Shashat. Cinéma, femmes et changement social | Shashat, Ramallah, Alia Arasoughly, camps de réfugiés, Gaza, université Al-Quds, université de Bethlehem, université de Hébron, université Al-Aqsa
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Cristiana Scoppa   

Shashat. Cinéma, femmes et changement social | Shashat, Ramallah, Alia Arasoughly, camps de réfugiés, Gaza, université Al-Quds, université de Bethlehem, université de Hébron, université Al-Aqsa

Shashat (« écrans » en arabe) s’apprête à célébrer son 10e anniversaire. Fondé en 2005 à Ramallah (Palestine) par un groupe de personnes engagées dans les domaines de la culture, de la recherche et du développement, Shashat est né sous l’impulsion de Alia Arasoughly, sa directrice générale qui a longuement travaillé sur la question de la place des femmes arabes dans le cinéma.

Au cours d’une carrière de consultante en développement de médias auprès de plusieurs agences internationales, Alia Arasoughly a pu remarquer que « les projets média dédiés aux femmes étaient sporadiques, condamnés au court terme, déconnectés les uns des autres et donc incapables d’amorcer une véritable transformation de la production culturelle et des attitudes sociales nécessaires pour améliorer la condition des femmes ».

« Avec Shashat, explique Alia Arasoughly, l’idée était de créer une organisation visant à offrir des représentations alternatives et des histoires de femmes filmées par des réalisatrices, de développer aussi une nouvelle générations de réalisatrices palestiniennes dont les films peuvent parler à la majorité des Palestiniens. Il s’agissait aussi de fournir un cadre pour des projections-débats de ces films dans les villes, villages, camps de réfugiés et universités en Cisjordanie et à Gaza ».

L’approche développée par Shashat a été récompensée par un prix pour « l’Excellence dans le cinéma » décerné par le Ministère palestinien de la culture en 2010 ainsi que par la nomination, en 2013, d’Alia Arasoughly comme « personnalité féminine d’exception dans le domaine de la culture». Cette approche combine formation et tutorat de jeunes réalisatrices, en les aidant à produire puis à diffuser leurs films auprès des communautés locales et des jeunes. Un développement de l’audience est également encouragé à travers le monitoring et l’évaluation, et ce «afin de tirer les leçons de ce que nous faisons et d’améliorer notre méthodologie» explique Arasoughly - ou plutôt « Dr. Alia » comme les jeunes participantes aux formations préfèrent l’appeler.

Depuis le début, l’organisation a construit de solides partenariats avec un réseau informel de sept universités, sept camps de réfugiés et plus de 25 organisations communautaires et culturelles impliquées dans le Festival itinérant du film de femmes que Shashat organise chaque année, « sauf en 2014, à cause de la guerre à Gaza, vu que la moitié de nos réalisatrices sont de Gaza et que la moitié du festival se déroule là-bas», précise tristement Alia Arasoughly.

Shashat. Cinéma, femmes et changement social | Shashat, Ramallah, Alia Arasoughly, camps de réfugiés, Gaza, université Al-Quds, université de Bethlehem, université de Hébron, université Al-Aqsa

Les jeunes représentent l’audience principale de Shashat, première organisation culturelle à utiliser la « période d’activités » allouée aux universités palestiniennes pour travailler avec les étudiantes : en 2006 le Festival du film de femmes a fait la tournée de neuf universités, dont en Cisjordanie l’université arabo-américaine de Naplouse, l’université de Birzeit, le lycée technique de Palestine, le lycée professionnel pour femmes Al-Tireh, l’université Al-Quds, l’université de Bethlehem, l’université de Hébron, et à Gaza l’université Al-Aqsa.

« Le succès de cette initiative a dépassé toutes nos attentes, avec la participation d’environ 300 étudiant(e)s à chaque projection qui s’engageaient dans des discussions animées et vibrantes », se souvient Arasoughly. Les études d’audience et les rapports d’évaluation montrent clairement, au fil des années, que les films sensibilisent de plus en plus le public aux problématiques liées à la condition des femmes. D’ailleurs les spectateurs s’implique avec plaisir et vigueur dans les débats qui suivent les projections.»

