L’attente des femmes de Djerba | Laakri Cherifi, Moufida Tlatli, Rabia Ben Abdallah, Sabah Bouzouita, Ghalia Ben Ali, Hend Sabri, Ezzeddine Gannoun
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Laakri Cherifi   

L’attente des femmes de Djerba | Laakri Cherifi, Moufida Tlatli, Rabia Ben Abdallah, Sabah Bouzouita, Ghalia Ben Ali, Hend Sabri, Ezzeddine GannounLe titre qu’a donné la réalisatrice à son film « La Saison des hommes » est une métaphore satirique qui fait des hommes une saison, un cycle dans l’univers des femmes.
En effet, le phénomène de l’immigration et de l’exode rural vers les grandes villes pour rechercher du travail, en occurrence les hommes de Djerba qui quittent leur famille pendant onze mois, laissant à leur épouse le soin d’élever leurs enfants conçus durant le mois de repos, est une satire et une provocation de ce monde d’hommes.

 

On se rend compte que ce retour ne remet guère de l’ordre dans la vie de leur femme cloîtrée dans l’Ile de Djerba et sous l’autorité de leur belle-mère. Les retrouvailles avec leur mari sont moins importantes que les préparatifs du retour à leur lieu de travail, Tunis. La solidarité de ces femmes est très touchante, dans la mesure où elles subissent le même sort, celui d’être dans l’attente, et qui savent qu’au bout d’un mois, elles vont replonger de nouveau dans cet univers de femmes, sous la tutelle de leur belle-mère qui fait régner de l’ordre de façon très pénible pour ses belles-filles. Cependant, ce qui est frappant dans cet univers féminin, c’est cet esprit de conscience et de responsabilité chez ces femmes envers leur foyer et leur fidélité à cet héritage qu’elles doivent transmettre de mère en fille.

Le film de M. Tlatli décrit une situation particulière, qui peint moins un pouvoir abusif masculin qu’une forme de matriarcat, dont la belle-mère d’Aicha représente une variante de la violence, construite sur l’absence, mais aussi sur la faiblesse prétendue des hommes.

Personnages mythiques de « La Saison des hommes »

Aicha

Le film commence avec le départ d’Aicha de la ville de Tunis, pour retourner, avec son fils né autiste, dans l’Ile de Djerba d’où elle vient. C’est en ouvrant la porte de la grande maison de Djerba qu’Aicha s’infiltre dans le passé, pour se souvenir de son mariage avec Saïd qui s’absente de la maison pendant onze mois, de sa vie de famille, avec ses belles-sœurs, régentée par l’autorité de sa belle-mère.

Aicha, l’héroïne du film, est présentée comme la pénélope des temps modernes. Elle incarne la quête d’une femme condamnée à vivre sous la tutelle dominatrice de sa belle-mère, à tisser des tapis que son mari vend à Tunis. Elle signe un pacte avec son mari, selon lequel elle quittera l’Ile de Djerba à condition qu’elle produise assez de tapis pour qu’il fasse fortune à Tunis, et surtout qu’elle lui donne un fils. Aicha refuse son sort et ne se résout pas à attendre un mari, au fil des années, qui oblige sa femme à lui donner un garçon pour aller le rejoindre à Tunis. En revanche, elle veut changer, non pas pour respecter les coutumes qui exigent d’une femme d’enfanter d’un mâle sous peine de répudiation. Elle désire avoir un garçon pour qu’il la libère et lui permette d’aller à Tunis et, en même temps, elle n’en veut pas, car il signifie aussi la domination des hommes sur les femmes.

 

L’attente des femmes de Djerba | Laakri Cherifi, Moufida Tlatli, Rabia Ben Abdallah, Sabah Bouzouita, Ghalia Ben Ali, Hend Sabri, Ezzeddine Gannoun

 

Bien que bénéficiant d’un statut juridique dans les pays du Maghreb, ces femmes ne peuvent chasser de leur esprit qu’elles sont considérées comme des êtres inférieurs et dominés par l’homme et les traditions. La condition féminine dans le monde oriental n’est pas simple à vivre. Bien que révoltée, la femme ne peut exprimer ses douleurs qu’à travers des murmures intérieurs, ainsi que par des mortifications qu’elle transmet à sa descendance. Aussi, assistons-nous à une description, parfois terrible, de la vie de ces femmes obligées de brimer leurs envies, leur sensualité et leur épanouissement sexuel. Lorsqu’Aïcha demande à son mari de prendre soin d’elle, celui-ci se révolte.

La femme, dans la culture musulmane traditionaliste, ne doit jamais révéler ses sentiments ou un quelconque désir sensuel soit-il, sous peine d’être répudiée.

Les hommes sont filmés d’une manière très critique. La cinéaste leur a donné le rôle d’hommes très engagés dans leur monde professionnel, malgré leur système économique qui n’est pas très constant. Ils assurent à leur femme une vie stable matériellement. Pourtant elles manquent du principal. Elles sont toutes mal dans leur corps, dans leur vie, et ce n’est certes pas un mois de congé de leur mari qui va les guérir de leurs douleurs et de leurs solitudes.

Il n’y a donc que le temps, la confiance et la communication qui peuvent sortir ces hommes de ce fléau dont ils n’ont jamais l’occasion de prendre conscience, parce que dès qu’ils arrivent, ils sont harcelés par leur mère. La puissance de la belle-mère, présentée dans « La Saison des hommes », s’explique par l’autorité particulière que nos sociétés accordent à une mère vis-à-vis de son fils.


Zeineb
Le personnage de Zeineb, la belle-sœur d’Aicha, est très significatif. Elle voit son mari partir le lendemain de ses noces et ne le revoit plus jamais. Depuis neuf longues années, Zeineb vit avec ses parents, enfermée dans une chasteté qu’elle tolère avec peine. Lorsque sa mère lui demande de cesser le tissage des tapis avec Aicha en lui conseillant de retourner dans son foyer conjugale, Zeineb s’y refuse.

L’œil de Tlatli, absorbé par les bouleversements que la spoliation fait naître dans l’âme de ce personnage, nous livre des scènes de bouillonnement et d’ hystéries d’autant plus terribles que tout demeure ténébreux dans le corps du personnage. La cinéaste dit au gré de son autobiographie cachée dans son film: « Ces personnages sont faits de petits bouts de ma vie. Ainsi, ma tante restée vieille fille. Ma tante vivait à la maison quand j’étais enfant… »(*)

Les deux femmes, Aicha et Zeineb, forment un ensemble aiguisé de deux femmes guerrières, combattant pour leur affirmation contre un régime traditionnel [matriarcal] bâti sur des codes hiérarchiques accablants et inextricables. Comme c’est toujours la belle-mère qui détient les rênes du pouvoir sur ses enfants et ses belles-filles, les conflits matrimoniaux s’achèvent dans l’incapacité du fils de tenir tête à sa mère, ce qui conduit à la soumission et à l’obéissance aveugle de la belle-fille.


L’attente des femmes de Djerba | Laakri Cherifi, Moufida Tlatli, Rabia Ben Abdallah, Sabah Bouzouita, Ghalia Ben Ali, Hend Sabri, Ezzeddine GannounMeriem et Emna

Le film, débutant à Tunis, montre deux jeunes filles qui s’éloignent peu à peu de leur mère, pour mener leur propre vie. À travers elles, on observe un désir d’émancipation et un espoir réel de s’affranchir de ces traditions séculaires. Meriem et Emna, deux jeunes sœurs modernes, sont les seules, après la naissance de leur frère autiste, Aziz, à être aidées et soutenues par leur mère, en ayant leur liberté et une indépendance qu’elles payent au prix très cher.

Meriem, l’aînée, mariée depuis six mois avec un médecin, est toujours vierge. Elle est perdue dans un souvenir d’enfance difficile à oublier, celui d’une tentative de viol, alors que la cadette, Emna, est prise dans une relation amoureuse compliquée avec son professeur de violon, qui est un homme marié.

La réalisatrice possède l’art des «flashbacks» qu’elle manie habillement. Elle se révèle aussi d’une grande subtilité en bâtissant des parallèles entre la vie de soumission d’Aicha, il y a dix ans, et celle de ses filles qui, aujourd’hui, veulent vivre autrement.

L’attente des femmes de Djerba | Laakri Cherifi, Moufida Tlatli, Rabia Ben Abdallah, Sabah Bouzouita, Ghalia Ben Ali, Hend Sabri, Ezzeddine GannounAziz
Aziz est l’enfant qui porte toutes les charges culturelles et mythiques du monde arabe. Il est né autiste. Il est le produit du désir et du non désir, qui replace Aicha dans son espace originel. La culture du non-dit peut alors s’exprimer à travers l’image.


Sur le dernier plan du film, Aziz se concentre sur les fils rouges du tissage. La fin est le symbole de l’enfermement et de la frustration des femmes tunisiennes. La réalisatrice a choisi une fin ni victorieuse ni tragique.

L’œil-caméra de Tlatli n’est pas seulement là pour filmer les corps frustrés de ces femmes d’aujourd’hui. Elle revient sur la condition de la femme arabe et sur la coexistence conflictuelle entre le poids de la tradition et le souffle de la liberté auquel elles s’aspirent. Avec force et simplicité, elle construit un récit émouvant sur l’émancipation féminines et peint une jolie chronique qui entremêle les périodes, en racontant le destin des femmes d’une même famille. Une belle-mère intransigeante, deux épouses et une belle-sœur, pourtant si différentes, deux sœurs de la génération suivante, le garçon tant convoité mais autiste, forment une communauté où s’entrelacent désirs et spoliations, velléités de révoltes et fidélité aux traditions.

Est-ce une des caractéristiques de Moufida Tlatli de tourner des films qui s’articulent sur un souvenir distancié? Dans son premier long métrage « Les Silences du palais», la jeune fille, Alia, devenue femme, se rappelait la vie qu’elle avait menée auprès des princes et des concubines. Dans son second film, « La Saison des hommes », c’est la pensée multiple d’Aicha et de son entourage qui dirige le spectateur. Les événements ayant eu lieu dans le passé sont évoqués par le biais d’un point de vue partant du présent. Ainsi les films de Tlatli sont de véritables allégories de la mémoire de la femme tunisienne.

 

(*) Gamas, N., « Portrait d’une réalisatrice : Moufida Tlatli met en scène le monde intérieur de l’émancipation des femmes », The Gardian Africulture, n°56, septembre 2000.



Laakri Cherifi

02/07/2012