Artistes emprisonnés à cause d’accusations infondées de détention de stupéfiants | Fakhri El Ghezal, Ala Eddine Slim, Atef Maâtallah, photographe, plasticien, réalisateur, scénariste, peintre, dessinateur
Artistes emprisonnés à cause d’accusations infondées de détention de stupéfiants Imprimer
Ismaël Lëamsi   

//Fakhri El Ghezal, Atef Maâtallah & Ala Eddine SlimFakhri El Ghezal, Atef Maâtallah & Ala Eddine Slim

Jeudi 19 novembre 2015. C’est un après-midi calme dans la proche banlieue de Nabeul. Ala Eddine Slim et Yosra Nafti, son épouse enceinte de 8 mois, reçoivent Fakhri El Ghezal et Atef Maâtallah dans leur domicile. Deux heures plus tard, le calme de ce milieu d’après-midi est interrompu par une quinzaine de policiers armés qui font une descente dans le domicile et embarquent les quatre amis. Yosra a été interrogée quelques heures puis relâchée. Le mardi 8 décembre, Atef, Ala et Fakhri ont été condamnés à un an de prison pour détention de stupéfiants. Ils resteront en prison un long moment, trop long pour des individus qui n’ont absolument rien fait de mal à personne et qui passaient un après-midi calme entre amis dans un lieu privé et fermé.

Fakhri El Ghezal est photographe et plasticien. Il vient de terminer la post production de son premier film de cinéma, moyen métrage documentaire produit par Ala Eddine Slim. Diplômé des beaux-arts, il est marié à une enseignante universitaire et est fils unique. Il est par ailleurs gérant d’une société de design. Ses œuvres artistiques ont été exposées au New Museum à New-York, au Musée des Civilisations d’Europe et de Méditerranée à Marseille, au Beirut Art Center, au Musée de Carthage et dans des dizaines d’expositions, de festivals et de manifestations artistiques de part le monde.

Ala Eddine Slim est réalisateur, scénariste, monteur et producteur de cinéma. Il est gérant de la société Exit Productions, productrice d’une vingtaine de films et de plusieurs cinéastes tunisiens émergents des dix dernières années. Diplômé de l’institut des arts multimédias, il est marié aussi à une enseignante universitaire. Les films d’Ala Eddine Slim ont représenté la Tunisie dans environ une centaine de festivals et il est détenteur de plusieurs prix dont l’une des distinctions les plus importantes du documentaire tunisien, le Grand Prix du festival international FIDMarseille en 2012. Il a été aussi membre fondateur de l’Association Tunisienne d’Action pour le Cinéma et est en cours de finaliser la post production de son premier long-métrage de fiction.

Atef Maâtallah est peintre et dessinateur. Célibataire diplômé des beaux arts, il est atteint d’une grave maladie chronique, la maladie de crohn. Fondateur en 2012 avec Fakhri El Ghezal du collectif d’artistes Politiques. Ses œuvres ont été acquises par plusieurs dizaines d’institutions et de particuliers sur trois continents. Il a par ailleurs obtenu le 2ème prix du salon international DDessin consacré au dessin contemporain.

Trois amis artistes, ayant consacrés leur vie à leurs pratiques et leurs travaux, grâce à qui le pays s’est retrouvé présenté, distingué et honoré dans les musées, les festivals et les médias les plus prestigieux au monde, aux casiers judiciaires vierges, instaurant et installant, à travers leurs œuvres, des valeurs de liberté, de solidarité et d’humilité, sont soupçonnés de mener des activités terroristes.

Le mandat de perquisition émis par le procureur de la république de Nabeul stipule explicitement les soupçons de la police quant à des activités terroristes dans le domicile d’Ala Eddine Slim. Les éléments à charges : des individus barbus qui viennent souvent rendre visite au couple. Ce jeudi-là, la police croit avoir les preuves suffisantes. Deux individus arrivent chez Ala et Yosra, l’un d’eux est barbu (Atef) et l’autre transporte un sac « étrange » (Fakhri). C’est à cause de ce sac que le mandat est émis et la descente effectuée. Ce sac contient une caméra Panasonic que Fakhri utilise pour entamer un nouveau projet de film.

