"Tahta Riquaba Mouchaddada" ou "Sous Haute Surveillance" | Hanane Hajj-Ali, Jean Genet, théâtre Monnot
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Hanane Hajj-Ali   
  "Tahta Riquaba Mouchaddada" ou "Sous Haute Surveillance" | Hanane Hajj-Ali, Jean Genet, théâtre Monnot Quatre belles jeunes femmes, vêtues comme des ouvreuses (chemise blanche féminine pincée au niveau de la poitrine et pantalon noir), reçoivent le public à l’entrée de la petite salle «Act» du théâtre Monnot (théâtre sous l’égide de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et contigu à l’ancienne faculté des lettres située Rue Monnot). Une fois le public installé, elles se révèlent être les comédiennes de la pièce «Sous Haute Surveillance». Les personnages de la pièce de Jean Genet seront-ils interpretés par des comédiennes ? Pourquoi sont-elles quatre femmes alors que le texte de Genet fait appel à trois proscrits? Ces interrogations sont les premières des nombreuses stimulations offertes par le spectacle.

Le prologue de la pièce «Tahta Riquaba Mouchaddada» s’ouvre sur les quatre comédiennes bordant deux à deux la salle du théâtre. Cette configuration, qui oblige le public à regarder par dessus ses épaules simultanément à droite et à gauche, est tirée du texte de Jean Genet. Les personnages aux visages neutres mais aux regards durs s’affrontent, s’injurient immobiles, s’insultent sans lever un doigt, crachant les mots par dessus la tête du public, le rendant ainsi partie prenante du conflit. Cette proximité public-comédiennes dérange et provoque.

Cette introduction permet de créer trois ponts entre la mise en scène et l’oeuvre adaptée: entre le statut d’hôtesses d’accueil des 4 jeunes filles et leur statut de comédiennes, entre l’adaptation de Genet (puisque les répliques ne sont pas intégrales mais adaptées et dites en dialecte beyrouthin libanais), et permettant enfin d'élargir l’espace de jeu rectangulaire frontal et comprimé (de deux mètres de profondeur), en offrant un espace de liberté par rapport à la promiscuité entre le petit espace scénique et le premier rang des spectateurs. Cet espace scruté par les regards diamétralement opposés du public, est surplombé d’une part par un niveau A (situé côté cour de la salle et auquel on accède par un escalier de plusieurs marches) et qui contient la régie son, les lumières et les machines gérées par l’oeil et le savoir-faire du trio de metteurs en scène, et d’autre part par une caméra surplombant de derrière le public et l’étroite scène frontalière. Cette dernière est délimitée par un grillage en fer quadripartite et surplombée par plusieurs postes de télévision, qui non seulement montrent de temps en temps l’espace interne de la salle (public et comédiennes), mais surveille aussi, semble-t-il, l’espace externe (le hall de réception, le coin café, la grande salle de théâtre Monnot et même les toilettes). Ne s’agit-il donc pas d’un espace de haute surveillance, d’une cellule où tout se surveille et est surveillé ? Le public et la société, le metteur en scène et le geôlier, les jeunes filles et les comédiennes, le ça et le moi, le moi et le surmoi, le monde et l’image, le réel et le virtuel ?

« Sous Haute Surveillance » serait-elle la parabole, ce « détour » qui nous fait rentrer d’emblée dans nos cellules intérieures et extérieures, actuelles et antérieures, réelles et virtuelles ? Deuxième stimulation.
«Nous avons travaillé sur le brisement de l’illusion, de l’identification, du mythe de l’acteur» précisent les metteurs en scène**, «nous avons choisi des femmes dans le but de créer une distance intellectuelle chez le spectateur, pour qu’il retienne mieux la métaphore de la violence, et s’éloigne mentalemente du bagnard, afin aussi de mettre Genet à distance, et montrer la violence à l’état brut». En effet la pièce qui démarre avec Genet, ne tarde pas à le mettre à distance. Les comédiennens, qui se partagent simultanément des répliques, témoignent de leur propre vie. Chacune, durant «ses aveux» transmet ses vraies coordonnées personnelles (vrai nom, numéro de portable, adresse, taille,...) et esquisse avec les traits marquants de son statut personnel, son aliénation en tant que comédienne et en tant que femme. Bien que le texte «Sous Haute Surveillance», comme précisent bien les metteurs en scène, n’est qu’un prétexte pour «Tahta Riquaba Mouchaddada», le monde de Genet reste un tremplin qui permet de bondir verticalement loin des bagnards pour replonger (comédiens et spectateurs) dans le même bain, le monde de la séquestration. La scénographie et la conception du spectacle recréent concrètement et psychiquement l’ambiance carcérale. Les enjeux mis en scène sont une variation sur la violence ou les violences du monde ou des « mondes » d’aujourd’hui.

