Filmmor, des femmes turques | Marie Bossaert
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Marie Bossaert   
«Filmmor»: une association, un festival de cinéma, des femmes. La huitième édition de ce Festival du Film de Femmes vient de s’achever à Istanbul. Pour mieux repartir, en avril, vers Kars et Sinop, deux villes importantes de Turquie.
Filmmor, des femmes turques | Marie Bossaert
Autour de l’image de «La Femme», une association et un festival
Le Festival est le temps fort des activités menées par cette association née en 2003, de la volonté de femmes lasses du sexisme dominant dans les médias turcs, et fermement décidées à y donner leur juste place aux femmes et au féminisme. Mais l’association organise également d’autres projets: ateliers de cinéma, de photographie, de design; expositions; séminaires ; campagnes et manifestations en faveur des femmes… Dernière en date : la «lutte contre le sexisme dans les médias», menée par le Médiz , un groupe d’observation des médias qui rassemble 34 organisations. Dans le cadre de ces campagnes, Filmmor collabore en effet de très près avec les autres associations féministes d’Istanbul. Elle est également liée avec des organisations féministes au niveau international: le Festival sera présent au Festival du Film de Créteil, en avril, et certains films ont déjà été diffusés au Festival du Film des Femmes Turques à Vienne («Türkisches Frauen Film Festival»).
L’originalité de l’association est de lier étroitement le visuel et le féminin –et elle a été la première à le faire en Turquie. Comme le souligne lors de notre entretien Tuğce Canbolat, coordinatrice médias, il y a à cela deux raisons: «Dans les médias, au cinéma, il y a beaucoup de sexisme. Donc Filmmor entend lutter contre les discriminations dans ces domaines. Mais en même temps, c’est un moyen de s’exprimer de manière visuelle sur d’autres sujets ou d’autres problèmes liés au féminisme. Avec un film, on peut toucher plus de gens».

L’association ne rencontre d’ailleurs pas trop de difficultés dans sa recherche de financements. Le festival, par exemple, est subventionné en partie par le Ministère de la Culture. Mais pour d’autres projets, notamment les films qu’elles réalisent, les membres préfèrent garder leur indépendance et ne pas recourir aux sponsors ou aux aides publiques. C’est par exemple le cas du documentaire «70-80-90, Masum, Küstah, Fettan » (« 70-80-90, Innocente, Insolente, Aguicheuse »), réalisé pour cette huitième édition, qui passe en revue les clichés associés à la femme dans le cinéma turc. Plus précisément, dans le cinéma des studios Yeşilçam, principaux producteurs et diffuseurs des années 60 aux années 90.
Pour chaque poncif, le film alterne analyses du cliché en question, interviews de personnalités liées à Yeşilçam (des actrices, un grand producteur), et montage de scènes représentatives : la jeune femme aux airs innocents, mais accusée d’adultère… à qui le futur mari outragé met une bonne raclée, histoire de lui rappeler ce qu’est la vertu… les sanglots de la belle, qui prend son mal en patience -la seule chose qui puisse un jour la rendre heureuse, c’est cet homme… En fait, elle n’était même pas coupable. Puis il y a les tentatrices, des brunes celles-là, toutes coupables des éventuels faux-pas de leurs amants. Edifiant.

«Une femme moderne, pour vous, ça veut dire kémaliste?» - Les femmes et la «modernité » en Turquie
Lorsqu’on interroge Tuğce, Ulkü, caméraman de «70, 80, 90…», et Hazal, jeune bénévole, sur la situations des femmes ici, en Turquie, elles sourient. Pour elles, les problèmes rencontrés par les Turques sont exactement les mêmes que ceux des femmes dans le monde entier: «On sait tous que partout dans le monde, il y a des problèmes de violence, de représentation dans les médias, des problèmes domestiques, ou dans la sphère publique. Cela ne veux pas dire qu’il y en ait un plus important que les autres, parce qu’ils sont tous reliés entre eux. Certains sont très visibles, d’autres moins.»
Pourtant, vue de l’extérieur, la condition des femmes et du féminisme en Turquie semble difficile à appréhender. Sur le plan législatif et théorique, le pays est très avancé. Les femmes turques ont ainsi eu le droit de vote pour la première fois en 1930 (soit 15 ans avant la France), au niveau local, puis au niveau national en 1934. Le féminisme a toujours été très puissant en Turquie, d’abord dans les années 1910 et 1920, puis dans les années 1980. Ces mouvements ont permis d’importantes avancées en matière de droits. Ainsi, la réforme pénale de 2004 a modifié plus de 31 articles sur les discriminations sexuelles. Dans les faits, cependant, la société turque reste profondément patriarcale.
Et certains débats spécifiques à la Turquie défient nos conceptions habituelles. Lorsqu’on aborde la question de la modernité, ou celle du voile (souvent compris comme contraires dans nos esprits), le débat s’enflamme: «Qu’est-ce-que c’est une femme moderne? Moderne, pour vous, ça veut dire kémaliste?(1) Pour moi, être moderne, c’est autre chose que ne pas porter le voile.» De nombreuses féministes portent d’ailleurs le foulard, y compris dans l’association. «La question, c’est de savoir si on est d’accord sur les choses pour lesquelles on lutte, ou pas. Si on est d’accord sur une question qui concerne les femmes, on lutte ensemble. Sinon, on discute.» «Prenons l’interdiction du voile à l’université, par exemple. Il s’agit d’abord d’une politique imposée au corps des femmes par les hommes. Chacune doit être libre de porter ou non le foulard.» Et les femmes de Filmmor ont elles aussi lutté activement pour cette liberté.

Le féminisme turc aujourd’hui
Le féminisme est aujourd’hui un mouvement «puissant» en Turquie, capable selon Tuğce «d’agir sur le gouvernement», et «disposant d’une audience croissante». D’ailleurs, l’association rencontre en général peu d’oppositions. Sauf peut-être, souligne malicieusement Tuğce, de la part des réalisateurs ou des producteurs qui se voient décerner un «Okra d’Or» («Altin Bamya» en turc). Et s’empressent de protester dans la presse contre ces satanées féministes.
A la fin de chaque festival Filmmor, un jury «élarg», mixte, décerne ce prix au film le plus sexiste de l’année précédente, choisi parmi un ensemble de nominés sélectionnés par un premier jury composé exclusivement de femmes. La récompense pour ces hommes de cinéma n’est guère flatteuse. D’autant que, petite précision linguistique apportée par Tuğce: en turc, l’okra n’est pas seulement un légume, le gombo; il signifie aussi «petit pénis»…
Filmmor, des femmes turques | Marie Bossaert




Note:

(1)Mustafa Kemal Atatürk, homme politique majeur du XXe siècle, père de la «modernisation» et de la «laïcisation» de la Turquie, a lui-même mené des politiques en faveur de l’émancipation des femmes, notamment par rapport au religieux. Il déclarait que «si une société ne marche pas vers son objectif avec toutes les femmes et tous les hommes qui la composent, elle ne progressera pas».

Marie Bossaert
(29/03/2010)


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