«Rond-point Chatila», documentaire du cinéaste libanais Maher Abi Samra | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
 
«Rond-point Chatila», documentaire du cinéaste libanais Maher Abi Samra | Yassin Temlali
1 - Rond-point Chatila
L’ennui et la mémoire d’un camp d’apatrides
Un camp de réfugiés palestiniens au Liban, Chatila, où, en 1982, en pleine occupation israélienne, les miliciens des Forces libanaises ont commis un terrible massacre qui a marqué à jamais la mémoire de la diaspora palestinienne.

Plus d’une vingtaine d’années plus tard, le camp que nous révèle l’œil du cinéaste, demeure un innommable ghetto. Au nom de leur «droit au retour» dans leur patrie occupée, ses habitants sont toujours considérés comme des apatrides, sans droits sociaux ni politiques, dans un Liban officiel qui ne cesse d’alterner à leur endroit compassion soupçonneuse et hostilité déclarée. Les plus jeunes rêvent de partir en Amérique ou en Europe. Les moins jeunes se démènent pour offrir de bonnes études à leurs enfants, soucieux de leur épargner leur destin de déracinés, qui rêvent encore des oliviers de leur village natal, en Palestine.

Maher Abi Samar, dans «Rond-point Chatila», n’a pas filmé le camp comme l’aurait fait un «humanitaire professionnel»: il se moque même subtilement de ces «missions civiles» européennes qui y débarquent périodiquement pour «témoigner» de la détresse des réfugiés avant de repartir dans leurs confortables pays. Il ne l’a pas filmé non plus comme l’aurait fait un «militant de gauche» caricatural, qui aurait cultivé la mémoire des martyrs, oubliant les vivants. Il ne s’est pas apitoyé sur le sort des réfugiés palestiniens, otages de l’équilibre précaire entre maronites, sunnites et chiites et permanents boucs émissaires de la guerre civile libanaise. Il leur a simplement donné la parole et les a filmés in situ, sobrement, déclinant en plans larges ou serrés leur ennui et leur enfermement quasi-carcéral.
Les personnages interviewés par Maher Abi Samra, fussent-ils d’anciens combattants de l’OLP, ne racontent pas leur héroïsme au combat mais leur lutte quotidienne pour la survie dans ce camp, où l’on ne se permet pas de revendiquer ses droits sociaux de crainte d’être soupçonné de rompre les attaches avec la «mère Patrie».
«Rond-point Chatila», documentaire du cinéaste libanais Maher Abi Samra | Yassin Temlali
2 - Rond-point Chatila
Des humains pas des «victimes»
Un vieillard se plaint de la solitude: il n’a plus à qui parler de son enfance heureuse en Palestine. Un ancien blessé de guerre relate les multiples opérations qu’il a subies pour garder sa jambe et ce qu’il a dû payer aux chirurgiens en dollars sonnants et trébuchants. Deux femmes découpent des tomates et racontent comment elles ont enlevé du cimetière collectif la dépouille de leur frère, mort pendant la «guerre des camps», pour l’ensevelir ailleurs. Leur récit n’est pas larmoyant mais l’émotion déborde de leurs rires étouffés lorsqu’elles se rappellent leur aventure nocturne pour offrir une demeure digne au «martyr».
Les réfugiés de Chatila, dans ce documentaire austère, ne sont ainsi pas présentés comme des victimes quémandant l’aide internationale ou rappelant les fosses communes où gisent leurs parents assassinés par les Forces libanaises. Ces sont des humains, trop humains, certes en détresse, mais qui n’en possèdent pas moins d’énormes ressources de survie. A travers leur ennui dans la «rue principale» de Chatila ou dans l’hôpital Gaza transformé en lieu d’habitation, se révèle la douloureuse coupure entre le camp, situé en plein Beyrouth, et la capitale libanaise, tout à son négoce et à ses luttes fratricides. L’histoire de leur déracinement, de leur marginalisation est celle de tous les réfugiés du monde.

«Rond-point Chatila» n’est pas pour autant un documentaire social. Le camp possède une double mémoire, celle de l’exode déclenché par la proclamation de l’Etat d’Israël en 1948 et celle de l’invasion israélienne de l’été 1982. Le souvenir du massacre ne s’est pas estompé, deux décennies après l’évacuation de Beyrouth par l’OLP. Il est là, prégnant, dans chaque destin individuel, en discret contrepoint du calvaire quotidien de ces apatrides, considérés au Liban comme de dangereux étrangers malgré toutes les professions de foi sur la «communauté du destin des peuples arabes».

Aujourd’hui qu’une nouvelle «guerre des camps» est déclenchée au Liban et que les réfugiés palestiniens se retrouvent encore une fois, à leur corps défendant, au cœur du «problème libanais», le film de Maher Abi Samra est un précieux témoignage de la face cachée du drame palestinien. Il est une réponse en images à la banalisation de la condition tragique du «peuple des camps», privé de droits et d’espoir, d’eau courante et d’électricité. Yassin Temlali
(11/06/2007)
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