Vérités subjectives de Palestine | Subjective Atlas of Palestine, Annelys de Vet, Khaled Hourani, Sandberg Instituut Amsterdam, Disarming Design from Palestine, Stedelijk Museum Amsterdam, Marie Bossaert
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K.S.   

Babelmed s’entretient à nouveau avec Annelys de Vet, l’éditrice et dessinatrice visionnaire du Subjective Atlas of Palestine, publié en 2007, et qui fait désormais figure de prophétie artistique.
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Il a précédé la demande de reconnaissance de l’Etat palestinien à l’ONU, les divisions internes qui minent la Palestine, et le Printemps Arabe, et pourtant, avec le recul, on constate qu’il avait tout vu venir. Il fait désormais figure de prophétie artistique. Babelmed s’entretient à nouveau avec Annelys de Vet, l’éditrice et dessinatrice visionnaire du Subjective Atlas of Palestine, publié en 2007.


Parlez-nous des dernières nouvelles liées au Subjective Atlas

Pour commencer, la série des atlas subjectifs s’est amplifiée : elle a connu six éditions. Et de nouveaux travaux sont en cours d’élaboration. Actuellement, nous travaillons à un site web, et nous essayons de couvrir les atlas et le contexte qui les entoure. Vous  pouvez en voir l’ébauche en cliquant sur www.subjectiveatlas.info.

The Subjective Atlas of Palestine continue à vivre. Vous devez le savoir, il a été republié en version arabe-anglais, imprimé à Ramallah, et il est désormais épuisé. Selon Khaled Hourani (directeur de la Palestinian School for the Arts, Ecole Palestinienne des Arts), il a connu un grand succès en Palestine, et Abbas en a acheté cent copies, pour en faire des cadeaux à ses proches. Et des articles continuent à paraître à son sujet de temps en temps.

Khaled Hourani et moi-même travaillons actuellement à un nouveau projet. Nous sommes en train de mettre en place un label de design, intitulé « Disarming Design from Palestine » (« Design désarmant de Palestine »), sous lequel de nouveaux produits seront développés en lien avec la réalité palestinienne. La plupart des produits seront produits puis développés en Palestine par des artistes et designers locaux et internationaux, en collaboration avec les artisans et les commerces locaux. Et espérons-le, aussi avec /ou à Gaza… En septembre, nous organiserons un séminaire de deux semaines, avec des designers et des artistes de Cisjordanie, et des étudiants de master en design, du Sandberg Instituut Amsterdam, dont je dirige le département Design. Et nous avons le soutien de l’UNESCO.

 

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Et pourquoi pas un Atlas Subjectif du Printemps Arabe ?

Ça n’est pas prévu pour l’instant. Ce serait un atlas très intéressant, mais également très complexe, avec de multiples strates. Mais qui sait, peut-être que votre article lancera l’initiative !


Comment est née l’idée du Subjective Atlas of Palestine ? Comment les choses ont-elles commencées ?

Souvent, les médias nous montrent des images tellement puissantes et tellement complexes d’un sujet donné, de tel événement ou de telle nation que ces images finissent par devenir en quelque sorte l’expérience que nous en avons. La réalité semble coïncider avec elles. Mais rien n’est plus éloigné de la vérité. Ceci étant dit, nous avons besoin d’images pour nous sentir reliés à un endroit, à un pays, à une communauté ou à un peuple. La représentation des Palestiniens en dit long sur ce sujet. Les habitants de Palestine sont presque toujours associés au terrorisme. Cela les éloigne considérablement de nous, et par conséquent, il est difficile pour nous de nous identifier avec eux. Ils restent un « eux », et deviennent rarement un « nous ». De ce fait, les gens ne s’intéresseront jamais à eux, et tenter de faire changer l’opinion publique (afin de faire changer les stratégies politiques) s’avère une tâche irréalisable. C’est ce problème qui a motivé ma tentative de saisir l’expérience humaine de la vie en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza.


Vérités subjectives de Palestine | Subjective Atlas of Palestine, Annelys de Vet, Khaled Hourani, Sandberg Instituut Amsterdam, Disarming Design from Palestine, Stedelijk Museum Amsterdam, Marie Bossaert

Comment cette publication a-t-elle été reçue depuis 2007 ? Quel type de réactions a-t-elle suscitées ?

