Le paradis ou la politique? | Antonia Naim
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Antonia Naim   
 
Le paradis ou la politique? | Antonia Naim
En Palestine, une jeune femme, une valise à la main, arrive devant un check point. Le regard inquiet, elle s’approche des soldats, elle doit montrer ses papiers. Jeu de regards méfiants, le temps s’arrête. Nous, les spectateurs, pensons l’indicible. A-t-elle une bombe dans son sac?
Le film, Paradise now, du cinéaste palestinien Hany Abu-Assad, nous amène jusqu’à cette incertitude et nous y maintient tout au long de son récit. Après son premier film, moins maîtrisé, Rana’s Wedding (Le mariage de Rana) en 2001, Paradise now vient de recevoir plusieurs prix dont le Prix du public et le Prix du Meilleur Film Européen au festival de Berlin et celui d’Amnesty international.
Le cinéaste, né à Nazareth il y 43 ans, a choisi ici d’aborder un thème particulièrement scabreux et controversé, celui des attentats-suicides, à travers l’histoire de deux amis d'enfance vivant à Naplouse, Khaled et Saïd, choisis pour commettre un attentat à Tel Aviv. Bien qu’ils se soient portés volontaires auprès d’un groupe qu’on pourrait identifier comme le Hamas ou les brigades des martyrs d’Al-Aqsa, les deux amis doutent à tour de rôle de la nécessité d’un tel acte.
Khaled est le plus dogmatique, Said en revanche s’interroge sur la vie en Palestine (ici, c’est une prison à perpétuité, dit-il) sur la lutte armée et sur les formes de résistance, influencé aussi par la «fille à la valise» du début du film, Suha (Lubna Azabal, comédienne talentueuse), qui fait battre son cœur, et dont le père est un célèbre combattant assassiné par les israéliens.

Au fil du film, on finit par connaître les deux amis: enfants des camps, ils travaillent par intermittence dans un garage, mais passent le clair de leurs temps à rêver ou ressasser leur humiliation quotidienne et le manque de liberté et de travail en contemplant du haut d’une colline Naplouse occupée. Une autre blessure profonde a marqué leur vie: le père de Khaled s’est fait torturer par les soldats israéliens, qui lui on brisé une jambe, après lui avoir permis de choisir entre la gauche et la droite. Said, quant à lui, vit avec la honte d’un père collabo, exécuté par des combattants palestiniens quand il avait 10 ans. Il se doit de racheter l’honneur du père, de sa famille, en dépit des doutes et de l’appel de la vie et de l’amour symbolisé par Suha.
«Je voulais que les gens se posent des questions sur les kamikazes et j’avais envie de raconter l’histoire de gens dont on ne parle pratiquement jamais, sauf de manière anonyme dans la presse pour dénoncer ces actes: quel effet peut avoir l’occupation sur les êtres humains, quelle est la réalité de ses hommes?», a expliqué le cinéaste. «L’attentat suicide est un acte extrême, que je condamne, mais ce qui m’intéressait c’était de raconter une histoire de l’intérieur et de partir, non pas de l’acte en lui-même, mais du processus qui conduit ces hommes à commettre de tels actes. Nous ne sommes que très rarement, voire jamais, confrontés à leur version des faits. […] J’ai étudié les interrogatoires des kamikazes dont les attentas avaient échoué, rencontré des proches, lu les rapports officiels des autorités israéliennes. Il fallait absolument éviter les stéréotypes.»
Dans le film, la réalité rattrape vite les deux amis: l’heure des comptes arrive avec le rituel du futur martyre. Sans rien dire aux familles (belle séquence avec la mère de Said, interprétée par la magnifique comédienne et désormais icône du cinéma palestinien, Hiam Abbas, toute en retenue), ils passent leur dernière nuit, avec les combattants qui organisent l’attentat, à prier, se faire raser, se faire filmer en expliquant leur geste.
Le paradis ou la politique? | Antonia Naim
Dans l’intimité du kamikaze
Et c’est ici que le cinéaste prend ses distances avec le mythe du martyr, pour ramener le débat (et le spectateur) sur le terrain de la politique: si la violence de la colonisation en Palestine provoque une autre violence, celle des attentas, c’est une violence encore plus terrifiante qui est engendrée, celle de la destruction de la société palestinienne, de la morale humaine. S’il se donne comme mission celle d’humaniser les «bombes humaines», Hany Abu-Assad s’écarte néanmoins du choix politique de l’attentat. C’est ainsi que les combattants organisateurs de l’attentat sont présentés comme des êtres ambigus, complexes, pragmatiques voir cyniques. Silencieux. Presque neutres. Le rituel du martyre est même présenté, par moment, avec les procédés de la comédie: lors du discours d’adieu la caméra vidéo ne marche jamais, le testament des futurs martyrs se nourrit de rappels sur les choses du quotidien ; dans une autre séquence on voit même des vendeurs de cassettes-vidéo-testament : « c’est une affaire lucrative », dixit le commerçant palestinien… Ce choix de destruction de l’aura du martyr et de l’image du paradis promis («deux anges viendront te chercher après l’explosion», ainsi répond le combattant/recruteur aux questionnements de Khaled sur la mort …) ne se fait jamais dans le mépris envers un peuple qui lutte pour la liberté de son pays. Les images ici nous incitent à réfléchir aux formes de la résistance, à leur efficacité, aux limites de l’humain et de l’inhumain, à plonger dans l’univers intime de ceux qui, par leur geste, deviennent des monstres sans histoire, comme l’a souvent expliqué Hany Abu-Assad. «Mon film est aussi intime. Pour comprendre les motivations des kamikazes on doit les regarder de l’intérieur, de leur point de vue, et personne n’ose le faire par crainte d’être accusé d’être un terroriste ou de l’appuyer ou simplement parce qu’on a peur de ce qu’on pourrait découvrir…»

