Le cinéma turc dans tous ses états | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
  Le cinéma turc dans tous ses états | Mehmet Basutçu Après l'agonie, l'effervescence!
Le long tunnel est bel et bien derrière nous. Le cinéma turc se porte curieusement bien, comme si la crise qui sévissait depuis les années 80, avait permis l’accumulation d’une énergie que l’on voit maintenant se libérer tous azimuts tel un feu d’artifice, certes pas très nourri, mais d’un espoir retrouvé.
S’agit-il d’une rémission définitive qui annonce un développement sain et durable, ou bien d’une simple euphorie passagère? Il serait prématuré d’y répondre, même si certaines données, comme la diversité de la production ou la reconnaissance internationale, incitent à l’optimisme. Films populaires et œuvres ambitieuses cohabitent en effet dans ce bouillonnement inattendu. Il est encore plus étonnant de voir le public reprendre, en masse, le chemin des salles obscures. Nous assistons en ce début d’année à un véritable engouement pour le cinéma national dont les exemples les plus populaires déclassent jusqu’aux grosses productions hollywoodiennes.(1)

Situation paradoxale
Le constat n’en est pas moins paradoxal, puisque les difficultés de production sont toujours préoccupantes: seule une petite vingtaine de films ont été réalisés en 2003; alors qu’il y a trente ans, c’était dix fois plus. Beaucoup de cinéastes s’improvisent alors producteurs, plus par nécessité que par la recherche d’une indépendance qu’il faut par la suite assumer.
Paradoxale également cette effervescence, parce que le spectateur cinéphile féru de films d’auteur se fait de plus en plus rare et capricieux, comme en témoigne les médiocres scores obtenus au box-office par des films remarqués dans les festivals internationaux, en tête desquels nous trouvons l’exceptionnel Uzak, qui a été boudé, même par une partie de l’intelligentsia.
Par ailleurs, les structures de soutien à la production nationale sont toujours défaillantes; la création d’un Centre national du cinéma que tous appellent de ses vœux depuis plus de vingt ans, fait toujours partie du projet de loi cadre, en préparation au Ministère de la culture!
Enfin, malgré l’ouverture de quelques multiplex, le nombre de salles reste également insuffisant(2).

Un Ours d'Or à Berlin, quarante ans après
Cette fébrilité de fin de crise est d’autant plus spectaculaire que la fine fleur du cinéma d’auteur s’affirme sur le plan international et réussit à se frayer un chemin honorable dans les méandres de la distribution européenne et nord américaine. Uzak qui a réuni plus de cent vingt milles spectateurs en France où il a été distribué à partir du 14 janvier 2004 avec une cinquantaine de copies à travers tout le pays(3), est l’étonnant exemple de ce succès inespéré qui ne reste pas unique.
Neuf mois après le triomphe cannois, le cinéma turc remporte un nouveau succès, par ricochet cette fois-ci, avec l’Ours d’or attribué à Berlin au jeune cinéaste germano-turc, Fatih Akın. Son film, Face au mur (Duvara Karşı - Gegen die Wand) concourrait au nom de l’Allemagne, mais les racines culturelles ne s’arrêtent évidemment pas aux frontières géographiques.
Fils d’immigrés turcs, né à Hambourg en 1973, Fatih Akın se dit heureux d’avoir fait plaisir, grâce à cet Ours d’or à ses deux patries. Ce juste constat souligne l’ambiguïté d’une paternité déclinée en nationalité. Face au mur qui raconte les aventures passionnelles d’une jeune fille d’origine turque vivant en Allemagne et décidée de se marier à un homme suicidaire, deux fois plus âgé qu’elle, afin de se soustraire à son milieu familial oppressif, est certes très «européen» dans sa forme, mais profondément turc dans l’appréhension de son intrigue dont une partie se situe d’ailleurs en Turquie. L’exception culturelle se bâtit ici sur deux socles. L’inspiration du jeune réalisateur qui assume pleinement sa double appartenance, se nourrit d’avantage de l’héritage culturel légué par ses parents. Un critique turc décèle dans ce film des liens de parenté avec Metin Erksan(4) et Zeki Demirkubuz(5). Le cinéma turc dans tous ses états | Mehmet Basutçu Il ne serait pas exagéré de prétendre que Fatih Akın témoigne ici d’une sensibilité plus aisément reconnaissable par les turcs, que, par exemple, l’approche distante d’un Nuri Bilge Ceylan (né en 1959) qui nous dépeint dans Uzak, une Istanbul improbable, mise en image avec un esthétisme débarrassé de toute empreinte culturelle. Beaucoup de turcs considèrent sans hésiter, que Fatih Akın et Ferzan Özpetek –qui lui, vit et travaille en Italie- sont bel et bien des cinéastes du pays.