En un clin d’œil, alors que la police surveille la maison depuis des semaines, le court normal de cette après-midi entre amis devient un absurde cafouillage policier. Alors que la descente est effectuée par trois brigades différentes composées d’une quinzaine de policiers armés et protégés par des gilets par balles croyant démanteler une dangereuse cellule terroriste, ils se retrouvent nez-à-nez avec trois artistes qui boivent un verre et une prof aux beaux-arts enceinte de 8 mois. La musique glisse sur les murs du salon et sur les œuvres de Fakhri et de Atef qui y sont accrochées aux côtés de travaux d’autres ami(e)s artistes, ceux-là mêmes qui visitent le couple et que la police soupçonnait d’être des terroristes.

La police oriente alors l’affaire non plus pour la mission officielle qui s’est avérée bâties sur des informations erronées, mais vers une affaire de stupéfiants. La police embarque alors la fine fleur de l’art tunisien des années 2000 pour consommation de stupéfiants, en l’occurrence du cannabis. Ainsi que 2 ordinateurs portables appartenant à Ala et Fakhri, l’unité centrale de l’ordinateur de Yosra, ainsi que la voiture de Fakhri.

Les six premiers jours, Ala, Fakhri et Atef (comme tous les détenus tunisiens) sont aux mains de la police sans avoir le droit aux visites et sans que leurs avocats ne puissent avoir connaissance de leurs dossiers ni des charges qui pèsent contre eux. Ils sont emmenés trois fois afin de faire des tests d’urine déterminant selon la Loi 52 la présence de THC dans l’organisme. Devant des policiers acharnés, trois fois ils refusent d’uriner dans les capsules, gardant le contrôle de leur intégrité physique et refusant les procédures humiliantes de cette loi moyenâgeuse.

Ils passent devant le procureur de la république le mercredi 25. Ce dernier les fait passer devant le tribunal de première instance de Nabeul le mardi 1 décembre. Entre-temps, ils sont transférés dans la prison de Mornag et sont séparés les uns des autres. Ils ne se voient pratiquement plus. Devant le juge, Fakhri, Atef et Ala nient tous trois avoir consommé du cannabis et défendent leur droit constitutionnel de disposer de leur corps et de ne pas s’assujettir au test urinaire.

Le PV de la police stipule de façon contradictoire : dans une phrase, la perquisition de « 10 grammes de zatla (cannabis) » et dans une autre phrase quelques lignes plus loin la perquisition de « 3.7 grammes d’une matière dure mais friable de couleur marron ». Or, non seulement contradiction il y a, mais de plus vice de procédure. Car l’élément perquisitionné n’étant pas l’objet du mandat de perquisition concernant des activités terroristes, la procédure légale veut qu’il y ait un nouveau mandat afin de pouvoir saisir une soi disant « matière dure et friable de couleur marron ». Ce qui ne fut pas fait. D’autant qu’il n’y a pas de flagrant délit.

A la date de l’audience, l’analyse pharmaceutique impérative de l’échantillon soit disant prélevé à partir de l’élément perquisitionné n’était pas dans le dossier transmit au juge. Ce dernier ajourne l’audience au mardi 8 décembre. Jusqu’au lundi 7 décembre au soir, les avocats attendent toujours le retour de ces analyses. Le mardi matin, quand ils arrivent au tribunal, les analyses sont par miracle dans le dossier des accusés. Le juge déclare un non-lieu pour consommation de stupéfiants mais condamne Ala Eddine Slim, Fakhri El Ghezal et Atef Maâtallah à un an de prison ferme et une amende de 1000 dinars chacun pour détention de stupéfiants.

Ils rejoignent ainsi la dizaine de milliers de détenus incarcérés dans les prisons tunisiennes à cause de la Loi 52 du 18 mai 1992. Une loi unique dans le code pénal tunisien : aucune circonstance atténuante envisageable ni possibilité de sursis. Une loi qui utilise des données personnelles et la violation de l’intégrité physique pour l’obtention de soi-disant preuves matérielles. Une loi qui criminalise une substance et fait de son consommateur un délinquant alors que la substance elle-même est moins nocive que la cigarette et l’alcool et qu’elle peut en plus être bénéfique puisqu’elle est transformée en médicaments et prodiguée comme complément de soin à une dizaine de maladies (dans plus d’une vingtaine de pays de part le monde).