Sans événement visible
Le tournage, à Naplouse, n’a pas été facile. Une équipe importante, 70 personnes et 30 camions, focalisait forcement l’attention. «Chaque jour, à un moment ou à un autre, nous devions arrêter le tournage. Nous étions forcés d’attendre que les échanges de coups de feu s’arrêtent, raconte le cinéaste. Certains membres de groupes palestiniens armés pensaient que nous faisions un film contre les Palestiniens, alors que d’autres groupes soutenaient le film parce que, selon eux, nous nous battions pour la liberté et la démocratie. […] Il est impossible de décrire en un film tout le poids et la complexité de la tragédie palestinienne. Aucune des deux parties ne peut prétendre que ses positions sont plus morales que celles de l’autre, surtout quand il s’agit d’ôter la vie à des êtres humains. Je pense qu’il serait plus prudent de dire que les attentas suicides sont une conséquence de l’occupation. Un certain nombre d’Israéliens pensent que le processus de paix ne peux commencer tant que les Palestiniens n’arrêteront pas la violence. C’est un cercle vicieux. Aucun peuple ne mérite de vivre sous occupation. »
Et pourtant les images du film ne nous donnent pas à voir l’occupation. Mais tout au long du film on la ressent.
Constamment à travers les images perce l’humanité. Said attend à un arrêt de bus à Tel Aviv. Les regards des Israéliens sont inquiets. Il y a comme un flottement. Soudain, le bus s’arrête, le conducteur attend que Said monte. Une petite fille s’approche. La vie, l’avenir, se déversent alors comme des flots dans la tête de Said. Il recule. Il ne montera pas dans le bus. Mais il reviendra pour accomplir sa tâche même si le spectateur ne verra rien. Le film se clôt sans événement visible. Ne pas montrer la violence, ne rien «expliquer».
C’est aussi cela, le film. Laisser le spectateur juge sans le forcer avec des images-choc. On ne voit jamais l’attentat, on ne voit jamais l’occupation, pourtant si présents, l’un et l’autre dans leurs signes. Restent les yeux d’un jeune homme et tout l’abîme qui s’y ouvre. Antonia Naim
(18/10/2005)
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