Palestine, la création dans tous ses états | Marie Medina
Palestine, la création dans tous ses états Imprimer
Marie Medina   
Palestine, la création dans tous ses états | Marie MedinaArtistes locaux et exilés, reconnus et prometteurs, tous sont rassemblés pour cette exposition qui lève le voile, avec pudeur, sur l'âme d'une Nation spoliée. "On voit la violence toujours évoquée d'une façon subtile", souligne Mona Khazindar, commissaire de "Palestine, la création dans tous ses états".

Dès l'entrée, le visiteur est saisi par la vidéo "Chic Point, Fashion for Israeli Checkpoints" de Sherif Waked. Cet Arabe israélien de Nazareth met en scène un défilé de mode masculine un peu particulier : les mannequins portent des vêtements qui découvrent leur ventre de façon élégante et astucieuse (systèmes de hublot ou de volet roulant). Soudain, la musique entraînante se tait et le podium laisse place à de véritables points de contrôle, photographiés durant la Deuxième Intifada. Sur les clichés en noir et blanc, des hommes palestiniens doivent montrer aux soldats israéliens qu'ils ne portent pas de ceinture d'explosifs. Cette vidéo prend littéralement aux tripes.

Rana Bishara, une jeune artiste qui vient également de Galilée, rend un "Hommage à l'enfance" avec une installation dérangeante. Dans une pièce rose bonbon remplie de ballons, une berceuse fredonnée semble inviter à s'allonger sur un lit pelucheux. Mais lorsqu'on s'approche, on voit que les ballons contiennent des photos d'enfants (tirées des archives de l'UNRWA, l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens), des enfants parfois blessés ou morts. Et lorsqu'on lève la tête, on s'aperçoit que les ballons sont menacés par des auréoles de fils barbelés. C'est une façon frappante d'évoquer les deux millions d'enfants palestiniens pris entre la douceur de leurs premières années et la dure réalité de leur existence. Mona Khazindar avance même que c'est "un hommage à l'enfance non vécue, perdue".

Dans une autre installation, Rana Bishara a utilisé les fils plastiques très solides que les forces israéliennes utilisent pour appréhender les suspects palestiniens. Elle a fait une sorte de tissage géant, en noir et blanc, créant ainsi un "Keffieh pour les prisonniers". Le keffieh est ce foulard qui a été rendu célèbre par Yasser Arafat et qui symbolise à lui seul la résistance à l'Occupation.

Rula Halawani, de Jérusalem, a photographié la construction du haut Mur de Séparation en 2005. La série, sobrement intitulée "The Wall", se compose de grands clichés noir et blanc qui, pris de nuit, baignent dans une atmosphère de cauchemar. Cela renforce "le côté monstrueux et effroyable de ce mur", souligne la commissaire de l'exposition.

Taysir Batniji, qui est né à Gaza mais qui vit à Paris, a lui aussi travaillé en noir et blanc pour sa série "Miradors". A la façon des Allemands Bernd et Hilla Becher, qui avaient répertorié des bâtiments industriels (châteaux d'eau, usines, hauts-fourneaux), il a recensé les installations militaires israéliennes. Cet exercice documentaire est à mille lieues de son autre oeuvre présentée à l'IMA, un "Journal intime" vidéo tourné à Gaza entre 2002 et 2006. Dans ce petit film, des séquences de la vie quotidienne, dans les champs d'oliviers ou à la plage, s'écoulent au ralenti, de façon banale, presque ennuyeuse. Seul le bruit des avions de combat israéliens en survol vient briser cette tranquillité.

Si l'actualité est amplement traitée, l'histoire de la Palestine est présente aussi, à travers des oeuvres sensibles, personnelles, voire familiales.

