Le Théâtre, école de valeurs citoyennes | Adel Habbassi, Théâtre el Hamra, Ezzeddine Gannoun, Leïla Toubel, Cyrine Gannoun Mannaï, Karl Valentin
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Adel Habbassi   
//Le Théâtre El Hamra, en bordure de la Médina© Abdellaziz Ben Gaid HassineLe Théâtre El Hamra, en bordure de la Médina© Abdellaziz Ben Gaid Hassine

Le Théâtre el Hamra et le CAAFRT (Centre Arabo-Africain de Formation et de Recherches Théâtrales) continuent à assurer l’encadrement et la formation de jeunes pour les divers métiers du théâtre. Le programme de cette 54ème action, qui s’est déroulée du 28 mai au 09 juin, comportait des Ateliers de formation d’acteurs et d’auteurs. Les invités d’El Hamra et du CAAFRT, ont assisté, samedi 09 juin 2012, à la Démonstration publique des travaux réalisés lors de ces douze jours d’ateliers.

L’art de la scène ne cesse de nous donner des raisons de nous battre et d’espérer en une humanité follement libre. Subtilement filigranée dans les actes de ce stage, l’actualité tunisienne et arabe n’a pas manqué d’inspirer les étudiants et leurs encadreurs.

//LeïlaToubelLeïlaToubel
Lors de ce stage, Ezzeddine Gannoun a pu compter sur le savoir-faire de collaboratrices “complices”. Les activités de l’atelier de dramaturgie, assurées par Leïla Toubel, ont consacré le sens d’un partage qui fonde la création théâtrale : le va-et-vient permanent entre les textes des stagiaires et le laboratoire scénique a permis de montrer ce qu’une écriture dramaturgique doit au travail, méticuleux, effectué avec les acteurs. Métamorphoses et modulations apportées aussi par le travail sur la structure anatomique réalisé par Cyrine Gannoun Mannaï. L’importance de ces exercices anatomiques et leur apport à l’œuvre dramaturgique finie étaient visibles dans le spectacle qui a ouvert la Démonstration. La performance obtenue avec les stagiaires ressemble à une gageure : comment faire avec les imperfections d’un corps aux mouvements peu synchronisés pour en faire des qualités ? Et nous pouvons deviner le nombre d’heures de travail et la débauche d’énergie nécessaires pour réussir ces transformations.

De l’humain comme « somme de toutes les identités »

//Ezzeddine GannounEzzeddine GannounAyant pour cadre un aéroport, le premier spectacle nous a proposé un monde au sein duquel les altérités s’entrechoquent et s’attirent. Pour valoriser ce cadre, Ezzeddine Gannoun en a fait un lieu d’attente ouvert sur tous les possibles. L’arrivée tardive d’un vol dévoile des fragments de vies et des morceaux de souffrance à la dérive. Travaillés par les tensions de l’attente, les personnages se dévoilent grâce à un jeu de miroirs interposés. L’espace de l’aérogare se transforme en une sorte d’arène où les destins se croisent. Les rencontres qui en résultent cristallisent haine et amour, union et séparation, solitude et communion. Dans ce lieu essentiellement pluriel, les « identités » ne sont évoquées que pour être désarticulées. Les explosions sonores des rencontres des altérités concrétisent un petit miracle. Les accents et les mots étrange(r)s fusent : français, anglais, arabe et parlers libanais, tunisien, marocain se chevauchent sans dissonance. L’extraordinaire métissage de langues et de dialectes issus de diverses cultures soulignerait aussi l’extrême variété des horizons d’attente qui décryptent cette métaphore théâtrale du voyage et de l’exil, potentiels et réels.