La collaboration avec ces universités a également permis de sélectionner les candidates aux formations de Shashat. « Les étudiantes fraîchement diplômées en ‘média’ ou ‘programmation télévisée’ n’ont en général aucune expérience en tant que réalisatrices, nous leur apprenons à développer un concept et un traitement, à sélectionner un style visuel et sonore, et à décider du montage et du rythme, poursuit Arasoughly, car elles se sont essentiellement contentées jusque-là du rôle de coordination de la production. Les cours de Shashat, au contraire, visent à donner aux réalisatrices toutes les compétences dont elles ont besoin pour prendre les décisions clés concernant leurs films.»

« Pour des réalisatrices émergentes, se faire soutenir au tout début de leur carrière est la partie la plus délicate», commente Riham Ghazali, auteur de « Out of frame » (Hors du cadre), produit avec le support de Shashat. Trouver les gens qui croient en vous et en votre vision lorsque vous n’avez pas ou peu de références, est assez rare. C’est là où Shashat intervient. »

Chaque cours s’articule autour d’un thème spécifique : « Confession » en 2007, « Jérusalem si loin, si proche » en 2008, « Eté palestinien » en 2010, « Je suis une femme » en 2011 et 2012. « Ce sont des incitations à l’inspiration, car l’expression personnelle est ce qu’il y a de plus important pour Shashat », revendique Alia Arasoughly. Un total de 76 films ont été produits jusqu’à présent en Cisjordanie et à Gaza, incluant des documentaires, des films de fiction et d’animation. Ils sont disponibles sur la chaîne Vimeo de Shashat ainsi que sur le site de son distributeur Tetraktys Films, et sur la chaîne Youtube de l’association pour certains films.

La projection de ces films dans les universités, en partenariat avec plus de 100 organisations communautaires « a eu un impact immense, avec des débats échauffés sur les films qui se poursuivaient bien après la séance, se rappelle Dr. Alia. Au début Shashat était critiqué pour ses prises de position osées et son emphase sur des problèmes sociaux plus que politiques, mais les gens ont finalement réalisé que les histoires de ces jeunes réalisatrices non seulement parlaient aux public, mais appelaient les Palestiniens à réfléchir sur eux-mêmes, en plus d’apporter de nouveaux talents à la production cinématographique palestinienne.»

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Soutenu par l’Union Européenne, Shashat est un exemple de bonne pratique pour promouvoir l’égalité entre les sexes. En ce sens, la mission de Shashat Cinéma de Femmes pour un « changement social à travers les films de femmes » peut être considéré comme un modèle à reproduire dans de nombreux pays méditerranéens où la créativité des femmes joue un rôle de plus en plus important.

Chaque année, le Festival itinérant du film de femmes de Shashat parcourt le pays pendant deux à trois mois. Certaines projections-débats sont rediffusées à la télévision en Cisjordanie et à Gaza, tandis que le que le programme intitulé « Des films pour tout le monde », permet d’offrir au public palestinien des films de femmes, malgré les barrières géographiques, économiques, et un certain sectarisme. Ceci est d’autant plus louable au regard des restrictions à la mobilité qui affectent la vie des Palestiniens et du manque cruel des canaux de distribution de films.

Ainsi le Festival du film de femmes est la première plateforme de projection de courts et longs métrages réalisés par de jeunes réalisatrices formées par Shashat. L’encadrement de l’organisation inclut aussi la présentation de leurs films dans les festivals internationaux de cinéma ainsi qu’une aide à la production et à la levée de fonds. Comme l’exprime simplement Omaima Hamouri, réalisatrice du court métrage couronné de succès « White dress » (Robe blanche), qui participe aux activités de Shashat depuis trois ans : « il s’agit d’une expérience inoubliable qui vous change la vie pour toujours. Parce que Shashat c’est pour la vie » !

 


Cristiana Scoppa

29/10/2015