Fleur d’oubli, conjuguer le monde arabe au présent | Kmar Bendana
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Kmar Bendana   
  Fleur d’oubli, conjuguer le monde arabe au présent | Kmar Bendana De l’eau a coulé sous les ponts depuis les premières apparitions de la femme tunisienne sur les écrans dans les années 1930-1940. Son image dans les films contemporains, qu’ils soient faits ou non par des femmes, atteste à la fois de l’évolution du cinéma tunisien comme de celle de la représentation qu’une société en pleine mutation se donne d’elle-même. La sortie récente à Tunis d’un film intitulé Fleur d’oubli* laisse penser qu’on pourrait être à cet égard à un moment charnière: quand le regard que les Tunisiens et les Tunisiennes portent sur eux est médiatisé par ce langage partagé qu’est le cinéma.

L’émergence d’un cinéma tunisien
Destiné à une exploitation internationale, Fleur d’oubli connaît un succès public local très net, qui témoigne du besoin des Tunisiens de se confronter directement à leur image. La fortune populaire de ce film a bien eu quelques précédents cinématographiques: Halfaouine(1), Les silences du palais(2), Satin rouge(3), La saison des hommes(4) …De la même façon, la très bonne audience dont bénéficient les feuilletons télévisés programmés pour les soirées de ramadan peut se lire comme l’indice d’un désir de se reconnaître dans des personnages proches ou à des histoires familières. Elle signale l’envie de découvrir des paysages et des sites du pays, d’entendre parler le dialecte tunisien dans ses variantes régionales...Autant d’éléments d’identification qui permettent aux Tunisiens, abreuvés d’images venues d’ailleurs – de films et de feuilletons sud-américains, égyptiens, européens, indiens – de se voir représenter en héros, d’acquérir ainsi un surcroît de sentiment d’exister. Cela dit, la valeur de Fleur d’Oubli ne vient pas uniquement de ce qu’il répond à un tel désir. A côté de sa qualité cinématographique, il offre un discours singulier sur une partie de la société arabe et musulmane, en l’occurrence la bourgeoisie tunisienne, et ce à travers une sensibilité féminine.
Le patrimoine cinématographique de la Tunisie est relativement modeste (une centaine de longs métrages environ après cinquante ans d’indépendance) mais il présente une belle variété de genres et de styles et compte une forte proportion de films d’auteurs. Malgré les difficultés d’un art dispendieux, soumis à la pression de normes mondiales, malgré une situation intérieure peu favorable et les contraintes d’une politique nationale culturelle, des films naissent, des talents s’affirment, des choses sont dites, que les meilleurs discours politiques et les analyses scientifiques peinent parfois à exprimer. La production cinématographique laisse apparaître la complexité d’une société insuffisamment connue malgré sa proximité avec l’Europe et l’ouverture du pays aux échanges économiques, culturels et touristiques. Souvent présent et récompensé dans les festivals, le cinéma tunisien constitue une fenêtre précieuse sur la société tunisienne. Fleur d’oubli, conjuguer le monde arabe au présent | Kmar Bendana Fleur d’oubli est un de ces films qui appréhendent courageusement les contradictions et les transformations de la société tunisienne. Il raconte de manière sensible l’itinéraire d’une femme tunisienne mariée qui découvre que son mari est homosexuel, cherche en vain à l’aimer et à s’en faire aimer, et finit par s’adonner à la consommation du pavot (Khochkhach, titre du film en arabe) pour oublier ce désintérêt. Avec le temps, elle devient toxicomane ; abandonnée par son mari, éloignée de sa fille qui se marie, elle finit à l’asile. Là, l’un des «fous» l’aidera à retrouver son nom, son histoire, à dire sa douleur et à comprendre celle des autres, à vaincre sa dépendance. Quand tombe le diagnostic de guérison et que sa fille vient la chercher, elle refuse de partir de ce lieu où elle a compris qui elle était et connu l’amour.
Le film est bien mené, touchant, servi par des acteurs talentueux(5); il évite les excès larmoyants comme la caricature. Ce film écrit et réalisé par des femmes ne noircit pas les hommes, falots plutôt que barbares, dépassés plus que mauvais; les portraits féminins sont nuancés, les allusions à la domination coloniale éclairantes (même si elles sont parfois stéréotypées). Dans ce film dont les véritables sujets sont les méfaits de l’incompréhension et la non communication, entre hommes et femmes notamment, la Tunisie offre à la fois un cadre historique qui donne épaisseur aux personnages, et un contexte social qui confère une réalité aux relations. La dimension tragique de cette histoire romanesque s’appuie sur une description précise des lieux, des statuts sociaux et des psychologies.

