L’art du «printemps arabe» fleurit timidement au Liban  | Nidhal Ayoub,Jalel el Gharbi
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Nidhal Ayoub   
Alors que les pays arabes préparent le terreau à un paysage artistique en consonance avec l’insurrection de leurs peuples, le profil politique et sécuritaire du Liban a empiré. Le pays semble avoir choisi de rester en marge des révolutions se contentant d’un rôle secondaire.
Dans les pays arabes, la révolution ne s’est pas limitée à des manifestations revendiquant la liberté ; elle a impliqué tous les arts depuis le théâtre jusqu’au cinéma en passant par la chanson et la peinture. Au début, le Liban a cherché à suivre les événements et à soutenir les peuples dans leurs revendications tant et si bien qu’il a été contaminé par les insurrections produisant la sienne sous le slogan « A bas le régime confessionnel ». Mais cette tentative d’insurrection a vite été avortée parce que les Libanais sont incapables de s’ériger contre le système confessionnel dont certains pensent qu’il est la pire dictature dans le monde arabe. Lorsque par la suite, le nombre de pays en révolution a augmenté, le Liban s’est divisé, les uns soutenant ces mouvements, les autres les condamnant.
Les acquis réalisés par le Liban à diverses périodes de son histoire n’ont pas eu d’impact sur son rôle dans le printemps arabe. C’est ainsi que la création libanaise a été incapable de suivre les événements et les artistes, quelques initiatives personnelles mises à part, ont prouvé qu’ils n’étaient pas à la hauteur des missions révolutionnaires que les peuples arabes s’assignaient actuellement.
Jounaid Sari Eddine, dramaturge libanais, impute l’indigence de la production théâtrale du fait que le théâtre, étant le reflet de tous les autres arts, a besoin de plus de temps pour comprendre, assimiler et analyser ce qui se produit. Ce n’est que par la suite qu’il s’en fait l’écho.
Selon Jounaid, le théâtre a besoin de distance et de temps. L’artiste doit prendre position par rapport aux événements auxquels il doit donner une incarnation artistique pouvant susciter des problématiques, de nouvelles interrogations chez le spectateur. C’est pourquoi l’œuvre d’art doit être pensée et traiter du contexte sociopolitique de l’événement.
Les révolutions du monde arabe ont brisé le modèle artistique dominant et, bien que la « déflagration » artistique ne se soit pas encore produite au Liban, cela finira tôt ou tard par avoir des répercussions sur les arts. C’est ce que soutient Jounaid qui s’estime concerné par les révolutions arabes qu’il soutient.
A l’époque où personne n’osait rêver de changement dans le monde arabe, Zouqaq1 la troupe de Jounaid, a présenté un spectacle intitulé « Hamlet, on s’en va » qui traite de la chute des idéologies et des dictatures. Il a évoqué les événements avant même qu’ils ne se produisent puisqu’il a eu la prémonition des révolutions. Son œuvre était le produit de son époque, elle ne la précédait pas. Aujourd’hui que le temps est passé sur cette représentation, ils reçoivent une invitation à jouer à Tunisie, tant la pièce colle à l’actualité.
Contrairement au théâtre, la chanson n’a pas besoin de beaucoup de temps pour qu’on écrive ses paroles, qu’on les mette en musique et qu’on les interprète. Il suffit au chanteur de saisir l’instant pour produire une chanson en harmonie avec ses positions. C’est ce que les artistes libanais se sont empressés de faire concernant la Syrie par exemple. La majorité de ces artistes, qui se sont hâtés d’apporter leur soutien au président syrien Bachar Assad, n’ont jamais évoqué dans leurs chansons la corruption dans leur pays. Ils ont pris parti pour l’assassin et ont justifié le crime. May Hariri, chanteuse libanaise, s’en est fait un devoir et a chanté « Sudiste, je viens dire ma reconnaissance » en allusion au soutien apporté par le régime syrien à la résistance libanaise au sud. Quant à Mouïn Chérif, il considère que ce qui se passe en Syrie est un complot étranger. Sa position il l’a développé dans deux chansons « Dieu protège la Syrie » et « De tout cœur ». Dans sa chanson « Le monde se fâche », Aymen Zebib dit son amour pour la Syrie et pour Bachar Assad. Ces chanteurs ont par la suite été rejoints par Rabi’ Al Asmar, Ala Zelzeli, Amir Yazik, Wadi’ Mourad, Moulhem Baraket, Ridha, Mohamed Skander et d’autres encore. En revanche, d’autres artistes engagés ont exprimé une position claire en faveur des peuples arabes. Marcel Khalife a déclaré lors d’un gala son soutien total au peuple syrien répétant qu’il n’appuyait aucun régime arabe, car, comme il l’a signifié, un artiste qui dit « non » à la liberté n’en est pas un. « Je suis solidaire avec tout mouvement cherchant un autre sens à la vie, n’importe où dans le monde arabe, au Maroc, en Tunisie, au Yémen, en Syrie… » a-t-il déclamé. Ahmed Qabour a également livré sa position politique dans une chanson intitulée « Le cœur de la Syrie bat », alors qu’un trio qui n’a pas voulu révéler son identité, à cause des tracasseries subies par les Libanais soutenant la révolution, chante « Ô Syriens ». Malgré le brouhaha produit par les divergences des artistes concernant la Syrie, on ne pipait mot de ce qui se produisait à l’intérieur du Liban. Seules quelques voix ont accompagné la campagne pour la chute du système confessionnel, dont Raïs Beck dont les chansons critiquent habituellement la corruption au Liban. S’inspirant des révolutions arabes, Raïs Beck est descendu dans la rue pour participer avec la jeunesse au mouvement pour la chute du système confessionnel. Sa chanson « Révolution » fut reprise par les foules dont elle exprimait le souffle.
