Zeyneb Farhat, maîtresse en sa demeure | Zeyneb Farhat, Nathalie Galesne, Ahmed Fouad Najm, Cheikh Imam, Taoufic Jebali, Raouf Ben Amor, Bourguiba, El Teatro Tunis, Rachida Amara
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Nathalie Galesne   

Zeyneb Farhat, maîtresse en sa demeure | Zeyneb Farhat, Nathalie Galesne, Ahmed Fouad Najm, Cheikh Imam, Taoufic Jebali, Raouf Ben Amor, Bourguiba, El Teatro Tunis, Rachida Amara
Il y a des pétulances qui cachent des enfances singulières et des parcours d’exception. De ses premières années, Zeyneb Farhat pourrait aisément concocter un best-seller.
Zeyneb appartient a une fratrie de 7 enfants, tous de la même “mère biologique”, comme elle désigne la femme qui l’a engendrée et élevée pour la distinguer de son autre mère, la première épouse de son père, avec qui elle a également vécu. “la première femme de mon père avait une adoration pour lui tandis que ma mère, qui avait dû l’épouser de force, le haïssait. Les deux femmes avaient une vraie complicité et moi j’avais deux mères. Cela peut sembler aujourd’hui très pittoresque, mais à l’époque nous étions une famille relativement traditionnelle puisqu’en Tunisie la polygamie n’a été abolie que le 13 août 1956”.
La deux épouses dirigent ensemble la maisonnée. En fait de maisonnée, Zeyneb a grandi dans une immense demeure tapissée de livres. Son père, directeur d’école et syndicaliste, professeur d’histoire de la pensée musulmane au prestigieux collège Sadiki, deviendra une sorte de figure mythique pour la petite Zeyneb qui en sera séparée prématurément. “Il était à fond pour la scolarisation des filles, mes deux soeurs aînées étaient d’ailleurs scolarisées dans les années 40-50, une rareté en ce temps-là. Et puis, la grande bibliothèque familiale regorgeait d’imaginaires à notre portée. Je me souviens encore de la lecture d’Antigone à 13 ans, cette rencontre inoubliable avec une femme qui dit non par amour”.

Blessure
La vie de la famille change du tout au tout à la disparition du patriarche, en 1963, dans les geôles de Bourguiba. “Quelques années après l’indépendance, il y eut un projet de complot contre Bourguiba”, explique Zeyneb, “ce projet regroupait tous les frustrés de l’indépendance, mon père a été sollicité. Bien qu’il n’ait pas pris part au complot, il a été condamné à 5 ans de travaux forcés pour ne pas avoir dénoncé les coupables. Il est mort au bout de 10 mois, à 58 ans, dans un fort espagnol au nord de la Tunisie.”
Les deux veuves forment alors un couple. Elles sont soudées, solidaires, ne tolèrent aucune ingérence des autres membres de la famille dans leur foyer. Personne ne doit entraver leur existence. La première prend la place du père, “un très beau visage féminin de l’autorité masculine, la raison pour laquelle j’ai toujours été indifférente à toute tentative de domination mâle sur ma personne.” souligne Zeyneb. L’autre, la mère biologique, se métamorphose totalement à la mort de son mari. Elle veut coûte que coûte que ses filles travaillent, gagnent leur vie, connaissent l’autonomie qui lui a été refusée.

Naissance d’un lieu

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Taoufic Jebali, directeur artistique d’El Teatro dont il est fondateur
“Quand tu grandis sans père, tu grandis anarchiste”, lance Zeyneb avec ce regard qui lui est propre, un oeil noir où se mêle une provocation rieuse à une insaisissable gravité. Rebelle, elle l’est sans nulle doute quand elle participe aux côtés de son compagnon, Taoufic Jebali, à la fondation en 1987 de El Teatro. “C’était dans l’euphorie du changement qui a suivi la disparition de Bourguiba et 31 ans de pouvoir absolu”, explique Zeyneb. “Nous avons connu 5 années faites d’attente, de souffle et d’espoir où nous avons été exonérés de persécution et d’oppression. On a eu la chance de commencer El Teatro à ce moment là. Jusqu’en 1993 on a pu positionner ce lieu comme un espace innovant ouvert à la société civile. On y organisait des rencontres, des réunions, des débats d’idées. Aujourd’hui, cela ne nous est plus possible. Il faut rester circonscrits à l’art et à la culture, ne surtout pas dépasser ce périmètre. Le pouvoir c’est le pouvoir et quand la machine opprime, elle est impitoyable. Taoufic Jebali est sans doute un des metteurs en scène les plus censurés de Tunisie, avec cinq de ses pièces interdites au public.”