Les réactions ont été très enthousiastes. Au Pays-Bas, les gens ont vu des images d’une société dont ils n’avaient même pas idée auparavant. Ils ont vu des gens beaux, et une culture riche, très élaborée. Le livre a été publié sans droits d’auteurs, et on peut le télécharger en ligne à www.subjectiveatlasofpalestine.info. De nombreuses images vivent ainsi une deuxième ou une troisième vie. Divers livres et magazines les ont « reproduites » ; des universités, aux Pays-Bas et aux Etats-Unis, ont organisé des événements sur la Palestine et fait des expositions avec les images de l’atlas. Le livre a été récompensé aux Pays-Bas, comme l’un des meilleurs livres de design, et a été exposé au Musée d’Art Moderne (Stedelijk Museum Amsterdam). Bien que l’objectif initial du livre était de donner une image alternative aux médias occidentaux, les artistes qui ont contribué à sa réalisation ont trouvé important d’avoir aussi une version arabe de l’atlas, parce qu’il montrait leur culture de manière unie et unifiée, contrairement à la réalité quotidienne, qui est de plus en plus fragmentée. Il a donc été republié en édition bilingue (arabe-anglais), et le design a été refait par l’un des contributeurs. Le Président Abbas a été ravi par l’atlas, et en a commandé un certain nombre, pour offrir. Et cela continue encore aujourd’hui ; depuis que le livre est sorti, il a constitué le point de départ d’un dialogue, plutôt que le produit final d’un travail d’atelier. J’espère que cela continuera.


Vérités subjectives de Palestine | Subjective Atlas of Palestine, Annelys de Vet, Khaled Hourani, Sandberg Instituut Amsterdam, Disarming Design from Palestine, Stedelijk Museum Amsterdam, Marie Bossaert

 

L’un des objectifs du livre est de lutter contre les stéréotypes fabriqués par les médias grand public au sujet des Palestiniens et de la cause qu’ils défendent. Vous faites cela de façon ingénieuse, en représentant l’ « ordinaire », la vie quotidienne, ce qu’il y a au-delà des gros titres choquants ou sensationnels. A-t-il été difficile de maintenir un équilibre entre sympathie pour les Palestiniens et naïveté (ou tentation de fermer les yeux) à l’égard des parties plus radicalisées de la société palestinienne, qui en sont aussi une réalité ?

Je m’y suis reprise à deux fois pour répondre à votre question, car je n’ai pas été réellement confrontée à la radicalité lorsque j’étais sur le sol palestinien. On m’a réservé un accueil formidable, j’ai eu des contacts chaleureux avec les artistes et les designers, ils m’ont parlé de leur culture, ils me l’ont montrée, nous nous sommes promenés, nous avons dîné dans des endroits fantastiques et ils m’ont expliqué comment étaient fait tous les plats délicieux que nous avons mangés. Je m’attendais à trouver de la haine et du cynisme, mais rien n’est plus loin de la vérité. Evidemment, on m’a raconté de nombreuses histoires de propriétés perdues, de gens qui ne peuvent plus exploiter le terrain qui leur appartient, des injustices terribles commises par les soldats aux check points.

Mais les gens que j’ai rencontrés étaient très intelligents et très bien informés, et cela leur donnait de l’indépendance d’esprit. L’art leur a donné des possibilités de s’exprimer, de trouver de la poésie dans la pensée et de survivre sans devenir ni cyniques ni radicaux. C’étaient des personnages tellement forts et tellement respectueux ; ils comprenaient bien mieux que moi la force que pouvait avoir un livre comme l’atlas subjectif. Et ils ont fait un travail remarquable. Je n’ai eu qu’à rassembler les éléments.


Vérités subjectives de Palestine | Subjective Atlas of Palestine, Annelys de Vet, Khaled Hourani, Sandberg Instituut Amsterdam, Disarming Design from Palestine, Stedelijk Museum Amsterdam, Marie Bossaert

 

Vérités subjectives de Palestine | Subjective Atlas of Palestine, Annelys de Vet, Khaled Hourani, Sandberg Instituut Amsterdam, Disarming Design from Palestine, Stedelijk Museum Amsterdam, Marie BossaertLe livre tient la promesse qui repose dans son titre, celle d’être une vision subjective et intime de la Palestine, telle que la voient ses habitants. Avez-vous eu des réactions de la part des Israéliens au sujet de l’Atlas de Palestine… Comment ont-ils accueilli le projet ?