Pas de candidat pour la Palme mais peut-être pour le Lion
D’autres films ambitieux sont attendus pour les prochaines manifestations internationales. Dans l’attente des nuages (Bulutları Beklerken - Waiting for the Clouds) le troisième film de Yeşim Ustaoğlu(6) sur lequel beaucoup d’espoirs sont bâtis, était prêt juste avant Cannes; mais il était déjà trop tard pour que ce film puisse bousculer la liste d’une compétition internationale qui se promet d’être de haut niveau dans sa densité retrouvée. Les sélectionneurs proposèrent alors de prendre le film pour la section «Un Certain Regard». La réalisatrice, en accord avec son producteur et son distributeur mondial, refusa... Il y a de fortes chances que ce film qui concoure en ce mois d’avril dans la section nationale du Festival du Film d’Istanbul, soit candidat au Lion d’or de Venise, l’automne prochain.
Dans l’attente des nuages est un pur produit du cinéma indépendant européen. Cette coproduction qui a obtenu, entre autres, le soutien du Fonds Eurimages du Conseil de l’Europe, a connu une longue et sérieuse période de préparation et de mûrissement, notamment pour l’écriture de son scénario. Bulutları Beklerken dont l’action se situe dans la région de la Mer noire, est un film sur l’émergence de l’identité refoulée d’une femme dès son enfance, à la suite d’une déportation de population survenue dans cette région lors de la Première guerre mondiale.
De son côté, Zeki Demirkubuz, une autre figure de tête du nouveau cinéma d’auteur turc, vient de signer son sixième film, La salle d’attente (Bekleme Odası, 2003) une œuvre très personnelle dont il est également l’interprète, sur les aventures d’un cinéaste travaillant à l’adaptation au cinéma de Crime et châtiment de Dostoïevski. La salle d’attente, oeuvre sans doute trop nombriliste, n’a convaincu ni les spectateurs turcs lors de sa sortie nationale en mars 2004, ni les sélectionneurs des manifestations cinématographiques les plus importantes.

Succès spectaculaire d'un film populaire
A l’autre bout de l’éventail cinématographique, l’exploit d’un film comme Vizontélé Tuuba (Vizontele Tuuba, 2004), le deuxième du titre, réalisé et interprété par Yılmaz Erdoğan, humoriste polyvalent devenu star grâce à ses sketchs télévisés, témoigne de cette soif de films populaires qui avait naguère assuré l’âge d’or du cinéma commercial de Yeşilçam. Vizontélé Tuuba, sorti dans plusieurs pays européens en même temps qu’en Turquie, permet de découvrir l’une des parties cachées de l’iceberg, celle constituée de films enracinés dans la culture populaire, qui décrivent avec humour et légèreté les contradictions à pleurer de rire d’un pays aux multiples visages(7).
L’histoire de Vizontélé Tuuba se déroule à l’extrême Sud-est de la Turquie, la région où est né Yılmaz Erdoğan, en 1968, de parents d’origine kurde. Sans prétention formelle, ambitionnant d’être un divertissement intelligent qui n’est pas pour autant dupe des réalités du pays, Vizontélé Tuuba interpelle son spectateur par la vivacité et la richesse de son contenu sociopolitique. Le film évoque en effet, les troubles des années 80 qui aboutirent à une intervention musclée des militaires... Il s’agit ici d’un regard différent, souvent plein d’affection pour ses personnages, ce qui devrait permettre aux spectateurs étrangers de connaître d’un peu plus près ce peuple qui frappe avec insistance à la porte de l’Union européenne.

