BOSTA. Chanter et danser le Liban d'aujourd'hui | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
  BOSTA. Chanter et danser le Liban d'aujourd'hui | Nadia Khouri-Dagher Comment parler du Liban d'aujourd'hui? Comment parler de la réconciliation nécessaire entre les communautés, après 20 ans de guerre fratricide? Comment parler de la douleur d'êtres chers disparus dans un bombardement, un attentat pendant ces années maudites? Comment parler du Liban tel que le vivent les jeunes générations, celles qui n'étaient pas nées avant la guerre, qui ne connaissent pas le Liban d'autrefois, ne peuvent le regretter, et rêvent du Liban de demain? La réponse de Philippe Aractingi, avec son dernier film, BOSTA, est: en chantant et en dansant!

BOSTA – L'autobus – a été tourné avant les tragiques bombardements israéliens de cet été, mais ne perd rien de son message optimiste. Le cinéaste, qui s'était exilé en France pendant la guerre, et nous avait déjà offerts quelques courts-métrages sensibles sur son pays, a choisi, comme de rares exilés, de rentrer au Liban une fois la guerre finie: en soi, cette démarche est déjà un signe de foi dans le Liban. Faisant partie de cette génération qui n'a pas connu le pays d'avant-guerre, il ne peut regretter un passé qu'il n'a pas connu, et, comme ses personnages, trouve son bonheur dans l'aujourd'hui.

"Vous êtes nostalgiques d'un passé révolu", crie dans une scène l'un des personnages. Tout l'objet du film est là: le Liban qui se reconstruit est un Liban nouveau, non pas une réplique du passé. Et si le film s'ouvre sur ces images du Liban mythique des années 60 – Place des Canons animée avec ses autobus et ses taxis, filles en mini-jupes et coupes de cheveux à la Jackie Kennedy, voitures américaines aux couleurs improbables – c'est pour leur juxtaposer aussitôt des images d'immeubles démolis par la guerre, comme pour nous signifier: ce passé-là est mort, il ne sert à rien de se le remettre sans cesse en mémoire.

Les personnages de BOSTA ont tous la trentaine ou moins, et n'ont donc pas connu ce Liban d'autrefois. Ils sont danseurs et chanteurs dans une troupe de dabké, la danse folklorique libanaise, et ils parcourent le pays pour montrer leur spectacle. Mis à part le chorégraphe et metteur en scène, Kamal, magnifiquement joué par Rodney El Haddad, double du cinéaste, qui, rentré au Liban après un exil, ne cesse d'évoquer la guerre et son père disparu dans un attentat, tous les membres de la troupe semblent avoir tourné la page, pour ne plus penser qu'au présent: la starlette volage Vola (Nada Abou Farhat), qui pense avant tout à sa carrière d'actrice; la danseuse Alia (la belle Nadine Labaki), qui cherche l'amour comme toutes les filles de son âge; Omar (Omar Rajeh) préoccupé, comme nombre de jeunes gens, par les relations avec son père dans un contexte patriarcal; Isabelle (Rana Alamudin Karam) jeune journaliste télé ambitieuse et cynique comme souvent dans cette profession; etc.. Bref, des hommes et des femmes avec les mêmes préoccupations qu'ailleurs…

BOSTA est d'abord un magnifique hymne au Liban, et ses paysages sont filmés d'un œil amoureux: magnifiques plans rapprochés sur une treille ou un rosier dans un jardin, images presque fixes d'arbres ondulant dans un champ, montagnes libanaises en panoramique, telles qu'on ne les avait encore jamais vues au cinéma. Bosta est aussi un formidable hommage au peuple libanais, dont Aranctigi chante - en les faisant chanter! - la phénoménale joie de vivre et le goût de s'amuser. La dabké – et la bataille entre Anciens et Modernes, pour savoir si elle doit rester inchangée ou si elle peut se moderniser avec des rythmes électriques d'aujourd'hui – est ici la métaphore limpide du Liban lui-même, que certains voudraient voir figé, avec toutes les impasses auxquelles a mené le passé, cependant que d'autres voudraient le voir évoluer. Mariages inter-confessionnels, rapports autoritaires du père à ses fils, clivages riches/pauvres, hommes/femmes: bien des blocages de la société libanaise sont évoqués ici avec tact et douceur, mais clairement.

Tous les amoureux du Liban adoreront ce film, comédie musicale qui est aussi un clin d'œil aux comédies musicales égyptiennes qui ont longtemps dominé le cinéma de la région. Ceux qui ne connaissent pas ce pays n'auront probablement qu'une envie, après l'avoir vu: découvrir le pays de ces paysages superbes, et, surtout, aller à la rencontre de ces hommes et de ces femmes dont Aractingi, parce qu'il en fut longtemps séparé, mesure désormais toute la formidable force de vie, la générosité, et l'ouverture à l'autre, quoi qu'en disent les étrangers….
Nadia Khouri-Dagher
(08/01/2007)