Palestine ou les métamorphoses de l’espace | Hubert Haddad, Amin Maalouf, Alessandro Rivera Magos
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Alessandro Rivera Magos   
Palestine ou les métamorphoses de l’espace | Hubert Haddad, Amin Maalouf, Alessandro Rivera MagosDans le centre d’Hébron, dans un petit motel appelé « Les jardins du séjour », Israël et Palestine s’aiment. Dans l’intimité d’une chambre, en attendant que s’ouvre le check-point habituel, les corps d’Israël et de Palestine s’entrelacent, les mains de l’un glissant sous les vêtements de l’autre, franchissant des frontières plus intimes.
Ce n’est que de la littérature, bien entendu, qu’une histoire inventée. «Palestine», d’Hubert Haddad, édité chez Zulma, est l’histoire du soldat israélien Cham qui, blessé dans un guet-apens et enlevé par un commando, perd la mémoire et est recueilli par une famille palestinienne. Pour tous, il devient Nessim, le frère disparu de la jeune Falastin, à qui Cham ressemble de manière impressionnante. Du jour au lendemain, Cham frôle la mort et commence une nouvelle vie. Il devra recommencer un nouvel apprentissage, jusqu’à devenir la némésis de Cham. Il tombe amoureux de Falastin, souffre comme un Palestinien des brimades israéliennes, mûrit la même rage et le même désespoir, les même intentions suicidaires...
Mais où est la littérature, ou plutôt, où est la fiction? A-t-on légitimement le droit de se demander. Amin Maalouf proposait dans ses «Identités meurtrières», de tenter «un jeu mental», à même de révéler combien tout ce que nous appelons «appartenance» ou « identité » est relatif. Il suggérait d’imaginer soustraire un nouveau-né à son milieu de naissance, pour qu’il grandisse dans un autre milieu complètement différent, dans lequel il pourrait y avoir une religion différente, une langue différente… ou qui serait même ouvertement en guerre avec le contexte d’origine de la personne. Naturellement, cet enfant n’aurait aucun souvenir de son foyer, de sa famille, de sa culture, du pays dans lequel il est né, et en vertu d’ un simple changement de lieu, il deviendrait le remarquable acteur d’un autre foyer, d’une autre famille, d’une autre culture…
Notre roman raconte ce jeu, pour lequel on ne peut pas dire ce qui fait de Cham un Israélien, un jour, et le jour suivant, un Palestinien, si ce n’est la réalité changeante dans laquelle il agit, du simple fait de se trouver de l’autre côté. Quand Cham était un soldat israélien, il pensait avec inquiétude aux problèmes de ses proches et était amoureux ; une fois Palestinien, ce sont les ennuis de sa famille qui l’angoissent, et il tombe amoureux de la même manière. Si le jeu est si facile, alors, on se demande ce que les check-point et les murs peuvent bien séparer si inlassablement.
Fernand Braudel a écrit que les civilisations sont des espaces, et que la première réalité d’une civilisation est son espace. Dans cet état de choses, tout devient plus éphémère.
Ce que nous représentons, celui que nous disons être, ne sont qu’une question de position, or, l’homme est incapable de rester toujours au même endroit. De fait, il a besoin de terre non seulement pour vivre, mais aussi pour se faire une idée de lui-même. L’erreur, probablement, consiste à rassembler deux plans si différents entre eux.
L’histoire d’Israël et Palestine est en ce sens parfaitement claire. Les Juifs israéliens établissent un rapport très étroit entre le fait de se sentir juif, la terre sur laquelle ils vivent, et l’histoire qu’ils lui associent. Et pourtant, ces trois choses ont peu à voir l’une avec l’autre. La majeure partie des Juifs qui vivent aujourd’hui en Israël a des origines extrêmement diverses et lointaines : russes, ukrainiennes, yémémites, éthiopiennes, marocaines, etc... Aucun d’entre eux, ni de leurs ancêtres, durant de nombreuses générations, n’avait jamais vu la Palestine avant d’ «y retourner», et cette terre n’a plus désormais une histoire unique à raconter, mais de multiples histoires, aussi multiples que les cultures qui l’ont appelée «foyer». Et pourtant, un Juif Israélien est prêt à courir le risque de mourir afin de vivre en Israël, comme si la possibilité de scinder ces trois éléments était pour lui une menace plus grave que la mort.

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De la même manière, un Palestinien est beaucoup plus conscient d’être tel aujourd’hui, quand cette revendication lui est refusée ou qu’ il ne peut même plus retourner dans sa “patrie”, qu’il n’était en mesure de le sentir il y a un siècle. Le lieu dans lequel ses parents ou ses grands-parents ont vécu et dans lequel lui-même ou elle-même vivent, les rend Palestiniens grâce à la mélancolie d’un Etat qui n’a jamais existé.