Mais cet aéroport est également la scène d’un monde en perpétuel mouvement. L’exclamation d’un personnage qui surgit résume la poétique théâtrale qui préside au brassage de ces ligatures continuellement “semées” : « …apatride […], je suis la somme de toutes les identités bannies ici, maudites là-bas… ! ». Nous distinguons, à travers l’allusion au calvaire des immigrés africains, l’errance interminable de tout sujet en quête de ses racines humaines. La dimension ontologique du déracinement transfigure l’aéroport en un “no man’s land” où les corps et les phrases demeurent suspendus dans l’espace et dans le temps. Dans cet espace transitionnel, les échos de notre monde malade sont perceptibles. Les fleurs du « printemps arabe » laissent entrevoir quelques épines. Le rapt de l’innocence enfantine nous ramène au cœur d’une tragédie en cours.


Le Théâtre, école de valeurs citoyennes | Adel Habbassi, Théâtre el Hamra, Ezzeddine Gannoun, Leïla Toubel, Cyrine Gannoun Mannaï, Karl ValentinCitoyens, à vos théâtres… !

Le deuxième travail présenté aux invités du CAAFRT consiste en une adaptation d’un texte écrit par Karl Valentin durant les années 1930. « Pourquoi des théâtres vides ? À qui la faute ? » Deux questions qui amorcent la scène en engageant la salle et les acteurs dans un échange où le théâtre devient sujet et matière vivante. La fluidité contagieuse du jeu instaure un dialogue essentiel : « pourquoi n’introduit-on pas le théâtre obligatoire… comme l’école obligatoire ? » À une époque où nos sens sont obnubilés par les scories de la culture consumériste, la réponse à cette question devient urgente. Oratoire, la question se transforme pour nous fournir une réponse : « Le théâtre n’est-il pas école ? »

Cette dernière question me rappelle l’axe d’un dossier sur le théâtre tunisien que j’ai co-rédigé avec Ezzeddine Gannoun (voir Le MagÉco n- 2, février 2012). Comment faire vivre les gens du théâtre de leur métier en replaçant le quatrième art au centre d’une dynamique qui rattache l’art aux circuits économique et industriel du pays ? Le jeu de nombres et de statistiques ouverts sur les réalités, constatées et / ou rêvées, de nos théâtres n’est pas gratuitement ludique. Cela rappelle qu’il est tout à fait possible de remplir nos salles de théâtre : il suffit de faire de la culture et de l’art une composante incontournable de notre citoyenneté.

 

Le Chant du possible

Lorsque j’ai voulu en savoir davantage sur cette autoréflexion du quatrième art, Ezzeddine Gannoun m’a proposé d’en condenser le sens dans une des formules dont il maîtrise l’art : « Il est dit que le théâtre est voué à l’éternité puisqu’il naît et meurt en même temps… ». La primauté de l’instant théâtral dont parle le dramaturge réfère à une ipséité fondamentale qui unit l’artiste et son spectateur dans cette intensité (fugace) de l’acte créatif. Mais cette parole et cette présence instantanées sont paradoxalement vouées à « l’éternité » du fait qu’elles résonnent dans nos cœurs et dans nos consciences : la dialectique des identités-altérités sous-tend le travail organique qui module les croisements, scéniques, de l’individu (conscience libre) et du groupe (corps social).

 

Réalisée avec des acteurs imprégnés de cultures diverses, cette fresque théâtrale est inséparable d’un rêve (conscient) qui traverse les drames de la vie. La polyphonie des mots est composée avec des maux qui frappent notre monde. Seule la force du chant final réussira à rapprocher ces âmes perdues. Le finale, hautement vocal, se charge de panser les plaies d’un réel traumatisant. Enveloppés par les vibrations d’un gospel africain, les accents de la douleur sont relayés et incarnés par ceux qui s’ignoraient. Chanter à l’unisson consacre l’amour et la solidarité comme valeurs suprêmes. La communion des identités exacerbées se réalise dans les mélodies d’un concert de voix qui nous met sur la voie de l’autre. Ainsi, malgré les déceptions et les parterres à moitié vides, le théâtre ne cesse d’ouvrir ses portes (et ses bras) à nos idées et à nos rêves les plus fous.



 

Adel Habbassi

02/07/2012