Revoir Avatar | Richard Huleatt, Yosefa Loshitsky, Avatar, James Cameron, Kenza Sefrioui, Bilin, Ramallah, Miles Quaritch, Eyal Weizman, Abdaljawad O. A. Hamayel, Rachel Corrie
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Richard Huleatt   

Yosefa Loshitsky est chercheur associée au Centre d’études des médias et du film à l’Université de Londres. Elle est l’auteur entre autres de Identity Politics on the Israeli Screen (2001). Elle a travaillé aussi sur la représentation des diasporas et des immigrants dans le cinéma européen contemporain. Elle était invitée en avril dernier au VIIème Forum Mare Nostrum, à La Valette (Malte) où elle a présenté son travail sur la réception d’Avatar de James Cameron en Palestine.

 

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Avatar dans l’(imagi)nation palestinienne : entretien avec Yosefa Loshitzky

Le dernier numéro de la revue Third Text1 présentait un article du professeur Yosefa Loshitzsky, intitulé « Cinéma populaire, résistance populaire : Avatar dans l’(imagi)nation palestinienne ».2 L’article analysait comment Avatar (2009), film extrêmement populaire en Palestine, avait trouvé un écho dans la résistance non violente des Palestiniens à l’occupation et à la colonisation israélienne. Real/Reel Journal a discuté avec Yosefa Loshitzsky de sa passionnante recherche sur la réception de ce film par le mouvement de résistance palestinienne : Avatar, le film plus populaire de tous les temps, a en effet été perçu comme très politisé et très pertinent pour cette cause.

 

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Vous affirmez qu’Avatar « ne s’inscrit pas tout à fait dans ce qu’on entend d’habitude par « film politique » ». Qu’est-ce qu’un film politique selon vous ?

En caricaturant, on pourrait dire que n’importe quel film est politique, ou du moins peut être lu et interprété dans un sens politique. Dans les années 1960, il y a eu un débat passionné sur la définition du cinéma politique. Le travail de réalisateurs radicaux comme Jean-Luc Godard illustre bien ce débat. La notion de cinéma politique propose une alternative aux représentations traditionnelles, puisqu’elle n’a pas pour but de reproduire des événements pour la caméra, mais de produire des événements qui ne pourraient exister sans la caméra. En fait, dans l’histoire des théories du cinéma, tout ce débat porte sur la lecture idéologique des films. Dans ce contexte, certains théoriciens et critiques ont affirmé que les films les plus « innocents » sont, au fond, les plus idéologiques, au sens où il véhiculent et perpétuent l’idéologie dominante comme si elle ne posait aucun problème, comme si elle était « naturelle ».

 

Comment la résistance populaire palestinienne a-t-elle manifesté, sur le terrain, son interprétation littérale d’Avatar ?

Des paysans palestiniens, des activistes et membres de la résistance non violente (dont le groupe israélien et juif Anarchistes contre le Mur), se sont peint le corps en bleu vif, comme le peuple des Na’vi, lors de leurs manifestations de protestation contre le Mur. L’action la plus spectaculaire des activistes palestiniens, israéliens et internationaux habillés en Na’vi a eu lieu pendant la manifestation hebdomadaire contre le mur d’apartheid israélien, au village de Bilin, près de Ramallah, en Cisjordanie, le 12 février 2010.

 

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Qu’y a-t-il de subversif dans l’intrigue du film ?

La plupart de ceux qui ont vu dans Avatar un film subversif ont mis l’accent sur sa critique du capitalisme prédateur, de la destruction de l’environnement et de la planète, et de la colonisation et de l’anéantissement des peuples indigènes. De ce point de vue, le film a été lu comme une allégorie anti-entreprises, anticapitaliste, antimilitariste, anticolonialiste et anti-impérialiste, qui défend l’environnement et les droits des peuples indigènes (mais aussi des animaux) contre l’alliance, pas si sacrée, du complexe militaro-industriel, de la science et de la technologie.

 

La nature est très importante pour le peuple des Na’vi : les arbres de Pandora, qui sont à la fois une maison et un lieu spirituel, en sont un bon exemple. Y a-t-il sur ce point un parallèle entre les Na’vi et les Palestiniens ?