Cependant, être Palestinien ou Israélien signifie en soi appartenir à deux existences radicalememt différentes depuis la naissance, à moins que quelqu’un ne nous fasse le plaisir, ou le mauvais tour, de nous changer d’endroit.
Voilà pourquoi en lisant l’histoire de Cham/ Nessim, on finit par se demander où est la fiction. Par se demander ce qu’il y a de plus réaliste entre une histoire inventée, qui parle des métamorphoses de l’espace, et les vies vécues pour de vrai avec la conviction d’être l’idée de quelque chose. Personne ne s’appartient à soi-même, ou plutôt, personne ne possède entièrement sa propre vie ; c’est une comédie dont on récite le rôle qui nous a été attribué.
L’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun a raconté, dans “Partir”, l’ironie à la fois cruelle et mortifère dont se teinte une telle comédie. Azel, un des protagonistes du récit, est un Tangerois qui rêve d’aller en Espagne. Il ne peut pas parce qu’il est Marocain et que cela ne lui est pas accordé. Il passe donc son temps à regarder les caisses qu’au port, on charge sur les bateaux. Il les envie. Lui, Homme, en arrive à invoquer le droit d’être l’une de ces caisses, pour pouvoir voyager et quitter le Maroc. La différence entre Cham et Nessim ne réside pas dans ce qu’ils sont, mais dans l’usage qu’on leur concède d’eux-mêmes et de l’espace.
Selon toute apparence, l’homme semble tourmenté par deux problèmes opposés : un excès d’espace, et son manque. Les effets de la maladie sont cependant mortels dans les deux cas. Le résultat de l’idéalisation de l’espace, qui est un excès dans la mesure où il est une forme de possession, ce sont ces « identités », collectives ou individuelles, qui mènent souvent aux « ismes » ayant une propension à la violence, comme le nationalisme, le racisme, le fondamentalisme, jusqu’aux propagations inquiétantes ou étranges que sont le nazisme et l’irrédentisme.
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Hubert Haddad
Les effets de l’absence d’espace ne sont pas moins délétères. En anthropologie, pour qu’un espace soit un lieu humain, il est nécessaire que l’homme trouve la manière de «l’agir» socialement, il faut que l’espace interagisse avec la communauté humaine qui l’entoure, et qu’il soit dans un certain sens capable de lui offrir la berge qui lui permettra de se construire une idée de soi. Sinon, il devient ce que Marc Augé appelait un “non-lieu”, un endroit qui ne contient que le silence, humainement parlant, qui enferme les hommes dans une dimension dépersonnalisante, et qui en fait une pale copie du néant.
Le monde contemporain est plein de lieux de ce genre. Des grands espaces de transit comme les aéroports, les gares, les stations-services des autoroutes, aux villages de vacances qui s’isolent pour pouvoir se répliquer dans des contextes plus divers.
Mais il existe aussi d’autres “non-lieux”, qui naissent tels parce qu’ils abritent ces personnes qui ne devraient pas exister, parce qu’elles n’ont plus un espace pour être. Les camps de réfugiés, les centres de séjour pour migrants, ou les jungles près des frontières, qui reçoivent des fantômes qui luttent pour conquérir un espace dans lequel il leur sera possible de réapparaître parmi les hommes. Quand l’Azel de Tahar Ben Jelloun rêve de devenir une caisse, il n’est pas en train de délirer de désespoir, il est plutôt arrivé au centre du problème.
Naturellement, les territoires occupés des Palestiniens ont aussi beaucoup des caractéristiques d’un non-lieu. Ils ne le sont pas complètement, certes, mais ils en ont la même charge mortifère.
Ainsi, quand Cham se retrouve à vivre chez des Palestiniens, c’est de cela qu’il fait l’expérience, c’est en cela qu’il devient «de condition palestinienne», qu’il devient Nessim. La vie dans laquelle on l’accueille, l’amour de Falastin, sa mère, perdent peu à peu de leur importance, étouffés par les événements, par les éléments qui dans cet espace sont faits pour dévorer des lambeaux de vie. Dans l’Hébron où se retrouve Cham/Nessim, la vie est malade de soustraction, elle jette beaucoup de choses, beaucoup mais jamais toutes : les êtres les plus chers, la liberté quotidienne, ses propres rêves... Mais surtout, restent deux certitudes: que personne ne sera épargné et qu’il n’y a aucun moyen d’en sortir, de se soustraire, tant qu’on continue la partie…
Justement, tant qu’on continue la partie…



Alessandro Rivera Magos
Traduction de l’italien Marie Bossaert
(27/10/2009)