Les hommes de théâtre qui, eux aussi, ont pris part au mouvement de contestation y ont apporté leur touche artistique. Jamel Karim, connu sous le nom de « Jankouz » personnage qu’il a campé, s’est habillé en clown, a pris des ballons de diverses couleurs et il est descendu dans la rue. Il voulait défendre les couleurs après que les politiques les ont subtilisées aux enfants, chaque partie s’en accaparant une. Il a crié dans la rue : « Ils ont pris l’identité des couleurs, nous voulons les récupérer. Les couleurs sont à nous et non pas aux politiques. » Jamel dit qu’il n’est pas le seul à réclamer les couleurs. Ses collègues portaient un arc-en-ciel qui, symboliquement, baptisait tous ceux qui passaient dessus, les faisant passer du confessionnalisme vers la laïcité.
Ces touches et autres manifestations artistiques n’ont pas suffi à donner de l’élan au mouvement populaire. Face aux défis et difficultés qui entravent la contestation, la mobilisation des participants a baissé et le mouvement n’a pas pu gagner d’autres catégories sociales qui voient dans le système en place un bouclier les protégeant de l’autre. Pour sauver ce « projet » un groupe d’organisateurs a décidé de partir de la rue pour arriver à tout le monde, comme l’explique l’activiste Ali Chouqair. Le graffiti étant la clé de la rue, parce qu’il permet d’attirer l’attention du peuple et d’expliquer les objectifs du mouvement, les activistes ont choisi les voies principales et les avenues les plus fréquentées pour y inscrire leurs graffitis. Les slogans portent sur les préoccupations des gens et leurs souffrances quotidiennes du type : « Pourquoi le courant est-il coupé ? A cause du système confessionnel. » Un problème dont souffrent les Libanais, toutes confessions et toutes appartenances politiques confondues, depuis des lustres, précise Ali. D’autres slogans jouent sur la même corde sensible. Ils rappellent aux Libanais l’identité des vrais responsables de la situation économique et sociale dont ils souffrent : le problème de l’eau potable, des transports, de la cherté de la vie, des salaires, etc. Ces graffitis ont été bien accueillis par les gens, mais ils n’ont pas suscité la mobilisation nécessaire. Le temps est vite passé et le mouvement a vite pris fin. Les slogans sont encore visibles sur les murs, autant de souvenirs empreints de regrets qui hantent encore les Libanais. D’autres graffitis ont vu le jour. Ceux-ci ne se rapportent pas seulement à la situation au Liban. Face à la répression exercée sur les Libanais soutenant les révolutions arabes, ces derniers n’ont pas trouvé d’autres recours que les graffitis pour exprimer leur soutien aux Syriens et aux autres peuples arabes. Cela va du « Lion (en arabe Assad) de la forêt sur un tank » à un dessin qu’on trouve dans divers quartiers de Beyrouth représentant le footballeur syrien Abdel Basset Saroute avec l’expression « Dieu te protège » en allusion aux coups de feu tirés par les « gangs du pouvoir » dont il a été victime. On peut voir aussi des graffitis se rapportant à l’Egypte ou à d’autres pays encore, autant d’illustrations de ces arts de la rue.
Ce n’est pas seulement sur les murs qu’on voit des dessins. Journaux et sites internet ont également les leurs, comme ceux de l’artiste Amel Akouch qui n’a pas attendu que soit réclamée la chute du système confessionnel pour critiquer celui-ci. Ses archives regorgent de dessins traitant de cette question à tel point que l’un d’eux a été reproduit sur la banderole d’une manifestation revendiquant la chute du régime libanais. Amel pense que l’art est une véritable mission qui ne se limite pas à un temps précis et qui vit grâce aux autres. Ses dessins ne se limitent pas à ce qui se passe au Liban. Elle a accompagné dans son œuvre les évènements du monde arabe. Elle pense que ce qui se produit est sans précédent et qu’il est normal qu’elle en fasse l’objet de ses dessins. Elle soutient que la création existe en dehors de l’événement. Si l’événement ne touche pas l’artiste, il ne pourra pas l’exprimer avec spontanéité ni de manière réussie.
Un tel intérêt pour les révolutions arabes semble faire défaut chez de nombreux intellectuels et artistes libanais. Fainéantise devenue caractéristique du milieu artistique diront les uns. D’autres y verront le résultat inévitable des divisions caractérisant la société libanaise avec ses artistes et ses intellectuels qui désormais ne considèrent plus les préoccupations des autres qu’à travers leur appartenance politique et confessionnelle. De l’autre côté, on trouve des jeunes qui n’ont pas perdu l’espoir de voir les rues du Liban, ses théâtres et ses maisons, contaminés par le printemps. Car le printemps arrivera inéluctablement. L’union des peuples arabes verra le jour comme le prévoit le graffitiste égyptien Janzir dans un graffiti qui a su trouver sa voie vers la capitale libanaise.

Nidhal Ayoub
Traduction de l’arabe vers le français de Jalel El Gharbi
14/01/2012