Une certaine version du Liban y est affichée et parodiée. En effet, l’une des comédiennes récite une poésie en vers classiques faisant l’éloge d’un Liban édénique et glorieux : «Watana nnoujoumi ana houna...haddek atadri man ana !!??» les déclamant avec sarcasme et amertume. Le politique est ancré dans les aveux, miroir d’un soi aliéné et d’une identité en péril. Les dernières manifestations rassemblant un million de jeunes, revendiquant la liberté et l’indépendance et incitant à une vision optimiste de l’avenir du Liban, ne déroutent ni le discours des comédiennes, ni celui de la pièce. Bien qu’il soit très probable que l’équipe ait travaillé collectivement à la création du spectacle (un travail d’improvisation conduisant au texte et à la mise en scène), qu'elle ait participé (tous ou du moins la majorité) à cette mouvance de revendication nationale, le doute et la désillusion sont omniprésents. «Donnez-moi dix mille livres libanaises» mendie brusquement et sévèrement une actrice belle, sexy, exaspérée et indignée s’adressant à un spectateur (voyeur), lui tendant la main et le regardant droit dans les yeux. «Le théâtre est un acte de rage» soulignent les metteurs en scène. Cet «ici et maintenant» est un spectacle ouvert, à haute théâtralité. Une voix off qui rappelle régulièrement que nous sommes au théâtre Monnot interrompt le jeu et rythme les différentes séquences du spectacle. Les coulisses et le hors scène ou hors champ, sont ouvertes et totalement dévoilées à l’oeil du spectateur ou celui des caméras. Il n’y a pas de rideau de scène, pas de quatrième mur. Bien au contraire, le jeu frontal des actrices perchées parfois sur des chaises en guise de tréteaux, est ponctué par des adresses directes au public qui est tellement proche de l’aire du jeu qu’il peut sentir la sueur des comédiennes. Celles-ci s’adonnent avec plaisir à un jeu poussé exploitant leurs capacités physiques et morales. Les metteurs en scène, d’une certaine façon, les soumettent à des travaux forcés (ouvrant, fermant et grimpant constamment les grilles coulissantes de leur quatre cellules) et donc à une exploitation physique directe magnifiée par certains gros plans de leur visage transmis sur les postes de télévision. Par ailleurs, une double manipulation indirecte transmettant un choix délibéré d’interviews filmées des comédiennes réalisées pendant les répétitions attestent «soi-disant» et comme dans un tribunal de l’engagement et de la responsabilité des comédiennes «en leur âme et conscience» dans le spectacle. L’effet de montage fait apparaître, en même temps, leurs avis francs et libres sur les écrans et ce qui se déroule sur la scène, leur faisant dire ce qu’elles ne voulaient pas dire. Représentation de la réalité ou d’une représentation de la réalité ? Un théâtre qui représente un monde aliéné et séquestré ou un théâtre qui séquestre son monde (son public) par sa propre image? Dans ce sens «Tahta Riquaba Mouchaddada » est une sorte de jeu de miroirs où le rôle de l’audio-visuel est essentiel. Loin d’être un adjoint artificiel ou un outil superfétatoire, c’est un outil intégrant et intégré au discours intellectuel et artistique du spectacle.


«L’impuissance est le thème central de ce spectacle» lit-on dans la brochure du spectacle. «L’impuissance face à un texte de théâtre au sens conventionnel du terme, l’impuissance d’une actrice face à son rôle dans une pièce et, enfin, l’impuissance d’une femme à remplir son «rôle» ou statut de femme. Un deuxième thème traité est celui du regard d’autrui qui constitue une invasion de l’espace privé et pousse chacun à agir parfois d’une manière qui lui est imposée. Un troisième thème, qui s’impose ces derniers jours est le pouvoir de l’image et son emprise sur le réel.»

«Tahta Riquaba Mouchaddada » est la révélation d’un mûrissement, celui d’un parcours de recherches, de questionnement, d’espoirs, de déceptions, d’illusions, de discontinuité, de déracinement, au niveau social comme artistique et au centre duquel le théâtre, son rôle, son discours et sa nécessité sont souvent mis en doute, condamnés en faveur de modes d’expression plus prisés, plus à la mode, plus en adhésion avec le «langage des jeunes» comme la performance, l’installation, les arts du spectacle...Tout cela est intégré par «Tahta Riquaba Mouchaddada» et en ressort cohérent, sollicitant, révélateur, dérangeant et provocant...



Hanane Hajj-Ali