Cartes d’Identités | Hanane Haj Ali, théâtre Hakawâti
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Hanane Haj Ali   
Cartes d’Identités | Hanane Haj Ali, théâtre Hakawâti
Le comédien ou la comédienne qui s’identifie à un personnage, se pose chaque fois la question de l’identité du personnage qu’il doit incarner. Il la cherche dans le texte de la pièce, dans la mémoire supposée du personnage fictif, mais aussi dans sa propre mémoire, dans son inconscient comme le préconisent Stanislavski et Lee Strasberg, et il lui donne une forme physique et psychologique, indépendante de son identité réelle. Il lui donne une réalité fictive, provisoire, qui ne modifie en rien son identité personnelle dans la vie réelle.

Et si le théâtre était autre chose: «l’importance de l’intériorité, du développement de l’imaginaire, de la qualité initiale de la personne, ou` on apprend a` se développer en tant qu’être humain»(1), la recherche d’une identité réelle, celle de l’artiste lui-même, la mise en représentation de sa propre vérité, à partir du vécu, de la mémoire collective, du retour aux sources culturelles, aux racines spirituelles et morales. Quand la guerre, l’exode, l’expropriation physique et morale, la destruction du tissu social, l’agression culturelle des médias, menacent notre personnalité dans ses fondements, la question de l’identité n’est plus un hobby d’intellectuel -un «luxe» poétique, «ce beau risque a`courir» que Socrate en un instant décisif, oppose au néant objectif de la mort-(2), non, elle devient une nécessité vitale. Qui suis-je? Ce n’est pas la vie qui est en question, mais la survie dont le champ d’action s’étale entre le seuil du réel objectif et les portes ouvertes de l’imaginaire subjectif.
Cartes d’Identités | Hanane Haj Ali, théâtre Hakawâti
Je suis libanaise, c’est-à-dire que j’appartiens à une entité artificielle, fabriquée de toute pièce par les Alliés franco-britanniques en 1918 dans le cadre des accords Sykes-Picot.

Je suis originaire du Liban-Sud, c’est-à-dire que j’appartiens à une région dans le prolongement naturel de la Palestine, dont nous avons partagé le sort et l’histoire: populations expropriées de leur territoire et devenues réfugiées, bombardements et agressions continuelles depuis plus de 50 ans, attachement passionnel à la terre et à la tradition en période d’occupation.

Je suis arabe de langue et de culture, c’est-à-dire que j’appartiens à une civilisation d’une grande richesse, mais dont l’image est aujourd’hui dénaturée par deux miroirs déformants : celui de l’Occident qui y voit les forces du mal qu’il veut combattre, et celui du Fanatisme que les organismes extrémistes exhibent ostensiblement, cachant le vrai visage d’une société dépossédée de sa vérité historique et de son humanité profonde.

Car enfin Je suis musulmane chiite, et ce n’est pas la moins importante parcelle du puzzle de mon identité morcelée, ce Féminin Pluriel, ce verbe «être ou ne pas être» conjugué fatalement au passé vouant les nouvelles-nées à être enterrées vivantes, à l’impératif d’une opposition épique face à l’injustice qui fit de Karbala ce lieu mythique parsemé de martyrs autour de Zeinab, cette inconsolable Hécube, pour enfin se décliner à l’infinitif présent où rayonnent les miroirs reflétant le personnage de Fatima.

Fatima, ma grand’mère maternelle était une femme du peuple, très peu instruite, sauf de tout ce que le Coran et son intelligence naturelle lui avaient permis de connaître. Poétesse par instinct, elle improvisait sans répit des quatrains à toute occasion, zajal ou ataba, que ce soit pour les fêtes, les noces, les naissances ou les enterrements, elle chantait, dansait, dispensait la joie ou la consolation, sans savoir qu’elle était ce que nous appelons : une véritable artiste. Car en fait, c’était une paysanne, qui était à la peine comme toutes les femmes de sa condition, aux champs et à la maison, mère de vingt enfants. Elle avait épousé très jeune l’homme de son choix. Au péril de sa vie, elle avait tenu tête à sa famille qui l’avait promise à un notable, pour épouser celui qu’elle aimait. Un soir, au pied d’un figuier, elle donna sa parole à l’homme de son cœur, devant deux témoins. Notre religion est intransigeante sur ce point: deux personnes qui se lient librement par la parole en présence de témoins, cela vaut mariage. Les parents, furieux, sont obligés de céder. Je n’oublierai jamais le grand voile de coton blanc de ma grand’mère Fatima, ni la grâce de ses chansons.
C’est elle, bien plus que mes parents ou mon entourage direct, qui a modelé ma personnalité de femme et de comédienne, à l`heure où tout notre paysage était envahi par la haine, la violence et la destruction. Ce ne sont ni les idéologues politiques ou religieux (et Dieu sait s’ils étaient nombreux et influents) ni les maîtres à penser du nouveau théâtre ou de l’art et de la culture, c’est elle qui m’a révélé la face cachée de mon identité, la source vive de mon imagination créatrice.

Au-delà d’une aventure personnelle et subjective, il y a là, peut-être, une vérité d’un autre ordre, pouvant contribuer à éclairer notre recherche.

