«Sarkha» ou le cirque du cri | Anaïs Heluin
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Anaïs Heluin   
«Sarkha» ou le cirque du cri | Anaïs HeluinCrier pour ébranler, crier pour se révolter contre le marasme ambiant: tel est le parti-pris de la compagnie Najma. Issue de l’association d’artistes des trois premières promotions de l’Ecole Nationale des Arts du Cirque de Tunis créée en 2003, cette formation est accueillie par le festival Cirque en chantier de l’Ile Seguin. Avec son spectacle «Sarkha», elle inaugure une pratique artistique étrangère à la Tunisie: le cirque.

Dans le paysage des arts maghrébins, les traditions circassiennes et acrobatiques envahissent les scènes autant que les places publiques. Au XVI ème siècle dans l'Anti-Atlas marocain naissait un art acrobatique singulier, tout en pyramides humaines d'une grande complexité. Il y a près de trois ans, le duo suisse Zimmermann et de Perrot introduisit le cirque à cette tradition dans «Chouf Ouchouf», un tableau urbain réalisé par les prodiges du Groupe acrobatique de Tanger. En Algérie, cette tradition est née en 1860, lorsque Ahmed Ben Amar el Gaid dressa pour la première fois son chapiteau rouge et vert à Sétif. Depuis, le cirque Amar continue de réjouir la population et de créer des émules.

Seule la Tunisie se distingue. Non par l'originalité de ses usages, mais par l'absence de toutes techniques similaires. Aussi la seule création d'un spectacle de cirque tunisien constitue-t-elle en soi un événement. Dénués de passé, les neuf membres de Najma ne peuvent qu'être entièrement branchés sur le présent, occupés à dire par le corps les maux de leur société. En cela, ils s'approchent plus de l'exemple marocain qu'algérien. Sobres, presque austères dans leurs tenues de sport, ils adoptent une esthétique proche de celle de la Troupe de Tanger. Un minimalisme rigoureux, sensible dans chaque pirouette, dans chaque balancement de trapèze. A l'opposé du divertissement et de son cortège de danseuses du ventre, d'animaux dressés et d'autres curiosités, «Sarkha» résiste et s'ouvre à une multitude d'interprétations.

«Sarkha» ou le cirque du cri | Anaïs HeluinUne chose est sûre : la scénographie n'est pour rien dans cette richesse. Deux barres de métal perpendiculaires à la scène, deux trapèzes au fond et deux autres sur la droite : seules sur un plateau vide, ces installations suffisent à indiquer la place centrale du corps dans la construction du sens. D'ailleurs, les agrès ne sont pas toujours utilisés par les athlètes. Silencieuse, presque pesante, leur entrée sur scène révèle la figure la plus récurrente de la pièce. Au sol, les sept hommes de la compagnie s'empoignent les uns les autres en un ordre quasi-mécanique. Violence ou signe de fraternité ? Guerre ou jeu innocent ? Jouant sur l'ambiguïté, cette étrange chorégraphie pointe à tout moment la présence d'un sens caché.

Chaque fois qu'un acrobate attrape un de ses semblables pour le faire rouler sur son dos ou pour l'abandonner aussitôt, le doute émerge. A tel point que si l'enchaînement d'acrobaties ne forment pas un véritable récit, la mise en scène de la complexité des relations humaines donne une belle cohérence à l'ensemble. Les rapports masculins, bien qu'un peu flous, semblent surtout refléter l'ennui d'une jeunesse sans avenir. Comme dans «Chouf Ouchouf» où les activités du quotidien, mimées et traduites en équilibrisme, sont empruntes d'un air de désespoir. Et quand les femmes entrent en jeu, l'équivoque atteint son apogée. Sans excès de symbolisme, les neuf sportifs réussissent à imprimer dans leurs acrobaties le mélange de haine et d'attirance qui circule entre les deux sexes.

La seule présence de deux femmes dans le groupe témoigne d'ailleurs de l'engagement féministe de la compagnie. Les artistes Sarra Arfaoui et Najla Jebali, en se consacrant à une discipline du corps, s'opposent en effet à un ordre moral rigide qui va jusqu'à associer danse et prostitution. Aspect d'autant plus sensible qu'à travers un ballet halluciné, les couples qui se forment pour se séparer aussitôt disent le machisme tunisien et le dénoncent. Poupées désarticulées, soumises aux tourbillons que leur imposent leurs partenaires, les deux femmes incarnent la souffrance de leurs congénères. Cela sans le moindre fatalisme : parfois, ne serait-ce qu'un instant, le corps tendu par le refus de la domination imposée, les demoiselles se révoltent. Des numéros individuels au trapèze sont aussi l'occasion d'exprimer un fort désir d'émancipation.

Fine, l'analyse de la culture tunisienne qui ressort de ce spectacle est le fruit d'une rencontre entre les artistes de la compagnie Najma et Laurence Levasseur, chorégraphe considérée comme l'ambassadrice de la culture et de la chorégraphie française dans les zones sensibles d'Asie Centrale. Grâce au regard de l'Autre, à la modernité et au recul qu'apporte l‘intervention de l‘étranger, les particularités tunisiennes deviennent compréhensibles par tous. Mieux, elles touchent à des réalités humaines qui se jouent des frontières.


A l'Ile Seguin – Boulogne-Billancourt- Jusqu'au 2 juillet 2011.


Anaïs Heluin
(28/06/2011)










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