La belle et la meute, un film de Kaouther de Ben Hania | Meriem Ben Mohamed, Ava Djamshidi, Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli, Mohamed Akkari
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Djalila Dechache   

Mariam une jeune et jolie étudiante participe à l’organisation d’une soirée étudiante. Elle va, virevolte, rit, retrouve ses amies, se rend aux toilettes… Elle a fait un accroc à sa robe bien sage à col blanc. Heureusement elle va pouvoir se changer par l’intermédiaire de sa camarade qui lui propose une robe très femme au bleu électrique, courte, moulante et très décolletée, plus conforme à la soirée qui fait dire à Mariam : « on dirait la nuisette de ma mère ! ».

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Poussée par la dynamique collective, le bruit de la sono, les projecteurs, le monde, la promesse de la soirée à venir, elle se laisse convaincre de la porter, se remaquille et prend, comme il se doit, des selfies. Sans tarder elle se met à danser avec ses amies sur des airs arabes remixés en ajustant un foulard autour de ses hanches. Elle remarque un jeune homme, debout ; lui aussi l’a remarquée, elle est belle, jeune, pulpeuse, disponible et riante. Elle parle au jeune homme ; il s’appelle Youssef, il est habillé comme elle, avec une chemise bleue. Une scène très belle fait tournoyer leurs bouches qui parlent à l’oreille de l’un à l’autre, comme au ralenti. Dans cet évitement-attirance, il y a le ballet du désir réciproque de deux jeunes personnes qui se plaisent.

Elle est si attachante Mariam, jolie et simple, disant à chaque phrase un petit et doux « amann » intraduisible, chargé d’affection, comme un souhait, une petite prière pleine de charme et de compassion.

 

Une vie qui bascule.

Le long cauchemar de Mariam ne prendra fin qu’au petit matin après une douloureuse traversée de la nuit. Deux policiers vont la kidnapper, l’emmener dans leur voiture et la violer à tour de rôle. Comme si cela ne suffisait, ils vont accuser le jeune couple d’adultère. Il lui faudra décrire ce qu’elle a subi, récit ponctué de sarcasmes et de plaisanteries salaces des policiers.

Relâchée, on la retrouve errant, titubant dans les rues désertes de la ville, le visage défait…..Youssef la rattrape et va l’aider.

Conçu en neuf parties comme les neuf heures qui séparent Mariam de ses deux temps de vie entre l’innocence et la souillure, entre l’innocence et la maturité, le film est un plaidoyer pour la liberté des femmes.

Attirée par le théâtre où certaines scènes sont scénographiées comme elles le seraient sur un plateau, la réalisatrice a respecté la règle des trois unités :

D’action : les viols de Mariam, de temps : une nuit, et enfin de lieu : le commissariat.

Comme elle veut porter plainte, aidée par son ami Youssef, un révolutionnaire fauché, Mariam et Youssef se lancent dans un parcours du combattant. La jeune fille va devoir avant toute chose se plier à un examen médical, exécuté par un médecin légiste qui délivrera un certificat pour la police.

L’horreur subie par les citoyens des pays émergents nous arrive en pleine figure : la bureaucratie, la société hyper-machiste, les rouages administratifs, la clinique puis les hôpitaux regorgeant de patients qui ne la remarquent même pas avec sa tenue décalée, l’impossibilité de trouver le médecin englouti par les les urgences, la chaîne du pouvoir où on ne sait pas qui peut quoi, qui fait quoi. Et cet acharnement à réduire la femme fautive par tous les moyens !

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Au bout du tunnel, la lumière.

Une multitude d’incompréhensions, de malentendus et de mesquineries, de blagues douteuses, de menaces et de chantages, d’intimidations, de blocages des esprits, de violence verbale et physique émanant des policiers vont conduire Youssef en prison parce que jugé révolutionnaire. Il dira à Mariam : «  tout le pays est une prison ! ».

Mariam va tout faire pour se libérer de toute forme d’enfermement et d’intimidation. Elle passera par toutes les phases de la personne victime considérée coupable. En voulant se sauver du commissariat, elle emprunte un couloir qui la mène vers des cages où des chiens féroces, enfermés, aboient de tous leurs crocs …

Lorsqu’elle retrouve enfin son sac avec son téléphone, elle cherche du réconfort, un peu d’aide, mais personne ne lui répondra, on entendra que la sonnerie d’appels coupés, raccrochés. Tout le monde a peur dans ce pays traqué, personne ne veut être mêlé de près ou de loin à cette histoire somme toute assez banale et malheureusement assez fréquente.

Sauf que Mariam ira jusqu’au bout pour recouvrer sa dignité ; elle est à terre dans ce sordide commissariat où tous veulent étouffer l’affaire et l’intimident, un policier la frappe en lui donnant des coups de pieds violents. On lui a remis un sefsari (voile typiquement tunisien) pour qu’elle puisse se couvrir un peu. Elle accepte enfin de téléphoner à son père, auquel elle dira cette phrase très forte et très juste : « Ils veulent ma peau papa ».

Elle a les bras et la gorge recouverts d’hématomes.

A partir de ce moment là, autre basculement de l’histoire, Mariam ne peut plus reculer et un policier un peu plus âgé prend sa défense, lui divulgue qu’elle ne risque rien, que tout est intimidation qu’elle doit continuer son combat, et s’en aller sur le champ. Comme le dit la réalisatrice « Le film veut surtout dire aux personnes qui fonctionnent encore comme sous le règne du régime de Ben Ali, que l’ordre de la société ne peut plus êtres le même ». Et d’ajouter que ce film n’aurait pas pu être tourné sous le règne du dictateur déchu, c’est–à-dire avant 2011.

Au matin, Mariam quitte le commissariat, le sefsari retombe sur ses épaules, noué autour du cou, il ne lui recouvre plus la tête, elle ressemble à une princesse avec sa longue cape blanche qui virevolte à chaque pas. Elle regarde autour d’elle, puis lève la tête vers le ciel. Tout est blanc autour d’elle. Elle a gagné.

 

La belle et la meute, film de Kaouther de Ben Hania, avec Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli, Mohamed Akkari, Chedly Arfaoui, Anissa Daoud, Mourad Gharsalli.2016. Sortie nationale en France le 18 octobre 2017.

 


 

Djalila Dechache