Avant de faire le livre, j’ai aussi invité des Israéliens à rejoindre l’équipe et leur ai demandé s’ils connaissaient des artistes palestiniens qui devaient participer au projet. Leur réaction était très positive, les gens voulaient participer, et naïve comme j’étais, je leur ai demandé s’ils pouvaient venir à la rencontre pour le lancement du projet, à Ramallah… sans me rendre compte qu’ils n’avaient pas le droit de passer la frontière. J’ai aussi parlé de tout cela avec Khaled Hourani, et il m’a expliqué combien l’atmosphère serait tendue si des artistes israéliens participaient au projet. J’ai compris.

Donc, en général, la réaction du côté israélien a été très bonne et motivante, mais je suppose que le livre n’est pas en vente là-bas.

 

Votre idée du design semble étroitement liée à l’engagement politique, et à l’ambition d’ « améliorer la vie ». Qu’est-ce que cela signifie exactement ? Comment décririez-vous votre vision de votre propre travail à un public non-initié, qui par design n’entend qu’agencement « neutre » et passif d’illustrations et de texte ?

Le philosophe hollandais Henk Oosterling a qualifié la société contemporaine de « société médiatique » (Premsela Lecture, conférence donnée à l’Institut Néerlandais pour le Design et la mode, 2009): «Les médias ont depuis longtemps cessé d’être des choses que nous avons faites nous-mêmes et que nous maîtrisons donc complètement. Les médias créent leurs propres mondes, et nous apprenons à y vivre. Ils sont en train de passer de la forme/fonction au contenu/message. La télévision est passé du statut de moyen d’information à celui de substance agréable et, finalement, de ressource indispensable. Le téléphone portable n’est pas seulement un moyen de communication et d’information ; il est lui aussi une ressource indispensable. En effet, le médium est le message. Mais les médias ne sont pas simplement un emballage, ni un pur format. Dans toute leur ubiquité, les médias sont un discours. La société des médias est notre environnement, c’est l’espace dans lequel nous agissons».

Je me demande en permanence quelle devrait être ma relation à cette « société des médias », dans laquelle c’est le populisme qui donne le ton, et de plus en plus le contenu des débats publics et politiques. C’est une société dans laquelle la peur influence nos opinions et nos décisions. Une société dans laquelle 40% de la population hollandaise est d’accord avec les idées de l’homme politique d’extrême-droite Geert Wilders, qui tient son pouvoir politique exclusivement du fait qu’il est cité dans les médias. C’est une société dans laquelle les résidents de communes qui comptent à peine quelques immigrés, comme la ville hollandaise de Volendam, sont ceux qui les craignent le plus. Pendant ce temps, Israël, bien qu’ignorant systématiquement les résolutions de l’ONU, bien que violant les accords internationaux, bien que menant une guerre terrifiante depuis le début de l’année 2009 dans la Bande de Gaza, peut continuer, grâce à des agences et des agents de presse extrêmement intelligents, à compter sur le soutien de l’Union Européenne, et des Pays-Bas qui s’en font spontanément les porte-paroles.

En tant que citoyenne de cette société, je me tiens sur mes gardes, et en tant que designer, je me sens obligée d’être critique. Faire du design, ce n’est plus se demander comment donner forme à l’information, mais comment traiter l’information. Ce n’est pas le medium qui est le message, mais la mentalité qui est transmise. Donc la question, ce n’est pas de trouver des solutions et des réponses, mais d’identifier des problèmes et de poser des questions. C’est dans ce contexte que j’aimerais me rapporter au design graphique et en particulier, au design comme activité publique.

 

Vérités subjectives de Palestine | Subjective Atlas of Palestine, Annelys de Vet, Khaled Hourani, Sandberg Instituut Amsterdam, Disarming Design from Palestine, Stedelijk Museum Amsterdam, Marie Bossaert



KS

Traduction de l’anglais Marie Bossaert

08/08/2012