Et pourtant El Teatro affiche imperturbable des spectacles de qualité, tout aussi dérangeants qu’actuels. C’est aussi un lieu ouvert aux artistes de la région et aux grandes questions qui la travaillent. “El Teatro s'est fait avec un budget dérisoire mais le rêve d'un espace alternatif s'installait. Nous avons ouvert avec Mémoires d'un dinosaure d'après Dialogues d'exilés de Brecht. Le choix d’un texte de Brecht et non d'un Marivaux donnait déjà le ton. J’étais enceinte au 7ème mois, légère, coquette, accompagnant avec amour et conviction la construction de ce lieu”, se remémore Zeyneb, la voix teintée d’émoi.
Depuis le spectacle se joue tous les 10 ans, en partie par fidélité à la mémoire du metteur en scène Rached Manai, en partie pour remettre au goût du jour ce superbe texte qui traite des fondements mêmes de l'identité du citoyen. “C'est toujours avec émotion que je vois les mêmes acteurs - Taoufik Jebali et Raouf Ben Amor-, jouer et jouer encore ce spectacle en Tunisie, Allemagne, France, Syrie, Egypte, Jordanie, au Liban”, précise Zeyneb.

Cheikh Imam/ Ahmed Fouad Najm

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Ahmed Fouad Najm et Cheikh Imam
Depuis El Teatro n’a cessé de programmer des rencontres particulièrement significatives, comme ce rendez-vous prétexte, il y a cinq ans, autour du Cheikh Imam. Cet Imam égyptien, excellent compositeur, joueur du Oud et interprète de son alter ego le poète Ahmed Fouad Najm, chantre des espoirs d'une gauche démocratique du monde arabe. “Nous l'avons exhumé des mémoires, 10 ans après sa mort” s’anime Zeyneb. “On se disait on va écouter de la bonne musique, on va lire de la bonne poésie, on va réveiller les excellents ensembles musicaux des années 80 en Tunisie et demander à d'autres, plus jeunes, de chanter à nouveau Cheikh Imam. Eh bien El Teatro a failli tomber en morceaux car des vagues hurlantes, vociférantes de jeunes sont venues réclamer le droit à participer à ces soirées affichées complet ! Nous avons dû installer en toute hâte une caméra et un grand écran, et les jeunes ont ainsi pu assister au concert en direct. Mémorable!”.

Paradoxes tunisiens
Pour Zeyneb Farhat, la culture revêt toujours une forme d’engagement, y compris dans un pays comme la Tunisie où il n’est pas toujours aisé vivre ses convictions. “La Tunisie est la terre de toutes les contradictions. Ce pays magnifique doté d’une législation extraordinaire, d’une diversité humaine et climatique fabuleuse, qui compte 10 millions d’habitants seulement, pourrait être un véritable éden, et les Tunisiens le peuple le plus heureux du monde. Mais la Tunisie a deux visages”, s’agace Zeyneb, “elle s’autoviole constamment, alors qu’elle est compétente et moderne, elle continue de se réprimer et de s’amenuiser”.
A force d’avoir à se frotter aux paradoxes de son pays, Zeyneb Farhat a appris à résister à sa manière, à traiter avec le pouvoir. C’est pourquoi elle s’est vue parfois reprocher une certaine ambiguité. “Avec l’expérience tu apprends à te mouvoir dans les eaux troubles du pouvoir sans perdre ni ton âme, ni ton pantalon”, retorque-t-elle. “Quand tu as l’estime de toi-même, tu peux affronter le pouvoir politique. Après tout l’Etat c’est moi, je pars du principe que tout ce qui est au gouvernement, tout ce qui est public, jusqu’au dernier grain de sable tunisien, nous appartient, m’appartient. C’est pourquoi je n’ai pas de mal à travailler avec les structures de l’Etat. Je veux faire en sorte que ce pays soit le nôtre en y construisant une culture citoyenne grâce aux arts et aux lettres”.

