c/o Venise » avec à droite, sur le mur blanc, cette phrase en caractères noirs : « ce projet a été annulé ».

En fait, l’absence et l’omission, la disparition et l’occultation sont des motifs obsédants chez Emily Jacir et on peut les retrouver pratiquement dans toutes ses œuvres. Cela va de son travail montrant des corps d’une revue de mode dont les nudités sont couvertes de noir, un peu comme la mère de l’artiste à chaque fois qu’elle prend l’avion pour l’Arabie Saoudite ; en passant par cette œuvre intitulée « Change » suivant le cours d’un billet de cent dollars échangé en francs français puis encore en dollars et ainsi de suite jusqu’à ce que, d’intérêt en intérêt, le billet de cent dollars ne vaille plus un centime. Ou encore ce travail où elle a brodé sur une toile de tente les noms des villages palestiniens que le gouvernement israélien a détruits en 1948 après en avoir chassé les habitants et enfin cette œuvre sur l’assassinat de l’intellectuel et poète Wael Zaiter par le Mossad dans les années 1970. Et voici qu’en cette 53ème Biennale les obsessions de disparition et d’occultation touchent enfin l’œuvre même de l’artiste. C’est à se demander si Emily Jacir ne disparaîtra pas dans sa prochaine réalisation.
A la fin du couloir exposant « Stazione », on voit sur le mur faisant face aux visiteurs une horloge électronique qui ne marque pas les minutes mais les jours. Dès qu’elles parviennent à la date du jour, les aiguilles remontent le temps. Ces jours que compte l’horloge représentent la période pendant laquelle l’artiste Taycir Batniji n’a pas pu se rendre dans son atelier à Gaza.

-

1) - En italien dans le texte. NdT

Adania Shibli
(22/08/2009)

mots-clés: