«Concentrer une histoire dans une image» | Marie Bossaert
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Marie Bossaert   
«Ils sont arrivés en France dans les années 70. Ouvriers autorisés à l’immigration, faux touristes, vrais clandestins, ils ont traversé l’Europe pour une vie nouvelle et naturellement meilleure. Leur but était d’économiser […] et de rentrer. Année après année, ils se sont habitués [...] La France est devenue leur pays. Ils se sont ancrés ici!»

Durant deux ans, Ahmet Sel a photographié les immigrés turcs qui vivent en France. Pour faire les portraits de ceux dont on ne parle pas, et qui ne parlent pas d’eux. Ce photographe indépendant né en Turquie a lui-même longuement vécu à l’étranger, en France et en Russie, et a beaucoup voyagé.
Il a réalisé des séries de portraits et des reportages à Moscou, à Kaboul, en Tchétchénie, à La Courneuve… Ses travaux ont reçu plusieurs prix. Il vit désormais à Istanbul.

La série «Ancrages» a été exposée à la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration en 2009, elle est actuellement visible à l’Institut Français d’Istanbul, avant de partir pour celui d’Izmir. Un parcours franco-turc…

«Concentrer une histoire dans une image» | Marie Bossaert
Talip et Atike

Talip (26 ans) et Atike (24 ans). Talip est ouvrier dans le bâtiment et travaille dans l'entreprise de son père. Ils ont deux enfants et vivent dans une grande maison construite pour héberger les parents de Talip, ses trois frères et sa sœur, avec leurs familles respectives. Mussy (Aube), 2007.


Comment est né le projet?
J’avais ce projet depuis longtemps déjà, parce que j’ai moi-même vécu longtemps en France, plus de 20 ans, bien que je ne sois pas un immigré classique, puisque que je suis un ancien réfugié politique. Je côtoyais l’immigration «classique», et je me disais qu’un jour, j’aimerais réaliser un travail sur comment vivent ces gens, qui sont-ils, que deviennent-ils avec le temps, ont-ils envie de revenir un jour chez eux ? J’en ai parlé à Gaye Petek, la présidente de l’association Elele (1), qui a accepté de soutenir financièrement ce projet. Là-dessus s’est greffée la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.
J’ai visité plus d’une centaine de familles dans différentes régions de la France, j’en ai photographié la majorité, puis pour l’exposition, j’ai sélectionné les photos ou les familles qui me semblaient les plus représentatives.

Comment se sont passées les rencontres?
On a utilisé tous les moyens. J’ai mis en route mes propres réseaux, le bouche-à-oreille a fonctionné, les associations locales m’ont aidé, Elele également. Je suis allé solliciter les gens, je leur ai raconté et expliqué le projet. Ils n’ont pas montré d’opposition. C’est si rare qu’on s’intéresse à la vie des immigrés. Lorsque les gens commencent à mettre des mots sur les idées et des idées dans les mots, ils prennent conscience.
Alors qu’avant, cette situation était partie intégrante de leur quotidien. Et les Turcs ne sont pas très diserts non plus.
J’allais les voir, on parlait, ils me racontaient leur histoire. Après on faisait des photos, puis je repartais avec les photos et avec ces phrases. Qu’il est difficile d’exploiter dans une exposition photo. Mais les mots ont leur importance, en tout cas l’histoire qui en reste. (2)

Vous disiez que la majorité d’entre eux ne veut pas retourner en Turquie?
Aucun de ceux que j’ai rencontrés n’a manifesté le désir de revenir un jour en Turquie. Parce que ça fait trop longtemps qu’ils sont à l’étranger. Parce qu’ils ont des enfants qui ont grandi en France, qui y font des études. Ils ont des petits-enfants qui deviennent des petits Français. Et quand ils rentrent en Turquie, ça fait si longtemps qu’ils sont loin qu’on les considère un peu comme des étrangers chez eux. Ils sont entre deux chaises. Ils ne sont pas vraiment à l’aise en France, mais ils ne sont pas à l’aise en Turquie non plus.

Les Turcs sont très pragmatiques. Ils prennent de la France vraiment ce dont ils ont besoin.

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Imdat et Aysel

İmdat (58 ans) et Aysel, leurs fils et leurs belles-filles. Imdat, originaire de Kırşehir, est arrivé en France en 1983 après un périple en Allemagne et en Hollande. Il a travaillé dans la confection, l'agriculture, avant d'ouvrir sa propre entreprise de travaux publics dans la région de Reims. Entrepreneur prospère, il n'envisage plus le retour en Turquie. Les garçons ont tous épousé des jeunes filles qu'ils ont fait venir du village de leur père et partagent avec leurs parents une grande maison composée de plusieurs appartements. Mussy (Aube), 2007.


Gaye Petek, lors d’une conférence donnée à Istanbul, disait que la nouvelle génération de Turcs en France s’était repliée sur elle-même, et avait formé une sorte de «petite Turquie». Les nouveaux arrivants se mélangeraient moins aux Français que leurs prédécesseurs…
Absolument. Ils ont fait une petite Turquie qui ne ressemble pas à la Turquie réelle, parce qu’ils l’ont faite avec le souvenir qu’ils ont gardé de la Turquie qu’ils ont quittée il y a 30 ans. Or la Turquie a évolué depuis, et elle les a probablement dépassés. Donc ils ont construit un pays imaginaire, idéalisé, sans correspondance dans la réalité. Pour ne pas s’intégrer dans un pays dont ils ne partagent pas toutes les valeurs.

Par exemple?

Par exemple, les Turcs ne veulent pas adopter le mode de vie du Français moyen, basé sur d’autres relations entre homme et femme, entre employeur et employé... Ils pensent que s’ils adhèrent davantage à cette vie, ils perdront ce qu’ils ont de plus cher et qui les attache vraiment à une culture, à savoir ce qu’ils ont amené de la Turquie. Une idée de la Turquie, de la «Turcité».

Est-ce également valable pour le jeune couple de la photo sur fond vert ? Ils ont au contraire l’air «modernes».

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Özcan

Özcan (27 ans) est né à Montaigu, dans la région de Nantes. Après un bac scientifique, il a intégré une école de commerce. Aujourd'hui, il est conseiller dans une banque locale. Son épouse, Seda, est arrivée de Turquie en 2000. Ils ont une fille, Asya, qui vient d'avoir un an. Le père d'Özcan, Kamber, est arrivé en France en 1973 et travaille depuis plus de trente ans dans une entreprise d'emballages. Montaigu (Vendée), 2007.


Je pense que le schéma est identique au schéma turc. C’est une femme qui joue le rôle traditionnel d’une femme dans la société turque, plutôt qu’une femme française émancipée. On ne l’imagine peut-être pas au premier abord à cause de l’aspect vestimentaire… Ce garçon, arrivé à l’âge de se marier, n’a pas choisi une femme dans la petite ville française où il vivait. Il a fait venir une femme de son village d’origine. Ainsi, d’une part il est sûr qu’elle va perpétuer une tradition. D’autre part, par la même occasion, il aide peut-être économiquement une autre famille du village.

Vous dites : «Je ne photographie pas des gens, je photographie des modèles». En même temps, vous allez les voir et vous leur demandez de raconter leur propre histoire.
Quand je pose la question «Comment vivez-vous, comment vous êtes venus, etc», c’est vrai qu’ils racontent leur vie, mais en même temps ça porte les traces de la vie de beaucoup d’autres personnes qui partagent le même destin. Souvent les désirs sont les mêmes, les schémas de vie se ressemblent. Je suis obligé de faire un échantillonnage, car je ne peux pas poser la question aux 500 000 familles turques de France. Ce sont des exemples, des modèles en ce sens là.
Et quand je photographie, ce sont des modèles aussi, parce qu’ils représentent la communauté dont ils sont issus. Ils s’habillent de la même manière, parlent de la même manière, se comportent de la même manière, mais le plus important, c’est qu’ils partagent la même façon de penser. A la limite c’est eux qui sont sur la photo, mais en même temps ce ne sont pas eux qui sont sur la photo.

Vous voulez raconter des histoires?
Je veux raconter des gens, je veux montrer les gens. Mais ces gens-là, dissociés de leurs histoires, ne veulent pas dire grand-chose, parce qu’à partir de là, vous pouvez prendre n’importe quelle photo et écrire dessous n’importe quelle légende, puis faire avaler ça comme si c’était la réalité de ces gens. Or je veux contrôler jusqu’au bout ce que je produis. Pour moi, chaque photo a sa légende particulière. La photo A n’est pas interchangeable avec la photo B.

Vous saviez déjà que vous alliez présenter des portraits posés?

Oui bien sûr, c’est ma façon de faire. C’est mon style. J’ai réalisé plusieurs séries sur ce modèle. Pour l’instant je fais comme ça. Parce que je trouve que c’est ça qui raconte une histoire. Il y a des peintres qui utilisent le rouge, d’autres le bleu. C’est comme ça que je vois le portrait. D’une manière un peu hiératique.
C’est comme ça aussi que les gens se regardent dans le miroir. Quand vous vous regardez dans le miroir, vous ne vous souriez pas spécialement tous les matins, vous regardez. Ce sont des espèces d’autoportraits. Où moi, j’aurais été à la limite juste un instrument entre l’appareil et le personnage.

Est-ce pour cela que vous leur demandez de ne pas sourire?
C’est ma façon de faire. Il n’y a pas de raison de sourire bêtement. Je ne raconte rien de comique. Je demande aux gens d’être comme ils sont, sans rien ajouter.

Ce travail s’inscrit-il dans la lignée de vos précédents travaux?
C’est un peu la même logique. Je raconte des histoires de gens. C’est toujours des modèles. Moscou c’est un peu différent parce que c’était des individus très forts. J’ai fait ces portraits au bout de 10 ans. Je connaissais beaucoup de ces gens. C’étaient des amis, des relations, des gens rencontrés lors des reportages… C’était très personnel. A mon avis c’était mon travail le plus intéressant. Mais quand je suis allé voir des Afghans, des Français en banlieue, etc., c’est très ressemblant. Même si malgré la ressemblance formelle, y compris dans les textes, il peut y avoir des différences de fond.

Comment vous avez commencé à faire des photos?
J’ai commencé relativement tard, à plus de 25 ans. J’ai longtemps travaillé à la télévision. J’étais caméraman, puis réalisateur, producteur... Comme je voyageais beaucoup pour le travail, j’ai commencé à faire des photos, dans des contrées lointaines. A côté, pour garder un souvenir. Petit à petit, j ai commencé à diffuser ces photos, notamment à Sipa Press. De fil en aiguille, la photo a pris de plus en plus d’importance dans mon travail. Un jour à partir de 95, je m’y suis consacré totalement.

Avez-vous fait une formation?

Non. Pour la télévision, j’ai fait une formation à l’INA. Mais la caméra et la photo sont deux choses différentes. Dans l’une vous avez une suite d’images qui défilent, dans l’autre, vous concentrez une histoire dans une image.

«Concentrer une histoire dans une image» | Marie Bossaert
Sükrü

Şükrü (61 ans) est arrivé en France en 1976. Originaire d'Istanbul, il a toujours travaillé dans la confection. Grâce à ses économies, il a acheté plusieurs appartements à Istanbul. Şükrü a cinq enfants et onze petits-enfants en Turquie. Il habite à Montfermeil. Il sait qu'il finira sa vie en France, son deuxième pays. Depuis la crise qu'a connue la confection, il travaille dans son petit atelier de retouches du XIXè arrondissement de Paris .

Marie Bossaert
(02/03/2010)

Notes:
(1)Association d’aide à l’intégration des personnes originaires de Turquie en France.
(2)Chaque photographie est présentée avec une courte légende, qui raconte l’histoire des modèles.

Informations pratiques:

Ancrages
15 Février - 8 Mars 2010
A l'Institut Français d'Istanbul.
Adresse: İstiklal Caddesi No. 4- 34435 - Taksim – Istanbul – Turquie

Puis 22 Mars - 9 avril 2010
A l'Institut français d'Izmir.
Adresse: Cumhuriyet Bulvarı No:152 - Alsancak-İzmir – Turquie

Liens:
Site d’Ahmet Sel: www.ahmetsel.com/Default.aspx
Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration: www.histoire-immigration.fr/
Institut Culturel Français d’Istanbul: www.infist.org/index2tout.htm


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