Images du Liban, Liban d’images | Jamal Belmahi
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Jamal Belmahi   
 
Images du Liban, Liban d’images | Jamal Belmahi
Rawane´s Song, Mounira Al Solh
La guerre, Beyrouth, murs en ruines. Il s’agit bien d’une rétrospective du cinéma libanais. Pour sa cinquième édition du 3 au 14 Juillet 2007, le festival de cinéma de la ville de Paris a choisi le pays des cèdres comme pays à l’honneur. Une soixantaine de films des quinze dernières années, courts et longs métrages, documentaires et art vidéo, films essais et d’animation étaient au programme. Trois hommages aussi: l’un au duo de créateurs Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, un autre au documentariste expérimental Waël Nourredine et un troisième à Danielle Arbid.

La présentation de travaux d’artistes provenant d’un pays arabe ne vient pas juste enrichir l’offre culturelle abondante d’un grand nombre de villes européennes. Depuis les événements du 11 septembre, une telle programmation a un enjeu particulier: celui de la représentation et dans le cinéma en particulier, celui des images. Quelles images, les créateurs arabes ont-ils d’eux-mêmes? Quelles images peuvent-ils avoir d’eux-mêmes? Quelles images les médias européens ou américains donnent-elles des pays arabes? Quelles images des arabes veulent-ils avoir? Les pièges sont nombreux. Les réponses -quelles qu’elles soient- nécessitent une remise en cause permanente tellement les conséquences peuvent être lourdes et désastreuses. Dans aucun autre pays arabe, les créateurs sont plus sensibles à ces questions qu’au Liban. Si les aides publiques sont pratiquement inexistantes, les initiatives privées ne manquent pas. La Fondation Arabe pour l’Image en est un exemple probant. La présence de plasticiens ou d’artistes vidéo comme Walid Raad ou Akram Zaatari dans les plus grandes manifestations d’art contemporain (Documenta, Biennale de Venise) en est un autre. Dans le cinéma, si la production de longs métrages est encore très faible (une moyenne de 1 à 2 par an ces dernières années), les films expérimentaux ou essais à budget très limité ne manquent pas. Pour Khalil Joreige, l’absence de gros moyens dans le cinéma est un encouragement à l’expérimentation.
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Le Chewing-gum rouge
Quelles images du Liban les programmateurs de Paris Cinéma ont-ils donc choisi de nous présenter? La réduction médiatique du Liban à la formule guerre-Beyrouth-murs en ruines de ces dernières années est heureusement bousculée par certains créateurs. La tentation semble pourtant grande de reproduire ces stéréotypes visuels avec quelques procédés esthétiques (commentaires s’affichant sur l’écran, musique électronique) en plus pour certains. Cette catégorie de films ne vient en fait qu’alourdir un stock d’archives déjà oppressant. Aucun recul, aucun travail qui ne permet une réappropriation du présent. L’autre versant du problème serait dans la reproduction d’une vision orientaliste du Liban. Des personnages de bons orientaux, coiffeurs amusants, amant déclamant de la poésie ou alors des chroniques familiales avec un arrière goût parfois involontaire de communautarisme. Si un certain nombre de films de cette rétrospective s’inscrivent encore dans cette double «tradition», d’autres s’en échappent complètement. Les moyens employés sont divers. Dans le travail vidéo From Beyrouth with love, la fureur de tourner de Wael Nourredine redonne une charge émotionnelle et personnelle à la ville en introduisant des séquences dans lesquelles trois jeunes hommes se shootent à l’héroïne. Dans Rawane’s song de Monira Al Solh, l’ironie sur les constructions identitaires et sur l’impossibilité de parler de la guerre a quelque chose de libérateur. Le Chewing-gum rouge de Akram Zaatari est l’évocation d’une mémoire sensuelle à travers un chewing-gum déjà mâché. Entre désir et répulsion. Mais c’est surtout à travers l’hommage au duo Joana Hadjithomas et Khalil Joreige que la possibilité d’autres formes de représentation devient visible. La programmation de l’intégrale de leur filmographie permet de suivre leur cheminement. De leur premier long métrage Autour de la maison rose à leur dernier court Open the door, please, un programme conceptuel et sensuel profond s’est mis en place. Un programme qui n’est pas dans une rupture avant-gardiste, ni dans une fuite abstraite et élitiste, mais dans une recherche incessante de possibilités d’existence. Existences de l’individu face au groupe, du présent face au passé et de l’œuvre face au monde et à elle-même.
Le public parisien très hétérogène qui a suivi cette rétrospective le sait aujourd’hui: d’autres Liban existent, d’autres Liban sont possibles. Qu’attendre de plus d’un tel programme?
Jamal Belmahi
(23/07/2007)
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