A Beyrouth la poésie déserte les tribunes et rejoint les pubs | Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   
 
A Beyrouth la poésie déserte les tribunes et rejoint les pubs | Youssef Bazzi
Jadal Bizanti est un pub spécialisé dans la lecture de la poésie. Dans ce sens, Beyrouth a peut-être inventé le premier espace arabe qui allie soirée, amusement, «culture de l’alcool» et transmission, écoute voire expérimentation de la poésie. Puisque, régulièrement, des poètes de diverses générations se rencontrent chaque vendredi soir pour lire et veiller associant de la sorte les pratiques sociale et culturelle. Cela aura au moins permis de détrôner le vieux modèle lassant de la lecture poétique avec sa vieille et ennuyeuse scénographie traditionnelle. Car tribune et chair ont disparu et l’auditoire n’est plus constitué de rangées de spectateurs dans une salle. Avec cette nouvelle pratique, le goût de la poésie s’est mêlé à l’allégresse de savourer mets et boissons, à la douceur nocturne, à la délicatesse des lumières du pub, aux émanations de l’alcool et aux tentations de la mixité sur le rythme de la poésie et du verbe. Cela ne peut être pensé en dehors de la réputation de Beyrouth: une ville osant ce que d’autres cités arabes ne pourraient pas faire.

Cette expérience, qui avait commencé au Regusto avenue Al-Hamra (Alhambra) pour passer ensuite Chez André, fermé depuis, avait fini par s’établir depuis deux ans environ au Jadal Bizanti. Durant cette période, cette expérience a contribué à tester et à révéler une nouvelle génération de jeunes poètes dont les noms et les œuvres sont désormais connus. En outre, ce laboratoire, si l’on peut dire, a invité des poètes arabes du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, d’Egypte, d’Irak, d’Oman, de Jordanie, de Syrie, de Palestine, d’Arabie Saoudite en plus des poètes de l’émigration et de l’exil. Comme il a invité des poètes étrangers, de France et d’Allemagne. Mieux encore, un poète japonais vivant à Osaka a envoyé une lettre exprimant son désir d’être invité au Jadal Bizanti.

Comment l’histoire a-t-elle commencé?
Il y a trois ans, l’auteur de ces lignes était assis au Regusto avec le poète Yahia Jabeur ainsi que deux jeunes poètes Fidel Sbiti et Ghassen Jaoued. Soudain, ils se sont mis à échanger verres, cigarettes et poèmes. Ils se donnèrent rendez-vous pour la semaine d’après pour une séance similaire. D’autres personnes furent invitées. Ainsi le groupe fut rejoint par des poètes de différentes générations dont Abbès Baydhoun, Hassan Al-Abdallah, Iskander Habache, Sam’an Khawam, Nadhim Essaid, Mohamed Baraket et Houssine Ben Hamza.

Avec le succès de ces soirées poétiques, on déménagea Chez André. Et la soirée poétique du vendredi s’affirma comme un rite culturel à Beyrouth rassemblant des dizaines d’écrivains, d’artistes, de journalistes et de passagers. Selon le critique Ahmed Bazzoun: «Tout ce que ces gens cherchent, c’est de rendre la poésie au présent, à leur quotidien car les choses ne sont pas comme en France, le pays de la poésie par excellence. Là les poètes affichent leurs poèmes dans les bus et dans les trains. Ils poursuivent le public, lorsqu’il ne les suit pas parce que parvenir à l’autre, communiquer avec lui constituent le but de toute écriture.» Le caricaturiste Hassan Adlabi considère quant à lui que «lire dans un pub est plus amène… Cela ne s’accompagne pas de gorge sèche comme dans les salons officiels. Selon le romancier Imed Abdallah: «C’est une expérience très importante à l’échelle arabe: elle est l’expression de la présence libre et déclarée des poètes dans les bars.» Selon le speaker Zahi Wahbi: «Si la poésie, la forme asociale par excellence, fuit les tribunes des salons pour la marge, voici que la marge en est plus réelle que le centre même. » Quant au poète et journaliste Joseph Issaoui, qui fut l’invité d’une séance au pub, il considère que ce phénomène est «un élargissement de l’espace poétique, qui se limitait aux recueils et à des rubriques dans les pages culturelles. L’interaction et la transmission poétiques sont nécessaires pour l’acte créateur même». Bien entendu, Issaoui ne cache pas sa joie de lire devant des «amis» qu’il avait perdu de vue. Il considère cette participation comme «une importante récompense symbolique dans ce petit espace, dans les émanations du vin et dans le plaisir de s’écouter les uns les autres.»