Quand la guerre s’étale dans le temps (je n’avais pas 17 ans quand elle s’est déclenchée, j’avais 4 enfants quand elle a, dit-on, pris fin), les choses de la vie changent de sens, d’importance, de fonction et même de visage. La perception et la conscience des choses se modifient. la ville se masque, nous «joue» des tours, actes d’une comédie meurtrière qui dura, ironie du « sort », le nombre d’années que j’avais quand les trois coups de canons annoncèrent son début. On découvre par exemple que la guerre est une machine à faire des trous, du vide, là où il y avait du plein, du vivant. En face de ces images de destruction : décombres d’immeubles ou cadavres déchiquetés, l’émotion est radicalement différente selon ceux qui les regardent. Il y a ceux qui sont touchés ou bouleversés (pour un moment) par ce qu’ils voient, et il y a ceux qui sont affectés durablement et en profondeur par ce qu’on ne voit plus, qui est invisible pour les autres, mais que eux voient encore, parce que ce sont des images, des visages, qui leur appartiennent, auxquels ils appartiennent. Et c’est cet invisible qui devient partie de l’imaginaire, qui se refuse à disparaître et cherche à s’exprimer; le désir de perpétuer la vie de ce que la guerre a voulu détruire. Car la vie a pour ennemie la guerre et non la mort. La mort fait partie de la vie, elle la complète et lui permet de se perpétuer, alors que la guerre détruit la vie, elle fait le vide pour construire un nouvel ordre, de nouvelles formes qui n’existaient pas auparavant. En ce sens, la guerre n’est pas l’ennemie de la paix, guerre et paix font partie d’un même ensemble qui permet à certains hommes de dominer d’autres hommes. Les hommes aiment la vie, la vie est un tissu vivant dont les morts font partie, où l’invisible occupe une place essentielle. Exprimer l’invisible devient une fonction vitale, et l’expression artistique qui s’ingénue à combler les trous de ce «mythe vivant», de cette «épopée d’ici et maintenant» devient une forme élevée de l’amour de la vie.

Au Liban, en plein cœur de la guerre, le théâtre Hakawâti travaillait sur la mémoire collective et sur l’assimilation des formes et des techniques du conteur arabe et de la poésie populaire. Je me joignis à eux et je découvris, émerveillée, que le théâtre n’était pas ce que j’avais appris à l’université, mais un art lié aux gens, à la vie, qui puise sa matière dans les histoires vécues et trouve sa forme dans l’expression communautaire. Cette aventure théâtrale, au lieu de me projeter dans la fiction ou dans une vision esthétique du monde, me ramena à ma vérité profonde, à mon histoire, à mon identité, à toute la culture que le groupe humain dont je fais partie utilise comme une force de résistance face à la guerre, à la destruction, à la dépossession de soi que toutes les formes d’agression exercent sur nous. C’est par le théâtre que j’ai redécouvert ma grand’mère et son grand voile de coton blanc; et le jour où elle est venue me voir jouer -ce fut sans doute la seule et unique fois de sa vie qu’elle se rendait dans une salle de spectacle- ma famille a soudain découvert que le théâtre n’était pas un lieu de perdition et qu’une comédienne n’était pas une fille de mauvaise vie. Je ne vous étonnerai pas en disant que ce jour-là le théâtre retentit du chant improvisé de ma grand’mère sur une strophe nouvelle, créée à cette occasion, forme de distanciation Brechtienne ultime qui a paradoxalement «sidéré» le public qui est resté bouche bée sous l’effet de cette expression spontanée d’une grande authenticité artistique.

Et maintenant, je vous pose la question : Qui suis-je?

Je ne suis pas ce que vous voyez, je suis tout ce que vous ne voyez pas tant que La Guerre fait le vide entre nous.

Je suis une femme voilée parce que c’est l’expression de ma liberté et que ce voile fait partie de ma façon d’être créative, réceptive, heureuse, belle et libre.

Je suis une arabe qui, comme des millions d’autres, n’est aujourd’hui représentée par aucune expression politique.

Je suis une libanaise dépossédée de son pays par les divisions confessionnelles et les accapareurs.

Je suis une artiste « pratiquante » de l’art comme espace de rencontre, de parole, de débat, de dialogue, de création et d’expression libre, ouvert à toutes les confessions, de toutes les appartenances politiques ou culturelles.

Je suis une comédienne qui lève le voile sur une identité dont ce voile fait partie intégrante. Je suis une actrice tout le temps « dévoilée » sur scène par le fait même du port permanent de mon voile. S’agit-il d’une dénégation du jeu, d’une incompatibilité inhibitrice ou d’un nouveau Paradoxe du comédien libérant les plus ultimes noyaux de l’imaginaire? Ce dernier, bien loin d’être «un résidu du déficit pragmatique, est la marque d’une vocation ontologique, comme intellectus sanctus, comme ordonnance de l’être aux ordres du meilleur»(3).
 

 
(1)M.Corvin : Dictionnaire encyclopédique du théâtre, p.10
(2)G.Durand :Les Structures Anthropologiques De L’Imaginaire, p.496
(3)Ibid. P.499



Hanane Haj Ali

 

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