Emily Jacir (lion d'or du jeune artiste à la Biennale de Venise en 2007) a invité des Palestiniens et des Israéliens dans son studio new-yorkais en 2001 pour coudre des noms de villages sur une tente de réfugiés. Elle a baptisé son installation "Mémorial des 418 villages palestiniens qui furent détruits, dépeuplés et occupés par Israël en 1948". Le titre est long. Elle l'a choisi car chaque fois qu'une oeuvre est mentionnée dans un catalogue ou un article de presse, le titre exact doit être donné. Or elle tenait à ce que soient toujours rappelées la nature et l'ampleur des destructions qui ont accompagnées la création de l'Etat d'Israël.

Palestine, la création dans tous ses états | Marie MedinaAutre destruction, celle d’un vaste verger à Beit Hanoun, dans la Bande de Gaza. Dans la vidéo "Bayyaratina", Suha Shoman raconte l'histoire de l’exploitation de son grand-père et de ses milliers d'orangers et de citronniers, déracinés par six fois par les troupes israéliennes. "Mon grand-père a planté des oranges toute sa vie", répète la réalisatrice après le récit de chaque nouveau ravage. Et même lorsque le verger n'est plus qu'un désert, sa voix revient, telle une litanie : "Nous continuerons à planter des oranges. Nous aimons notre Terre. Nous ne sommes pas près de disparaître".

C'est cet attachement, cette appartenance à la Terre que montre également la photographe Noel Jabbour, à travers les portraits d'hommes et de femmes de tous âges, pris dans leur environnement - villes, champs, collines...

Les oeuvres évoquent aussi la vie de tous les jours mais en Palestine, le quotidien prend vite une dimension politique. Jumana Abboud a photographié dans la Vieille Ville de Jérusalem les boutiques abandonnées quelques minutes par les commerçants musulmans à l'heure de la prière. Dans "Gone to Pray" (Parti prier), les entrées des échoppes sont sommairement barrées d'un drap, d'une échelle, d'un parapluie, car le commerçant va bientôt revenir. Comment alors ne pas penser au retour des réfugiés palestiniens ?

Sandi Hilal, originaire de Beit Sahour, près de Bethléem, a donné la parole à des femmes habitant dans le camp de réfugiés de Fawwar, près d’Hébron. Dans la vidéo "I Love Fawwar / I Hate Fawwar", deux mères de famille racontent les bons et mauvais côtés de la vie dans ce camp. Les liens sociaux, l'entraide entre voisins, le thé sur la terrasse mais aussi la promiscuité, les ragots, l'absence de distractions, l'impression d'enfermement.

Plusieurs oeuvres expriment l’envie d'évasion de tout un peuple privé de sa liberté de mouvement.

Khalil Rabah, qui vit à Ramallah, a carrément inventé une compagnie aérienne palestinienne. Des bouts de logos de compagnies existantes ont été utilisés pour écrire sur le flanc d'un avion "United States of Palestine Airlines". La maquette trône au milieu d'une agence de voyages vide - sans employés, sans brochures et sans voyageurs - où les pendules se sont arrêtées.

Larissa Sansour, qui réside à Copenhague, va encore plus loin. Elle a enfilé sa combinaison d'astronaute pour gagner la Lune. Sur une version orientale de "Ainsi parlait Zarathoustra", son court-métrage "A Space Exodus" la montre qui plante le drapeau palestinien dans le sol lunaire. "C'est un petit pas pour un Palestinien mais un grand pas pour l'Humanité", proclame-t-elle, avant de perdre le contact avec le centre de contrôle de Jérusalem.


Palestine, la création dans tous ses états
dans le cadre de "Jérusalem, capitale de la culture arabe 2009"

Exposition à la Médina de l'Institut du monde arabe (IMA) à Paris
jusqu'au 22 novembre 2009
du mardi au vendredi de 10h à 18h
les week-ends et jours fériés de 10h à 19h
Tarifs : 6€ (moins de 26 ans), 8€ (réduit), 10€ (plein)
www.imarabe.org

Marie Medina
(01/08/2009)

mots-clés: