Le singulier destin du danseur Eddy al-Firzli | Yussef Bazzi
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Yussef Bazzi   
  Le singulier destin du danseur Eddy al-Firzli | Yussef Bazzi L’artiste qui n’a pas la renommée d’une star, l’artiste qui reste cantonné à un passé révolu est le plus souvent ignoré par les médias et la mémoire collective.
J’ai tenté d’aller sur les traces d’un parcours similaire, avec le danseur Eddy al-Firzli, de dresser le portrait de cette vie «suspendue», mais néanmoins longue, que l’on peut réduire en un seul acte: la répétition de l’échec.
Eddy al-Firzli est le prototype culturel et sans éclat de la période coloniale et postcoloniale, de l’Orient arabe.

Dans les ruelles étroites et ascendantes situées sur le flan de Karm al-Zeitoun, dans le quartier d’Achrafieh, à Beyrouth, je suis la voiture qui me guide vers la maison d’Eddy al-Firzli, professeur de «danse de salon», aujourd’hui âgé de quatre-vingt ans.
Mme Oumayma, qui gravit avec moi l’escalier étroit et usé du vieil immeuble, fait montre d’un enthousiasme intact envers celui qui lui a appris les règles de la danse de salon: valse, samba, rumba, claquettes, etc. «M. Eddy al-Firzli, dit-elle, a consacré sa vie à la danse. Il n’a jamais eu ni fortune, ni enfants, ni renommée. Toute sa vie a été vouée à l’apprentissage de la danse.»
Dés l’entrée de l’appartement, on découvre un tableau en bois accroché au mur sur lequel on lit en grandes lettres brillantes et en français: «Musée de la danse». En effet, le propriétaire des lieux a voulu en faire une exposition permanente, un musée personnel, où les photos tapissant chaque coin de mur, le montrent en train de danser, le tout se mélangeant avec des photos de stars de cinéma et de théâtre, exécutant elles aussi des pas de danse.
Cette fusion, si l’on peut dire, permet à notre hôte de se situer dans le monde qu’il a voulu vivre, de créer une proximité entre son art et celui des célébrités, établissant ainsi une «confrérie» de la danse mondiale, puisque les nombreuses récompenses qu’il a obtenues le rassurent dans l’idée qu’il appartient vraiment au monde des grands danseurs. Les photos agrandies, dispersées entre le sol et le plafond, sous le verre des tables ou collées sur les armoires, sont la preuve d’un parcours riche, en termes de performance, d’efforts, de spectacles. D'autres photos datant d’époques diverses, prises dans des lieux différents, à Londres, Paris, New York, ou à Beyrouth participent de cette grand messe iconographique d'un vécu voué à la danse.
Mon hôte insiste pour que je passe la soirée avec lui, autour d’un verre de whisky, de petits salés et de petits fours. Il s’était préparé à revivre les soirées d’antan, au cours desquels on offrait le whisky, généreusement, comme on offrirait aujourd’hui le café ou un verre d’eau fraîche. Eddy al-Firzli ne parle pas très bien l’arabe, il s’exprime d’abord en français puis en anglais s’il y a lieu: «Je n’ai pas eu le temps d’apprendre l’arabe… J’apprenais la langue de la danse seulement», dit-il sur un ton définitif. C’est comme s’il voulait que nous comprenions combien il s’est impliqué toute une vie dans son art. Les quatre-vingts années se sont écoulées, probablement, en un instant figuré, métaphorique : instant de danse rêvé et obstiné. A la fin des années trente, il fréquentait les salles obscures, de la place des Canons, à Beyrouth, là où l’on projetait les films de Fred Astaire, Jim Carey et autres. Les comédies musicales dont il était passionné: «Ma passion pour la danse est née à partir de ce moment-là».
Un jour de 1940, en pleine deuxième guerre mondiale, alors que le Liban est sous mandat français, et la France sous le régime de Vichy, Eddy al-Firzli qui ne s’intéresse qu’à la danse, se rend au bar «Kit Kat», célèbre cabaret de Zeitouna où il rencontre le couple de danseurs Maria et Alfonso. Il insiste auprès d’eux pour qu’ils lui apprennent à danser. Il est alors âgé de 16 ans. A dix sept ans, c'est au tap dancing et aux claquettes qu'il s'initie. Le singulier destin du danseur Eddy al-Firzli | Yussef Bazzi Trois fois par semaine et durant trois ans, Eddy fréquentait l’école de danse. Il se rappelle qu’en 1942, alors qu’il était fonctionnaire civil dans l’administration de l’armée française, le général De Gaulle vint en visite à Beyrouth. C’est avec nostalgie et beaucoup de fierté qu’il se souvient de ce temps-là. La communauté française avait voulu honorer le Général en l’accueillant dans les jardins de Sanayeh. C’est alors qu’Eddy al-Firzli a demandé au lieutenant officier de lui permettre d’organiser un spectacle à cette occasion. Ce fut sa première apparition en public. Il y présenta un spectacle où il imita la danseuse Carmen Imalda. Il chanta alors avec une voix féminine, s’habilla comme elle, avec un chapeau surmonté d’une corbeille de fruits exotiques et dansa à sa manière.
Deux jours plus tard, on le convoqua au palais et De Gaulle lui offrit un portefeuille en cuir décoré de la croix de Lorraine (symbole de la résistance française). Mon hôte se lève soudain pour me montrer le trésor que renferme une boîte cachée dans l’armoire.

Sans nul doute, les années quarante semblent avoir été son âge d’or, une époque où il avait fréquenté de grandes célébrités. Ainsi en 1944, alors qu’il était encore dans l’armée française, Joséphine Baker se rendit avec sa troupe à Beyrouth.. Eddy al-Firzli eut l’occasion de danser avec elle au cinéma Roxy, puis au club des officiers, et enfin au stade de Chayla, lors d’une cérémonie destinée aux gradés de l’armée.
La seule chose qu’il regrette c’est de n’avoir pu approfondir ses liens avec Joséphine Baker: «J’ai failli devenir fou quand il m’a été impossible de la revoir après les spectacles. L’officier dont je dépendais m’a refusé une permission, il me détestait. J'ai couru à l’ambassade où l’on m’apprit qu’elle était déjà partie à l’aéroport, je l'y suivis mais l’avion avait déjà décollé. Je ne la revis plus jamais.»
Ceci nous rappelle une scène du film «Casablanca» mais celle-ci est une scène inachevée et triste. Une tristesse qui jette son ombre sur toute une vie car de cette histoire, il ne reste qu’une signature de la main de Joséphine sur la photo qu’elle lui offrit et qu’il garde dans son album de souvenirs.
Vers la fin des années 1944, une autre occasion se présente à lui, lors d’une visite touristique en Egypte. Un de ses proches installé au Caire lui fit faire la connaissance du plus grand chorégraphe des studios de al-Ahram de l’époque, Eddy Farès. Eddy exécute alors une danse en sa présence qui va lui permettre de participer au film «al-Dunya bi kheir» (le monde va bien), en compagnie des acteurs Ibrahim Hammouda et Amira Amir, mais il laisse passer l’occasion en or qui aurait pu lui permettre d’appartenir définitivement au monde des arts et du cinéma. Dès la fin de ses vacances, il regagne Beyrouth.
Jusqu’en 1949, il travaillera auprès de la firme pharmaceutique Bayer, mais il n’abandonne pas la danse pour autant. C’est pour le jazz et le tap dancing qu’il se rend à Londres, à la Body Bradly School of stage dancing, pour se perfectionner chez Bert Stimale qu’il aura l’occasion de revoir à Beyrouth en 1958, en tant que premier chorégraphe de la troupe Caracalla, la plus célèbre du monde arabe aujourd'hui encore. Encore une fois, Eddy al-Firzli laisse échapper sa chance. Il consacre toute l’année 1950 à la danse. Il n’a pas souvenir d’une vie londonienne, ni d’histoires ou d’événements. Il ne se souvient que de la danse. Même si celle-ci était vide de paradoxes, de détails, d’anecdotes qui font le charme d’une vie ou d’une expérience. Seule la photographie d’un pas de danse figé, à l’instar des photos immobiles, rien avant, ni après, ni pendant.
Cette passion fébrile pour la danse sera récompensée cette année-là, lors du concours du théâtre de la BBC. Il reçoit en effet le premier prix pour le tap dancing. «J’ai été longuement applaudi. J’ai exécuté des pas difficiles et des mouvements corporels presque miraculeux», dit-il. Depuis ce jour et jusqu’en 1986, Eddy al-Firzli se rend à Londres, une fois par an.
Soudain, mon hôte interrompt le fil de ses souvenirs et revient brusquement sur l’histoire avec le film de Fred Astair The band wagon, projeté dans la salle du Capitol, à Beyrouth. «C’était un film agréable qui me poussa à aller voir l’agent de la compagnie Metro Goldwyn Meyer pour lui demander de m’accorder une réduction sur le billet d’entrée pour que je puisse voir le film, trois fois par jour, durant une semaine.» Après quoi, Eddy passa beaucoup de temps à imiter chaque pas de danse exécuté par Fred Astaire. Le singulier destin du danseur Eddy al-Firzli | Yussef Bazzi Enfin, pour faire de la danse son métier, Eddy al-Firzli fait le tour des cabarets d’al-Zeitouna, parfois gratuitement. Mais malheureusement, seules les troupes étrangères intéressaient les propriétaires. Cet échec professionnel va le pousser à apprendre la musique, entre 1952 et 1953 (violon et trompette). Il rejoindra beaucoup d’orchestres jouant dans les grands hôtels. Mais dans un accès de colère il dit: «Avec Elvis Presley et Bill Haley, la guitare va scellé le sort du violon, de l’accordéon et du piano. J’ai donc arrêté la musique pour reprendre la danse».
Dès 1954, il se consacre totalement aux cours de danse comme salarié de Tapline où il reste jusqu’en 1975. Il essaie de partir pour l’Amérique, ce qu’il fait enfin en 1969. Il se rend à New York où il apprend le jazz américain. Il continuera à fréquenter la métropole américaine jusqu’en 1973, obtenant des prix divers.
Ses premiers élèves furent Joseph Talatiniane et sa compagne Houda Tabet, puis un ministre libanais dont il n’a pas voulu révéler l’identité et sa femme française qui reçurent une invitation pour se rendre à Vienne et qui voulurent venir s’initier à la danse pour mieux profiter des mythiques soirées de danse de la capitale autrichienne.
Ce dont Eddy était fier c’était cette tradition libanaise qui a disparu depuis la guerre et qui a changé les mœurs du pays et son idéologie. Celle qui lui permettait de se rendre tous les ans à Yarzé, au ministère de la défense, pour entraîner les officiers et leur apprendre la danse de salon, afin qu’ils soient préparés aux célébrations de la fête de l’indépendance, qui avaient lieu au Casino du Liban.
En 1976, il retourne à Londres où il s’inscrit dans une école spécialisée pour les danses de salon et la danse sud américaine, sous la houlette de Peggy Spatser. Il obtient les prix du disco et de l’aérobic en 1981 et 1983, à un moment où la fièvre du disco enflamme les chaumières et les clubs de nuit.
Tout en admirant la photo de Nadia Gamal sur le mur, je lui demande si les danses folkloriques ont un sens pour lui. Il me répond qu’il s’était initié à la danse orientale avec Samia Gamal, il avait même fréquenté l’école de Georgette Jébara et appris la danse indienne. Par contre, il n’a jamais supporté la danse folklorique du dabké.
«Et la troupe de Caracalla», lui demandai-je? Il se contente de me répondre en français et de manière énigmatique que l’habit ne fait pas le moine.
Dans le salon, trône l’immense tourne disques, avec ses trente-trois tours et ses soixante-quinze tours. Il me montre ses albums de souvenirs, des photos sans vie de famille, ni récréations, ni escapades touristiques, ni vie sociale. Rien qu’une vie de danse, une vie entière saisie sur les pistes de danse, quatre-vingts années condensées dans un roman On achève bien les chevaux. Un roman qui raconte inlassablement cette danse collective sur une piste, jusqu’à la chute finale. Les albums d’Eddy al-Firzli ne parlent pas d’histoire d’amour, ni d’ébauche d’une relation, ou d'un quelconque changement dans le temps et l’espace. Une danse à Nice, à New York, à Beyrouth, à Londres, sur les planches d’un théâtre, au studio et rien d’autre. Une vie empreinte d'une passion infinie. «Je ne regrette qu’une chose, c’est d’avoir manqué de temps pour apprendre le flamenco.», dit-il, maintenant alors qu’il vit reclus dans son petit appartement, sur le flanc d’une colline comble de maisons et d’immeubles sauvages.
Eddy al-Firzli ignore tout de la guerre civile qui a eu lieu. Il écoute sans doute, s’informe, lit mais cela ne l’effleure pas et n’entre pas dans l'ordre de ses préoccupations. Il est coupé de la télévision et de toute vie sociale tapageuse. Il habite dans ce musée de la danse, dont les souvenirs hantent les murs. Il me commente d’un doigt tremblant les photos: «Ici, l’hôtel al-Boustan et son festival, là l’Hôtel Phenicia, pendant son âge d’or, le théâtre City Hall, le cinéma Capitol, New York, le Casino du Liban, le lycée français, le studio d’Alice Hatem Massabki, le club Geisha, au Central de Jounieh,…», et tant d’autres endroits où il s’est produit et où il a appris aux dames de la société comment danser dans les soirées de gala.
Eddy al-Firzli m’a déroulé toute sa vie qui ne pouvait contenir, selon moi, que ces moments romantiques empreints de poésie et dominé par ce corps frêle et souple exécutant un rythme cadencé sur une musique ancienne: «La danse est ma respiration.», dit-il, dans un moment d’ultime d'émotion.
Quant à moi, je tente de saisir les traits de cette vie pétrie de passion qui n’a apporté ni gloire ni richesse à son auteur. Seule reste à présent la peur de l’étiolement et de la déchéance physique. Yussef Bazzi
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