Palestine mon amour
Comme tous les Arabes, Zeyneb a grandi dans le culte de la Palestine, mais elle éprouve pour cette terre et cette culture un attachement incommensurable: “L'idéologie arabe en exercice a porté beaucoup de torts aux peuples arabes, y compris à la Palestine. Or, la cause palestinienne n’appartient pas seulement aux Arabes, elle fait partie des grandes causes justes du 20ème siècle. Nous nous sommes battus contre l'apertheid en Afrique du sud, contre les dictatures en Amérique latine, nous nous devons de nous battre pour la Palestine qui vit un drame d'occupation et de violations des résolutions. Les autres allégations sont nulles et non avenues: la race, la religion…Je ne peux qu'être solidaire avec un pays colonisé et victime des calculs de l'histoire de l'après- guerre et de l'Europe !”
Zeyneb a souvent séjourné en Palestine. Lorsqu’elle évoque cette forme de résistance quotidienne qu’exercent les Palestiniens, la figure de Georgina lui apparaît immédiatement : “C’est est une artiste palestinienne d'El Qods, coquette et si belle! Tous les matins, elle se pomponne même si le coeur n'y est pas. Mais elle le fait rien qu'à l'idée de tous les check points isréaliens qu'elle aura à traverser et du nombre de fois qu'elle aura à montrer son laisser-passer pour circuler chez elle, dans son pays. Elle se doit de montrer aux soldats qu'elle est fière et debout, en regard et en port. N'est ce pas une des plus belles cultures de résistance que l’on connaisse?”

Place aux femmes
Zeyneb Farhat, maîtresse en sa demeure | Zeyneb Farhat, Nathalie Galesne, Ahmed Fouad Najm, Cheikh Imam, Taoufic Jebali, Raouf Ben Amor, Bourguiba, El Teatro Tunis, Rachida Amara
Gravure de Rachida Amara
“Ma conscience citoyenne se marie avec ma conscience de femme” insiste encore Zeyneb lorsqu’il s’agit de son engagement politique. C’est sans doute pourquoi elle milite à l’association tunisienne des femmes démocrates depuis 1989. Celle-ci vient de fêter ses 20 ans. Une belle tranche de vie et quelques beaux acquis, comme cette loi qui accorde la nationalité aux enfants de Tunisiennes mariées avec un non tunisien, ou encore celle qui condamne le harcèlement sexuel, ou celle sur l’égalité successorale qui donne à la femme les mêmes droits que l’homme en matière d’héritage.

Les femmes, c’est aussi un investissement que l’on retrouve dans la programmation d’El Teatro. Leurs voix dans les différents domaines de la création (littérature, théâtre, danse, arts visuels…) y ont depuis toujours une place de choix : de la résidence « Femmes, guerres et créations…” ouverte aux créatrices vivant dans les pays arabes en conflit armé, à l’implication aujourd’hui de El Teatro dans “Fa Na Nat”, projet soutenu par la Fondation Anna Lindh.
“Fa Na Nat est une plateforme euromed que nous avons fondée en novembre dernier à Bruxelles et qui comprend 6 partenaires: Voix de Femmes, Siwa, Mediana, Cultures plurielles, Tamlalt et El Teatro. Le festival que j’organise dans ce cadre du 16 septembre au 16 octobre à Tunis : “La rencontre des Libres Penseuses laïques en art et Lettres dans le monde arabe. Ces F…Respectueuses» relève justemement le défi de mettre en avant, et sous toutes les lumières médiatiques, l'apport des femmes de ma région, femmes porteuses de projets, femmes artistes, femmes leaders …”
Un pari courageux et un clin d’oeil à la célèbre pièce de Jean-Paul Sartre La putain respectueuse qui portent le sceau de la vivifiante insolence de Zeyneb Farhat.



Nathalie Galesne
13/04/2010



Pour en savoir plus sur El Teatro:   www.elteatro.net