Les voies de l’archéologie | Antonia Naim
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Antonia Naim   
  Les voies de l’archéologie | Antonia Naim Que représente l’archéologie dans un pays riche d’une histoire plurimillénaire, de témoignages artistiques uniques, de l’empreinte de prestigieuses civilisations: hittite, perse, grecque, greco-romaine, byzantine, ottomane? Quels sont les enjeux de préservation de ces trésors dans un pays où le tourisme est devenu une solution rapide à une crise économique de longue durée? Et au nom du sacro-saint tourisme quel est le prix à payer en termes de protection de l’environnement et du patrimoine artistique du pays?
Une loi récente vient de fixer le changement de statut des Sit alani qui sont des espaces protégés, parcs ou sites, ou petits villages grecs anciens de la côte égéenne, maisons de bois en Anatolie… Placés sur une échelle d’importance allant de 6 à 1, ces sites historiques ou archéologiques pourront faire l’objet de toute sorte d’investissements visant à une exploitation touristique plus ou moins complète. Effet rapide de cette nouvelle loi, une plage qui était un site protégé vient d’être abaissée de Sit alani 6 à 3, ce qui veut dire qu’on peut maintenant y construire des hôtels.

Les missions archéologiques en Turquie se multiplient depuis des années, elles sont financées presque exclusivement par l’étranger mais on remarque un regain d’intérêt de la part des sponsors privés, les banques en particulier, qui investissent notamment dans les missions locales. Les archéologues étrangers ont donc été pendant longtemps parmi les plus actifs, mais, depuis quelques temps, une génération d’archéologues turcs, formés à l’étranger, prent la relève et intègre les missions étrangères. La crise économique qui pèse sur la Turquie et les enjeux liés au tourisme ont fait que l’Etat turc s’intéresse davantage à la sauvegarde du riche patrimoine archéologique même si parfois l’économie et la nécessité d’infrastructures nouvelles favorise les choix les plus douteux: c’est le cas du site de la ville romaine de Zeugma. La «seconde Pompei», cité fondée au IVe siècle avant notre ère, dont les vestiges furent découverts en 1960 et mis au jour par des missions françaises en 1995, vient d’être en partie sacrifiée au grand projet de barrage des eaux de l’Euphrate, dans la vallée de Birecik, projet pharaonique destiné à capter un tiers des eaux du fleuve et fertiliser les zones de l’est anatolien, aujourd’hui sous-développées. Ces 75 hectares de vestiges qui comprennent entre autres des demeures richement décorées, un bouleutêrion, sorte de conseil municipal, ont été inondés par les eaux du barrage. Seuls des mosaïques, des statues et les objets ont pu être sauvés.

