Rêves d’une nation | Adania Shibli
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Adania Shibli   
  Rêves d’une nation | Adania Shibli A vrai dire, le dernier festival du cinéma palestinien organisé en Palestine remonte à 1992. Personne ne sait au juste ce qui a pu se passer ensuite et pourquoi il n’y a pas eu d’autre festival, alors que la production cinématographique palestinienne n’a cessé d’augmenter et que de façon générale la situation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza semblait, en apparence du moins, sur le point de se stabiliser, avec tout le crédit d’espoirs que les Accords d’Oslo faisaient planer à l’horizon – jusqu’à ce qu’ils s’avèrent de simples chèques en bois. Et puis la seconde Intifada est déclenchée, les temps se font plus durs que ce que nous avons pu imaginer dans nos pires cauchemars, et voilà que le troisième festival du cinéma palestinien voit enfin le jour en Palestine: «Rêves d’une nation», Festival du film palestinien, édition 2004.

A la soirée d’ouverture, à laquelle je me suis rendue, il y a eu une petite réception. Peu de monde: les barrages sont nombreux, les murs hauts et électrifiés, et les permis d’entrée à Jérusalem (pour ceux qui viennent d’ailleurs) quasi inexistants. Quant à ceux qui avaient pu venir malgré tout, ils étaient pressés de partir avant le début des deux films programmés pour la soirée, pour être au barrage avant qu’il ne ferme.

Pour ma part, j’ai pris le risque de rester, jusqu’au dernier instant, et c’est ainsi que j’ai pu voir deux films considérés comme parmi les premières productions palestiniennes de documentaires et de fictions.

Ils n’existent pas
Dans Ils n’existent pas (1974), de Moustafa Abou Ali, le spectateur voit défiler des images de la vie quotidienne et ordinaire d’un camp de réfugiés palestiniens: des femmes occupées à étendre le linge, à balayer, à pétrir la pâte; autour d’elles, les enfants jouent ou cherchent à les embêter. Pour être tranquille, l’une d’elles fourre un bout de pâte dans la paume de son nourrisson ; son corps ballotte contre son sein à la cadence du malaxage de la pâte, tandis que le spectateur se laisse bercer par la musique de Riyad El-Sonbati, exactement comme l’enfant dans le giron de sa mère.

Le film est composé essentiellement de longues séquences qui permettent d’observer le banal, le naturel, des sourires timides au petit matin, sans que l’on ait l’impression d’envahir l’intimité de ce quotidien. Peu à peu on est même gagné par un sentiment de familiarité et de proximité avec les personnages, grâce à la lenteur de la caméra et à sa façon de regarder: aucun voyeurisme, aucune agressivité. Sa présence ou celle de l’œil du spectateur devient naturelle, elle n’écarte pas cette vie de son contexte. Et chaque personnage poursuit son activité sans s’interrompre. Rêves d’une nation | Adania Shibli Ce sentiment de proximité évolue quand le film commence à évoquer une autre dimension de la vie du camp. La musique d’El-Sonbati laisse la place à la voix d’une petite fille qui récite une lettre à un fedayin. Elle dit qu’elle lui offre un savon et une serviette, puis s’empresse de s’excuser du dérisoire de son cadeau. La lecture de cette lettre nous entraîne ensuite hors du camp: on voit le fedayin qui reçoit son cadeau, puis des avions israéliens qui planent dans le ciel avant de se mettre à bombarder un lieu inconnu. La scène suivante nous ramène au camp: il est entièrement détruit. Dès cet instant, le spectateur n’a d’autre choix que de rappeler à son esprit le souvenir qui s’est formé en lui de cette femme qui fourre un bout de pâte dans la paume de son enfant, de celle qui prend son petit-déjeuner le dos appuyé au rebord de sa porte, de cette fillette offrant un savon à un fedayin… Engrangées par le spectateur depuis le début du film, ces images auxquelles on n’avait guère prêté attention prennent leur sens et se sacralisent du fait de la destruction du camp.

C’est peut-être là que réside la différence entre un film comme Ils n’existent pas et le film Invasion (2003) de Nizar Hassan. Si chacun des deux retrace la tragédie de la destruction d’un camp palestinien, Invasion adopte une forme narrative et dialoguée, tandis qu’Ils n’existent pas laisse la parole de côté. Le film repose sur des images qui permettent au spectateur de saisir concrètement le sens de la vie et de la mort; ce n’est pas simplement la vie et la mort des habitants du camp de Nabatiyeh que l’on observe, c’est la vie et la mort de tout être humain. Mais ne soyons pas injuste, Invasion n’est pas le seul film projeté lors du festival à avoir adopté un discours de réclame: la plupart allaient dans le même sens. C’est que la majorité des films palestiniens, et surtout les films documentaires, offrent des histoires à sensation, comme peuvent l’être les histoires publiées chaque jour dans les journaux palestiniens. Depuis plus de cent ans, la Palestine en soi est une histoire à sensation. Au bout du compte, on est forcé d’être touché par un film comme Invasion, à condition bien sûr d’avoir quelque indulgence et de faire abstraction de la naïveté artificielle du réalisateur, notamment quand il interroge une jeune fille du camp de Jénine qui a perdu celui qu’elle aimait pendant l’invasion d’avril 2002, comme si la naïveté était la seule manière de faire parler cette jeune fille. Quant à Ils n’existent pas, il ne se réduit pas à un questionnement de l’existence – ou de l’inexistence – palestinienne, il questionne l’existence et l’inexistence de l’être humain quelque soit son identité. Par ailleurs, on est souvent confronté dans le cinéma palestinien à une façon de tourner très uniforme: la caméra est un moyen de raconter une histoire ou de dire quelque chose, de sorte que les images pourraient être remplacées par des mots. Mais quand l’un des personnages d’Ils n’existent pas se met à parler sur fond d’images du camp détruit, on comprend où s’arrête le rôle du langage: cela se transforme en un bavardage incompréhensible et superflu qui n’éveille rien d’autre chez le spectateur que le désir de se retrouver seul à seul avec ces images qu’ils a conservées en lui d’une vie du camp simple, ordinaire, et qui n’existe plus. Au fond, le film de Moustafa Abou Ali est comme une relecture de la célèbre phrase de Golda Meier, «Ils n’existent pas»: dans sa négation même de l’existence, il lui en fait révéler l’essence et la sacralité.