Il n’est pas étonnant que la brutale tentative des humains de détruire le paradis de Pandora et la bataille épique qui s’ensuit entre autochtones et colonisateurs trouvent un écho dans l’imagi(nation) palestinienne. La nature édénique des paysages palestiniens avant l’implantation sioniste est un motif récurrent dans cet imaginaire national, en particulier dans les œuvres du poète national Mahmoud Darwisch, dont les poèmes réfléchissent les paysages de la Palestine que sa famille a été contrainte de quitter lors de la Nakba en 1948. Sa poétique description de ce paysage « avec son eau, son puits, ses roses, son parfum, son herbe, ses bosquets et la musique silencieuse de son sol » s’est imprimée dans l’imaginaire collectif des Palestiniens : la poésie, la littérature et les récits oraux de la Nakba ne cessent d’y faire écho et de la reformuler.

Dans Avatar, ce qui a sans doute frappé l’imaginaire palestinien, ce sont deux scènes clef : la destruction de l’Arbre-maison par le peuple du ciel, et la lutte épique entre le colonel des Marines Miles Quaritch, homme-machine enfermé dans un monstrueux bulldozer, et Neytiri, la belle et courageuse fille du clan des Na’vi, qui résiste à l’invasion humaine. Cette bataille culmine dans la victoire de l’autochtone, un David armé d’un arc et de flèches, contre le super-colon, le Goliath lourdement armé.

C’est Eyal Weizman, architecte et théoricien de la culture israélien, qui a montré, dans son livre Hollow Land : Israel’s Architecture of Occupation,3 comment l’armée israélienne, et notamment l’institut militaire OTRI (Institut de recherche en théorie opérationnelle), mettent à l’œuvre leur politique d’occupation coloniale et de dépossession des Palestiniens des territoires occupés. Cette pensée s’est pleinement manifestée au moment de la destruction, par l’armée israélienne, du camp de réfugiés de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie, en 2002. Ce « design par la destruction » a été réalisé par l’usage de bulldozers militaires qui ressemblaient étrangement au bulldozer blindé utilisé, dans Avatar, pour détruire les arbres et les lieux de vie des Na’vi. Dans le souci d’éviter des pertes de leurs soldats et « dans l’incapacité de soumettre d’une autre manière la résistance, les officiers de la Force de défense israélienne (IDF) ont donné l’ordre que de gigantesques bulldozers blindés, des Caterpillar D9, commencent à détruire le camp, enterrant ses défenseurs et les civils qui sont restés sous les décombres ».

 

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La machine de guerre des humains dans Avatar pourrait être interprétée comme une réminiscence de l’équipement de la Force de défense israélienne…

Le bulldozer, qui est un symbole de construction dans l’idéologie et l’iconographie sionistes, mais un symbole de destruction dans le vécu et l’imaginaire des Palestiniens, joue aussi un rôle important dans le déracinement des oliviers de Palestine. Avatar, comme le suggère Abdaljawad O. A. Hamayel, « a montré le lien irréfragable et inflexible d’un peuple à sa terre, un lien que les Palestiniens comprennent aujourd’hui mieux que jamais puisque des occupants nous refusent jusqu’au parfum des oliviers, un parfum avec lequel les Palestiniens ont grandi depuis leur plus jeune âge ». La destruction de l’Arbre-maison ne peut qu’évoquer aux Palestiniens l’image familière des gigantesques bulldozers blindés, Caterpillar D9, souvent utilisés par l’armée israélienne pour déraciner les oliviers palestiniens, dont certains sont de très anciens arbres datant d’avant l’occupation de la Palestine par les sionistes.

L’olivier, symbole universel de paix, a été identifié comme hostile dans la guerre d’Israël contre le peuple indigène de Palestine. Le déracinement des anciens oliviers a eu des conséquences énormes sur l’agriculture, l’économie et l’identité palestiniennes. En Palestine, comme le souligne Atyaf Alwazir, « l’olivier est précieux en raison de sa présence historique, de sa beauté, de sa portée symbolique, mais surtout, de sa portée économique. Les oliviers sont la principale activité agricole génératrice de revenus pour la Palestine, et beaucoup de familles en vivent ». L’olivier, en tant qu’emblème de la Palestine, est devenu l’ennemi non seulement de l’appareil étatique et militaire israélien, mais aussi des colons juifs dans les territoires occupés palestiniens, qui ont rendu, par leur harcèlement permanent, la récolte presque impossible.

 

//Le plus vieil olivier de BethléemLe plus vieil olivier de Bethléem

 

Le personnage de Jake est le point d’entrée dans la culture des Na’vi. Cela suggère que le public pourrait s’identifier à lui, mais vous affirmez qu’au contraire, le public palestinien s’identifie directement aux Na’vi. Pensez-vous que ces différentes identifications possibles déterminent l’interprétation du film ?