Figures imposées
Quelque chose dérange pourtant dans ce film de qualité. Quelque chose du côté des décors et plus exactement de la réception par le spectateur qu’ils présupposent; quelque chose qui renvoie au contexte tunisien et amène à s’interroger sur l’inadéquation susceptible de survenir entre un propos et sa transcription cinématographique dans un cadre spécifique, ici la solitude d’une femme dans la Tunisie de l’entre-deux-guerres.
L’audace de ce point de vue féminin sur la gravité des relations entre hommes et femmes dans le monde arabe, l’interprétation sensible des acteurs, la finesse de la description psycho-sociologique, sont éclipsées par le «décor arabe» de la Tunisie de l’entre-deux-guerres, par des images qui, à travers les toilettes rétro, les vieilles voitures et les carrosses, les meubles et les objets d’antiquaire, les ambiances de cour beylicale, les scènes d’intérieur de la médina, donnent une impression de déjà vu. Omniprésentes, ces références transportent le spectateur dans un univers anachronique, diluent la pertinence des dialogues écrits par la réalisatrice Selma Baccar(6)et Aroussia Nalouti(7), une écrivaine de renom. Le cadre orientaliste tend ainsi à noyer les situations et à banaliser le propos.
La perception du monde arabe a souvent dépassé l'exotisme classique et les images folklorisantes du cinéma dit «colonial» mais il semble encore difficile de l’évoquer sans se passer de certaines marques «signifiantes» érigées en conventions dramaturgiques. Pourquoi la veine orientaliste perdure-t-elle aujourd’hui dans la cinématographie arabe? Comment se fait-il que certains films semblent prisonniers d'une façon particulière de « vendre » l’image de la femme arabe par exemple? Il est vrai que les personnages de Fleur d’oubli sont crédibles, situés dans leur temps, et que le scénario leur donne une densité. Cette femme qui trouve son chemin malgré le poids de la société, le passage par la drogue et la folie incarne une héroïne «moderne», extraordinaire certes mais dont l’histoire édifiante est, à ce titre, exemplaire. Or, on se prend à regretter que son illustration rejoigne une imagerie imposée par la force du stéréotype. Les accents nationalistes «décolorent» les personnages sans contribuer à les singulariser, et l’attrait esthétique des lieux et des intérieurs choisis semble étranger à la force du propos.
Fleur d’oubli, conjuguer le monde arabe au présent | Kmar Bendana Regards à venir
Il serait sans doute plus efficace aujourd’hui de parler autrement des sociétés arabes et musulmanes. Que ce soit au cinéma ou à travers d’autres supports d'expression, le souci d’éviter les ingrédients attendus de la nostalgie permettrait de donner plus de réalité aux problèmes de ces sociétés, d’en souligner davantage l’actualité. Certes, la narration exige de situer l’histoire, de tenir compte des traits apparents, des différences de modes de vie, d’insister sur des détails qui caractérisent une société, individualisent une époque mais la reproduction permanente (volontaire ou involontaire) des mêmes cadres historiques débouche uniquement sur des lieux communx, et le choix du pittoresque sur le renforcement des clichés. Ce film en atteste, le cinéma tunisien est aujourd'hui capable de produire des films qui s’adressent à la société tunisienne de l’intérieur, ici et maintenant, sans détours imposés (par les goûts des spectateurs entre autres?) par l’alcôve, les accessoires anciens ou les atmosphères de quasi-harem. Il n’y a pas de mal à exploiter le filon des films historiques bien faits, avec décors et costumes, mais l’enjeu est autrement plus «sérieux» pour les cinématographies arabes, auxquelles la Tunisie a contribué par quelques œuvres importantes.
Parler d’aujourd’hui, entrer dans la «contemporanéité», exigerait de la production esthétique tunisienne qu’elle réfléchisse à ses canons et se hisse à la hauteur de cinématographies prises dans les complexités du présent. Prendre le présent pour objet consisterait ainsi à se mettre au diapason du monde plutôt que raconter assidûment un passé qui conforte le décalage et l’irréalité. Ce cinéma au présent gagnerait en force de propos et surtout contribuerait à faire admettre l’idée que le monde arabe et musulman fait aujourd’hui partie intégrante du monde et peut se dire sans le voile du passé, se raconter sans les atours d’un romanesque déjà éculé. Les images d’antan, fussent-elles bien faites, estompent la force de ces nouveaux regards de cinéastes, banalisent en l’occurrence ce passage audacieux de la femme, de personnage raconté à celui de sujet qui fait part – par le prisme de la caméra – de ce qu’il pense, regarde et ressent.
Le monde arabe et musulman est scruté, raconté, disséqué, senti aujourd’hui par des femmes; n’est-ce pas un gage de l’actualité de ce monde? Une actualité que les publics nationaux ont tendance à nier, bercés par une certaine nostalgie et attirés par un cinéma plus distrayant. Ce monde aux portes de l’Europe jouit d’une renommée particulière qui sous-estime ses problèmes, oscillant entre une crainte tous azimuts et un crédit de modernité trop vite accordé. Les lucidités qui le traversent resteront impuissantes si elles attirent les regards vers le passé, si elles captent les audiences par des décors surannés, si elles flattent le penchant du spectateur lambda pour le pittoresque. Fleur d’oubli, film humain et pudique qui saisit radicalement l’existence dans l’œil des femmes, mériterait d’être conjugué au présent.

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*Universitaire, auteur de nombreux articles sur l'histoire culturelle et l'histoire des intellectuels en Tunisie aux XIXe et XXe siècles

*Khochkhach, (Fleur d’oubli), film tunisien de Selma Baccar, sorti en 2005 (sortie en salle en janvier 2006).

*Cet article est paru dans «La revue des idées», mensuel international sur le débat d'idées,Paris. N° 10, mars 2006.
Site: www.repid.com

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Notes:
1 De Férid Boughdir.
2 De Moufida Tlatli
3 De Raja Amari
4 De Moufida Tlatli
5 Les rôles principaux sont joués par Rabiâ Ben Abdallah, Alaeddine Ayoub et Raouf Ben Amor.
6 Née en 1945. Réalisatrice et productrice. Auteur de: Fatma 75, docu-fiction, 1976 et La danse du feu, 1994, film d’après la vie de la chanteuse juive tunisienne Habiba M’sika. Elle est également l’auteur de séries télévisées: La maison du bonheur , 2004 et L’un dans l’autre, 2005 et de plusieurs documentaires.
7 Née en 1950; nouvelliste (La cinquième dimension, 1975), romancière (Verrous, 1985; Interférences, 1995) et auteur de pièces de théâtre (Nos fruits seront mangés par nos enfants, 1978; Le repentir, 1992; Zaynab, 1995).

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Kmar Bendana
(05/10/2006)
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