L’opinion de Fidel Sbiti se situe à mi-chemin entre les deux dernières: «Comme ils se rencontrent sur les pages culturelles des journaux, les poètes peuvent le faire dans un café ou dans un pub là où le poème est directement mis à l’épreuve.»
Ces premières séances n’auraient pas pu se poursuivre si elles n’avaient été soutenues par de grands poètes, plus âgés et plus expérimentés qui ont conféré à cette expérience sérieux et crédibilité. «Les jeunes poètes écrivent et les grands veillent sur eux.» dit l’écrivain et éditeur Lokman Slim.

Ces séances qui ont vu le jour avenue Al-Hamra et qui ont emménagé tout près, avenue Caracas où le poète Chabib Lamine et le plasticien Mohamed Chems Eddine ont ouvert le Jadal Bizanti. Ce pub affiche des photos d’artistes, de poètes, de dramaturges, de grands chanteurs, de peintres ainsi que des tableaux de peinture, des extraits de recueils de poésie et des citations empruntées à des poètes ou des dictons comme «Aujourd’hui, rien que de la poésie, pour demain, on avisera.» ou encore: «Trinquez fort, la vie est sourde».

Un autre pub est apparu qui a cherché à attirer poètes et amateurs de poésie, Leyla, ouvert par Georges Faghali propriétaire des éditions «Moukhtarats» (anthologies) et par le jeune poète Sam’an Khawam dans le quartier d’Al-Jamiza. De nombreux poètes sont venus lire au Leyla, parmi lesquels le métropolite Grégoire Haddad qui n’avait rien à envier, ni en jeunesse ni en vitalité, à son assistance. Mais les séances du Leyla prirent fin à cause du «manque d’organisation et de l’attrait exercé par l’avenue Al-Hamra sur le fait poétique, sur les poètes et sur leur public.» selon l’explication de Sam’an Khawam qui a participé à l’organisation de ces soirées avant de se consacrer à la gestion de son pub. Khawam a sans doute raison d’attribuer le renoncement du Leyla aux soirées poétiques à son emplacement, bien que l’avenue Monod proche d’Al-Jamiza ait connu cette expérience lorsque le Time Out a organisé deux soirées poétiques francophones. Le pub UV a lui aussi donné une lecture en français dans le cadre du Printemps de la poésie.

«Ce mouvement institue une mémoire qui sera écrite ultérieurement» dit Hassan Adlabi. Quant à Imed Abdallah, il déclare: «C’est comme si le pays se refaisait. Je me sens serein à écouter les nouveaux poètes.» Sam’an Khawam précise: «nous sommes en train de nous créer une mémoire, une mémoire personnelle.» Alors que d’autres expriment leur crainte de voir ces séances se transformer en «routine sans aucun sens de l’émerveillement» selon le mot de Lokman Slim.

Ce qui est à remarquer, c’est que les plus grands poètes arabes ont été les invités de ces soirées qui se tiennent sans arrêt depuis trop ans. Mieux encore, de nombreux poètes non reconnus viennent de tous les pays arabes à Beyrouth pour tenter cette expérience. Ce qui corrobore l’idée que les pubs poétiques auront dans l’avenir un effet considérable en tant que lieu expérimental ou laboratoire. C’est ainsi que le Jadal Bizanti a récemment invité pour une nouvelle expérience les poètes Sébastien Dicenaire et Fabienne Laumonier dans une même soirée. C’est un style nouveau dans la déclamation, la lecture et la mise en scène, à la manière des performances (lectures théâtralisées) qui exploitent les ressources de l’électronique (le mixer) pour produire des voix et des effets sonores, en plus d’une guitare électrique miniaturisée. C’est une lecture sur un rythme théâtral, dans une interprétation accompagnée de musique et d’effets sonores qui met l’accent sur le ton, sur la respiration, l’élocution et la gestuelle.

Cela donne une poésie en deçà du chant mais qui, en même temps, va au-delà du caractère élémentaire de la lecture habituelle. Il s’agit d’une première expérience à Beyrouth mais qui aura certainement des incidences sur l’avenir de l’art de la déclamation poétique, sur les moyens de sa diffusion et sa transmission.
Ainsi donc le Jadal Bizanti est un laboratoire illégal pour un développement clandestin de la relation des poètes libanais et arabes avec le poème et du poème avec le public et la cité.
Youssef Bazzi
(20/06/2007)
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