Retour à Haïfa
Il est plaisant au spectateur d’apprendre que Retour à Haïfa (1980) de Qassem Hawal est le premier long-métrage de fiction palestinien, ceci avant de s’éclipser discrètement de la salle, une demi-heure avant la fin du film, parce qu’il faut être au barrage avant la fermeture – neuf heures – si l’on veut pouvoir rentrer chez soi, plutôt que d’aller frapper aux portes des amis plus ou moins proches en quête d’un lieu où passer la nuit.

Ainsi, d’après ce que j’ai eu le temps d’en voir, Retour à Haïfa relate le retour d’un couple de réfugiés de Cisjordanie vers la Galilée – leur région natale, dont ils ont été exilés en 1948 du fait de la Nakba et de la création de l’Etat d’Israël – à la recherche de l’enfant qu’ils ont perdu cette année-là pendant les événements. Pour ma part, je voudrais évoquer plus précisément la géographie du chemin réel emprunté par ce couple pour retourner à Haïfa.

Evidemment personne ne peut demander à une œuvre de fiction de reproduire la réalité, mais ce paysage de collines verdoyantes de part et d’autre du chemin du retour a éveillé en moi une question lancinante: pourquoi le réalisateur a-t-il choisi de filmer ce chemin vert et montagneux plutôt qu’un chemin de bord de mer, par exemple, ou désertique, voire montagneux mais dénudé, ou encore un chemin de plaine, tout ce qui peut être le vrai chemin menant de la Cisjordanie à Haïfa ?

Le choix de filmer exclusivement ces collines verdoyantes est probablement le fruit d’une géographie intérieure façonnée par la mémoire des Palestiniens réfugiés au Liban en 1948. Le réalisateur étant irakien, n’a sûrement jamais visité la Palestine, or la géographie mentale des réfugiés, notamment la géographie des chemins, prend sa source dans la mémoire qu’ils ont d’une Palestine d’il y a plus de cinquante ans, le dernier chemin étant celui de l’exode de leurs villages et villes d’origine vers le Liban. Le chemin emprunté par les deux personnages de Retour à Haïfa ressemble donc plus au trajet Liban-Haïfa qu’à celui partant de la Cisjordanie. Indirectement, le film transforme le chemin réel de l’exode en un chemin du retour imaginaire.

J’en profite pour passer au Mariage de Rana (2002) de Hani Abou Assad. Plus encore que dans Retour à Haïfa, la structure de ce film repose sur les paysages naturels et les prises en extérieur. C’est l’histoire d’une jeune fille qui part un matin chercher son amoureux pour lui proposer de se marier avant le départ de son père en voyage, prévu pour la fin d’après-midi. Les deux films ont en commun de reconstruire la géographie ou de redessiner la carte de la Palestine, ou des bouts de cette carte. Mais si la géographie recomposée de Retour à Haïfa est le fruit d’un fait historique tragique qu’accompagne une certaine mémoire de l’espace, la structure imaginaire de Jérusalem dans Le Mariage de Rana est tout à fait arbitraire; elle ne vise qu’à montrer le plus de quartiers possible de la ville, sans aucune justification la plupart du temps. La carte alternative de Jérusalem dessinée ici est donc purement informative et touristique; c’est plutôt au Ministère du tourisme palestinien qu’elle aurait sa place. Par ailleurs, dans ses déambulations sans fin aux quatre coins de Jérusalem le film ne tente nullement de reproduire les méandres de Babel et de refléter l’état d’égarement dans lequel vivent les personnages, voire les habitants de Jérusalem eux-mêmes, partagés entre la course aux miettes que leur offrent les institutions israéliennes et une vie de zonards. Ce ne sont rien de plus que des déambulations éreintantes qui au fil du film ne donnent rien à sentir au spectateur, si ce n’est un parfait ennui.

Fin des rêves
Finalement, bien que l’on éprouve quelque gêne en prononçant l’intitulé du festival, notamment sa seconde moitié, qui nous rappelle le film de Griffith, Naissance d’une nation, on a le sentiment qu’un peu de vie a été insufflée dans les quelques villes palestiniennes où ont eu lieu les projections, et surtout la triste Jérusalem est, tuée par tous les efforts déployés par les autorités israéliennes pour la couper du reste de la Cisjordanie. Un peu de vie, de légèreté et d’agréable. Qu’attendre de plus par les temps qui courent? Adania Shibli
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