Le réveil d'une exception culturelle Le cinéma turc dans tous ses états | Mehmet Basutçu Cette diversité effervescente placée dans un contexte dynamique -qui compense la fragilité d’une industrie depuis trop longtemps abandonnée à son sort- ouvre la voix à l’émergence d’un cinéma national fort dans sa diversité éclatée. Cultiver son identité, redéfinir sa propre modernité à partir d’un héritage artistique enrichi par différentes civilisations, développer de nouvelles formes d’expression cinématographique et une esthétique originale, sont autant de défis pour les cinéastes que de signes d’une exception culturelle qui est en train de se modeler sous nos yeux, en ordre dispersé.

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(1) Quelques chiffres permettent de mesurer l’ampleur de cette tendance: lors des six premières semaines de 2004, 3 films turcs ont réussi à motiver plus de 4 millions spectateurs, alors que 14 films étrangers parmi lesquels se trouvent Kill Bill Volume 1 et Nemo, ont peiné à réaliser un million et demi d’entrées. Il s’agit d’une véritable révolution dans les habitudes, puisque que les 18 films turcs distribués en 2003 n’ont pu faire que 5 millions et demi d’entrées sur toute une année, ce qui correspondait à 25 % de la fréquentation globale, avec déjà une nette progression par rapport aux années précédentes.
(2) Près des deux tiers des quelques 1000 salles pour une population de plus de 65 millions, se trouvent dans les 3 grandes villes du pays. Ces salles sont groupées dans environ 350 cinémas dont une centaine, gérée par les municipalités, n’assurent pas une distribution commerciale régulière. Malgré l’augmentation du nombre d’écran, quasiment doublé par rapport au creux de la crise, il existe encore 13 villes anatoliennes, chefs-lieux de département, sans aucune salle de cinéma.
(3) Uzak, distribué en Turquie avec 5 copies avant le Festival de Cannes, a fait moins de 20 milles entrées; une seconde sortie en juin 2003 a permis d’en comptabiliser près du double, soit un total de 57 milles spectateurs.
Le sort réservé à deux autres films d’auteur est encore plus désolant: Rencontre (Karşılaşma, 2003) d’Ömer Kavur (né en 1944), l’un de mes meilleurs cinéastes turcs qui a remporté sept prix au Festival national d’Antalya en octobre 2003, a été vu par moins de dix milles spectateurs! La Boue (Çamur, 2003), un examen de conscience sur la réalité chypriote signé par le jeune réalisateur Derviş Zaim né lui-même sur l’île de Chypre en 1964, n’a pas pu atteindre la barre des 20 milles entrées. La Boue, distribué également en Italie, venait de concourir à Venise, dans la section Controcorrente.
(4) Né en 1926, Metin Erksan est le premier réalisateur turc ayant remporté l’Ours d’or à Berlin, il y a juste 40 ans, avec Un été sans eau (Susuz Yaz, 1963).
(5) Les deux précédents films de Zeki Demirkubuz (né en 1964), Le Destin (Yazgı, 2001) et Confession (İtiraf, 2001) ont été présenté ensemble, en 2002, dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes).
(6) Née en 1960, Yeşim Ustaoğlu s’est fait un nom international avec Voyage vers le soleil (Güneşe Yolculuk, 1999) primé dans de nombreuses manifestations cinématographiques.
(7) Sorti avec 350 copies dans toute la Turquie le 23 janvier 2004, cette comédie sociale se hisse à la première place avec plus de deux millions d’entrées en trois semaines. Le record absolu, détenu par le premier Vizontélé (2001) avec ses 3.300.000 entrées, sera pulvérisé quelques semaines plus tard. Distribué parallèlement en Allemagne, Angleterre, Belgique, France et Hollande, avec un appui publicitaire à l’américain, le film est également plébiscité par les immigrés turcs vivant dans ces pays. Mehmet Basutçu
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