La cigarette et l’alcool font des dizaines de milliers de morts chaque année dans ce pays alors qu’elles se vendent légalement et que l’Etat encaisse des taxes astronomiques grâce à elles. Le cannabis, qui ne fait absolument aucun mort ni en Tunisie ni de part le monde, rempli les prisons à hauteur du tiers de la population carcérale environ. Les substances qui tuent remplissent les comptes de l’Etat et une substance qui soigne envoie son consommateur au moins un an en prison (la peine étant de un à trois ans). L’univers carcéral est celui d’institutions communément considérées par les autorités elles-mêmes comme surpeuplées et globalement considérées par les ONG internationales et les observateurs tunisiens comme extrêmement difficiles à vivre et comme usines à créer des frustrations sociales et des tentations extrémistes.

L’application souvent zélée et liberticide de cette loi rétrograde (Adnène Meddeb et Amine Mabrouk ont été condamné à un an de prison pour simple possession d’un paquet de feuilles à rouler) par un Etat se disant « en guerre contre le terrorisme » qui ne sait pas ou ne veut pas savoir que le djihadisme contemporain (type Daech) est né et prolifère en prison, ce qui est au mieux à mettre au compte de l’inconscience d’Etat, au pire de la complicité avec la diffusion de la pensée djihadiste.

Nous ne soutenons pas Atef Maâtallah, Fakhri El Ghezal et Ala Eddine Slim parce qu’ils sont parmi les artistes tunisiens les plus intéressants, talentueux, prometteurs et distingués de leur génération, ni parce qu’ils ont offert à ce pays infiniment plus qu’il ne leur a offert en retour, nous les soutenons car ils sont victimes d’un fiasco policier les prenant pour des terroristes puis justifiant ce fiasco par l’accusation fallacieuse de consommation de cannabis. Nous les soutenons parce que le rapport de police est rempli d’inexactitudes, de contradictions et de pièces ajoutées au dossier par miracle une heure avant l’audience alors que les prévenus étaient incarcérés depuis 19 jours.

Nous les soutenons car ils sont victimes d’une loi vieille de 23 ans qui remplie les prisons d’innocents pour les transformer en criminels ou en terroristes puis les relâcher pour qu’ils remplissent les rues de violence. Nous les soutenons et soutenons sans exception tous les consommateurs détenus à cause de la Loi 52 car les statistiques officielles fournies par les Etats et les études sérieuses et de longue haleine menées par des scientifiques éminents, prouvent sans l’ombre d’un doute possible aujourd’hui que le cannabis est une substance infiniment moins nocive sur le plan de la santé publique mais aussi de l’équilibre personnel que des dizaines de produits et de médicaments vendus en toute légalité dans les commerces et les pharmacies.

Nous soutenons les milliers et les milliers de victimes de cette loi inique et absurde et demandons à ce que les promesses électorales du parti au pouvoir et du président en exercice soient respectées immédiatement en ce qui concerne la refonte totale la révision à la baisse de la Loi 52 en bannissant l’incarcération des consommateurs et en concentrant les efforts de l’Etat contre les réseaux, les trafiquants et les barons de la corruption et de la drogue plutôt que contre les simples citoyens qui consomment ce qui se vend à tous les coins de rues.

Car ce même Etat est encore là-aussi complice. Ou du moins, unique responsable de la porosité de ses frontières. Quand on sait que la Tunisie n’est pas un producteur de chanvre et que cette substance rentre en masse depuis l’extérieur du pays, l’on est en droit de pointer la responsabilité première de l’Etat quand à cette situation. Nous demandons donc à l’Etat, au corps policier et carcéral et à la justice de prendre leurs responsabilités et de cesser immédiatement d’envoyer des innocents en prison après les avoir arrêté arbitrairement et les avoir fait passer par une procédure humiliante et inhumaine : amendez la Loi 52, libérez tous les détenus consommateurs, concentrez les efforts sur le démantèlement des réseaux de trafic de drogues.

La libération de Fakhri, Atef et Ala ainsi que la dizaine de milliers de consommateurs de cannabis emprisonnés dans les geôles tunisiennes n’est pas une demande mais une exigence citoyenne et de légitimité constitutionnelle.

 


 

Ismaël Lëamsi·

A Tunis, le 12 décembre 2015

Le comité de soutien à Fakhri El Ghezal, Ala Eddine Slim & Atef Maâtallah

Contacts presse :

Douja Mestiri (Tunis) – mestirikhadija@gmail.com/(+216) 22 51 59 43

ismaël (Tunis) – ismael.cinema@gmail.com/(+216) 20 04 62 98

Nidhal Chamekh (Paris) – nidhal.chamekh@gmail.com/

(+33) (0)6 50 54 59 04

Page de soutien officielle sur Facebook :

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