Et maintenant on va où? | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
Au milieu d’une plaine désertique, des femmes vêtues de noir s’avancent – choeur antique, corps unique- vers un cimetière. Elles exécutent une sorte de ballet mortuaire, danse lancinante comme la douleur des deuils à répétition qu’elles ont du endurés; puis le cortège se scinde en deux, les musulmanes se dirigent vers un côté du cimetière, les chrétiennes de l’autre. Dès cette première séquence, la couleur est annoncée: le film ne mimera pas la réalité, il va la distordre pour mieux la sublimer.

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“Et maintenant on va où”, second long métrage de Nadine Labaki, est une fois encore une histoire de complicité féminine mais le côté intimiste de Caramel a été abandonné au profit d’un récit épique emprunt d’une dimension tragi-comique qui fait passer les spectateurs du rires au larmes.

Un peu à la façon des contes, le nom des lieux et les repères temporels sont flous, effacés, interchangeables. Le Liban n’est jamais directement nommé. En revanche dans cette narration filmique, la musique, signée Khaled Mouzannar, occupe une place de choix. Elle sert d’indice, d’intercalaire, d’élément de distanciation.“Le village de mon film aurait pu s’appeler Utopia” raconte Nadine Labaki pour qui le cinéma permet de recréer la réalité, d’inventer “des mondes utopiques”.

Dans ce village isolé, deux communautés chrétienne et musulmane vivent en paix dans une atmosphère bon enfant. Les habitants vaquent à leurs occupations, solidaires pour contrer l’isolement. Réparer un vieux téléviseur à usage collectif, acheter les quelques biens de consommation que ramènent de la ville deux adolescents enfourchant une vieille mobilette transformée en triporteur, se réunir dans le café tenu par Amale, jeune femme fort belle qui n’a pas la langue dans sa poche. Le rôle est joué par Nadine Labaki.

Pourtant lorsque de nouveaux affrontements éclatent, les hommes du village sont prêts à reprendre les armes du précédent conflit pour se livrer une guerre (de religion) sans merci. Leurs femmes vont les en empêcher. Car, malgré les quelques escarmouches qui se glissent dans leur quotidien, celles-ci entretiennent des relations fortes, tissées d’échanges, de connivences, d’entraide. Ces ingrédients affectifs, ces fondamentaux relationnels parviennent à les propulser au delà de l’intérêt exclusif de la communauté à laquelle elles appartiennent.

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Ainsi vont-elles inventer mille stratagèmes. Les scènes burlesques s’enchaînent entrecoupées de drames. L’imam et le prêtre les soutiennent dans leurs plans “les plus diaboliques” : l’arrivée d’un groupe call girl russes à la blondeur envoûtante qu’elles ont fait venir de la capitale pour adoucir les pulsions meurtrières de leurs hommes, une grande fête à base de patisseries orientales fourrées de haschich et de tranquillisants…Toutes les transgressions sont permises.

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“J’ai voulu rendre hommage aux femmes de ma famille qui ont beaucoup souffert. Je pense sutout à une de mes tantes dont le fils a été retrouvé coupé en morceaux dans le coffre d’une voiture. Malgré cela elle continue à vivre, à survivre, sans se départir de son sens de l’humour”, expliquait Nadine Labaki au public lors de l’avant-première de son film. C’est à l’occasion du conflit qui a éclaté au Liban en 2008 que Nadine Labaki a eu l’idée de cette histoire, à l’époque elle était enceinte, sa maternité lui a dicté le scénario.

Et maintenant on va où? | Nathalie GalesneLa tragédie y cotoie la comédie, la toise, l’interrompt brutalement. Lorsque le jeune garçon chargé du ravitaillement du village est tué par des miliciens musulmans, sa mère chrétienne cache la mort de son fils martyr pour éviter le pire. La séquence de cette femme tenant son fils dans ses bras, telle une “pietà” qui atteint le paroxysme de la souffrance sans la métamorphoser en violence, offre une vision de la religion épurée, réhabilitée : ce ne sont pas les religions, ni la foi qui sont en cause mais l’interprétation et l’usage qu’en font les hommes, nous suggére Nadine Labaki. Cette séquence renvoie à plusieurs images mariales qui ponctuent le film: statue de la vierge brisée, vierge versant des larmes de sang.

Et maintenant on va où? | Nathalie Galesne“Cette larme de la vierge est comme un hommage à la fascination que j’éprouve pour cette femme. J’ai grandi avec cette fascination et je ne m’en cache pas” livrait récemment la réalisatrice dans un entretien publié par “La vie”. “Le drame est que nous sommes chrétiens, musulmans, druzes avant d’êre libanais.”

Joués par des comédiens, pour la plupart non professionnels, choisis par Nadine Labaki pour leur naturel et leur personnalité, les personnages du film sont très convainquants. Pour leur performance d’acteur ils n’ont d’ailleurs pas hésité à changer d’identité, les musulmans endossant des rôles de chrétiens, et inversement. C’est le cas de l’imam joué par un chrétien, du prêtre maronite joué par un musulman, ou encore la femme du maire, chrétienne dans le film, joué par une musulmane.

Brouillage, renversement, travestissement des codes…Tout à été fait, y compris dans les coulisses du film, pour travailler sur les notions d’autre, d’identité, d’altérité, jusqu’à l’accélération finale où les femmes du village décident de se convertir à la religion de l’autre.

En mettant les communautés sur un même pied d’égalité, en appréhendant le Liban au delà de sa réalité complexe et douloureuse, on pourra reprocher au film de Nadine Labaki d’éluder la mémoire et l’histoire qui ne cessent d’assombrir cette région du monde si difficile à décrypter. Toutefois le film rend hommage à un sentiment de plus en plus répandu au Liban, surtout chez les jeunes, la lassitude du communautarisme et le désir de vivre dans une nation unifiée. (cf. l’enquête publiée dans babelmed.net sur les jeunes Libanais).

Et maintenant on va où? | Nathalie GalesneC’est pourquoi “Et maintenant on va où?” est avnt tout fable émouvante qui invite à transcender la mort, la guerre, la foi pour un mieux vivre ensemble dont les femmes se font les figures tutélaires. D’où le succès du film: il a remporté le prix du public au festival de Toronto, il représentera le Liban aux Oscars 2012, et comptait déjà en France 175 702 entrées en 2nde semaine.

Et maintenant on va ou? Réalisatrice Nadine Labaki. Co-production France, Liban, Italie Egypte. Avec Claude Baz Moussawbaa (Takla), Layla Hakim (Alaf), Nadine Labaki (Amale), Antoinette El-Noufaily (Saydeh) ; Julien Frhat (Rabih)…



Nathalie Galesne
(05/10/2011)

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