Je pense que les publics (y compris les Palestiniens), s’identifient aux Na’vi à travers Jake, qui est un médiateur pour le spectateur. En fait, Jake devient autochtone parce qu’il s’identifie à la situation du peuple Na’vi. En ce sens, il « trahit » son propre peuple, le peuple du ciel. C’est le lien que j’ai fait avec l’affaire de Rachel Corrie.

Dans la conscience occidentale, notamment américaine, le bulldozer, symbole de la destruction de la Palestine, n’a peut-être jamais eu autant de visibilité qu’avec l’histoire de Rachel Corrie. Cette Américaine membre du Mouvement international de solidarité (ISM) a été tuée à Rafah, dans la bande de Gaza, par un bulldozer de la Force de défense israélienne, alors qu’elle se tenait devant une maison palestinienne, bouclier humain tentant d’empêcher les forces de l’IDF de la détruire. Dans Avatar, les gigantesques bulldozers blindés qui détruisent les forêts et les maisons des Na’vi font face à Jake, qui affronte la menaçante machine de guerre pour l’arrêter. « Continuez, il va s’en aller », ordonne le Colonel au conducteur du bulldozer qui s’inquiète de blesser « un des nôtres », un ancien Marine américain qui est passé de l’autre côté, un « traître » qui a rallié la résistance des Na’vi à l’invasion humaine.

Même si Avatar a été décrit comme un film raciste par certains critiques et analystes, à cause des « amalgames » qu’il fait à propos des autochtones (les Na’vi, selon ces critiques, sont un amalgame de stéréotypes raciaux et tribaux) et à cause de la figure « du Messie blanc », on peut affirmer que ce sont justement ces « amalgames » qui rendent possible des interprétations locales du film et des modifications de la lutte sur le terrain. Les Na’vi, pourtant, agissent comme un miroir des désirs : ils renvoient à différents groupes dépossédés l’image de leur propre résistance locale et la relient à d’autres actes de résistances similaires dans différents endroits de la planète. La nature hybride des autochtones d’Avatar permet de voir comment les luttes des peuples indigènes s’imbriquent et comment les cultures peuvent résister à leur occultation.

 

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Le film a-t-il été interprété de la même manière que les Palestiniens par d’autres groupes ou nations ?

C’est une question intéressante mais je n’ai pas assez d’informations à ce sujet. Mais à ma connaissance, on a dit qu’Avatar avait été retiré des écrans de cinéma en Chine, au motif que les autorités l’auraient jugé subversif. Le gouvernement chinois a craint que trop de citoyens « puissent faire le lien entre la situation du peuple des Na’vi, qui, dans Avatar, est chassé de ses terres, et les nombreuses et souvent brutales expulsions de gens qui se trouvent en travers de la route de promoteurs ». Evo Morales, le premier président autochtone de Bolivie, a dit qu’il s’identifiait à « la forte démonstration de la résistance au capitalisme et à la lutte pour la défense de la nature » que véhicule le film.

 

Votre article montre comment le film ouvre la voie à un large champ d’interprétations par différentes communautés. Avez-vous le sentiment que ce phénomène est souvent ignoré par la façon, par exemple, dont la presse populaire rend compte des films ?

Oui. J’ai le sentiment que la presse populaire, mais aussi les critiques intellectuelles des grands journaux, se cramponnent encore à une approche très élitiste et traditionnelle de la critique, qui repose sur une seule interprétation particulière. Cette interprétation, qui reflète le « goût » particulier du critique et ses « préférences », est fondée sur son milieu socio-économique et culturel. Et elle ignore sans aucun doute la capacité des différents publics à produire leurs propres interprétations.

 

 


 

Propos recueillis par Richard Huleatt

 26/04/2012

Traduction de l’anglais en français de Kenza Sefrioui

 

 

Article publié sur Real/Reel Journal : http://realreeljournal.com/2012/04/26/avatar/

Article complet, en anglais, à télécharger à l’adresse suivante :

http://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/09528822.2012.663971

http://yosefaloshitzky.com

 

 


 

1 Third Text, 115, Vol. 26, No. 2, (March, 2012), pp. 151-163.

2 « Imagination » en anglais renvoie autant à la faculté d’imaginer qu’à l’imaginaire. Yosefa Loshitzsky fait ici un jeu de mot entre « imaginaire », « image » et bien sûr « nation ».

3 Terre Creuse : l’architecture d’occupation israélienne (Verso Books, 2012)