Nous discutons des difficultés rencontrés par les missions archéologiques en Turquie avec Alessandra Ricci, professeur à l’Université de Salerne (Italie) qui a participé à plusieurs missions archéologiques en Turquie.
Avec d’autres archéologues et chercheurs italiens et turcs, et en collaboration avec la direction des Musées de Turquie, elle travaille en ce moment sur un projet de conservation du site de Kücükyali et de création d’un parc archéologique dans la partie asiatique d’Istanbul, qui comprend en particulier une citerne que les gens du quartier appellent «mağara», la grotte, et un monastère. Cette mission a généré aussi un travail éducatif avec les jeunes étudiants turcs du Lycée italien, devenus pour l’occasion d’ardents archéologues. Les voies de l’archéologie | Antonia Naim Le site de Kücükyali, le mieux conservé, situé vraisemblablement au centre de Byzance, dans les anciens quartiers asiatiques, a été exploré il y a 60 ans, sans être véritablement étudié. Reconnu d’abord comme le palais de Byras, commandé par l’empereur Théophile entre 830 et 837, et construit à l’imitation des demeures des Abbassides et des Omeyyades, il fut ensuite associé par les archéologues italiens au monastère de Satyros, conçu par Ignace, patriarche de Constantinople autour de 867/877 et construit sur les restes du temple de Satyro. Des études turques à la fin des années 1950 ont tranché la question: il s’agit bien du palais de Byras construit sur les modèles enchevêtrés byzantin et islamique, et symbolisant, depuis cette époque, la pénétration de la culture islamique à travers l’architecture, dans le monde occidental. Les voies de l’archéologie | Antonia Naim Qu’en est-il des missions archéologiques étrangères dont vous faites partie?
D’abord, il faut insister sur le fait qu’on assiste à une augmentation des missions turques. Cela me semble liée à un intérêt majeur des universitaires ainsi que de l’Etat pour l’archéologie tout court, qui dépasse l’intérêt historique pour l’archéologie anatolienne, propre à l’idéologie kémaliste, et qui s’explique sans doute par un rapport différent à l’histoire et à la terre turques qui ont connu les premières civilisations sédentaires, les Hittites, les premiers développements urbains de Çatalhoyuk.
Mais aussi, dans les derniers 15 ans, des écoles archéologiques turques se sont développées, liées aux émigrations des jeunes archéologues turcs, en Allemagne notamment. Ces jeunes archéologues sont rentrés au pays avec un bagage culturel enrichi ou parfois alourdi par une conception nordique de l’archéologie, dans une sorte de connubium vainqueur pour l’archéologie…Cela se traduit en pratique par l’importation d’une méthode de gestion des fouilles, mais aussi du patrimoine, plus proche du modèle et de la tradition archéologique nordique que du modèle méditerranéen… Une illustration de cette méthode peut être donnée par les fouilles de Pergame: les archéologues allemands y ont reconstruit entièrement des temples, là où des parties sont absentes, ils ajoutent du ciment et des marmes sculptés avec des techniques contemporaines; ou par celles d’Ephèse où les archéologues autrichiens ont refait carrément les façades de la bibliothèque... On a l’impression que le site se détache du paysage, il y a une sorte de dichotomie entre paysage et site ancien ce qui est précisément le contraire de ce qui se passait dans les cultures anciennes, surtout les cultures hellénophones, où nature et monument nourrissaient un dialogue harmonique.
Notre approche méditerranéenne, celle des archéologues italiens, espagnols, français à la restauration est très différente. Cependant, nous avons le devoir de faire sentir notre présence d’une façon différente. Le dialogue avec les cultures locales et nos collègues turcs est fondamental.

Il y a un débat sur ces diverses approches de l’archéologie, disons entre l’approche méditerranéen et nordique?
Non, il n’y a pas un véritable débat, les deux approches coexistent depuis la naissance de l’archéologie moderne. Sans le tourisme, nécessaire, la Turquie n’aurait pas pu s’en sortir, étant donné la situation alarmante de son économie.
Mais il est vrai qu’il y a une condition sine qua non pour travailler dans les mission de ce pays: il faut que le site soit exploitable touristiquement, donc qu’il soit attrayant et adapté aux tourisme de masse, celui qui cherche le soleil, la mer et une petite dose de culture, pas trop, juste quelques excursions à Ephèse ou Yerapolis. Un exemple lumineux est la restauration de Troie: les touristes ne visitaient pas le site sous prétexte qu’il n’y avait rien à voir. La restauration récente réalisée par les archéologues allemands, selon le modèle dont on parlait, a apporté un flux énorme de touristes dans la région. Ce qui doit attirer l’attention de tous aussi sur la nécessité de développer en parallèle un tourisme local et un tourisme «cultivé», pour favoriser une croissance culturelle du pays.
Mais pour en revenir aux conditions de travail des archéologues en Turquie, nous devons respecter beaucoup de règles, dont il nous faut reconnaître qu’elles visent à lutter contre le phénomène récurrent des vols d’œuvres d’art dans ce pays comme dans d’autres pays de la Méditerranée.
Dans ce cadre, ce que les Italiens essaient de faire, comme le font d’ailleurs les Anglais, ce sont des parcs archéologiques, c’est à dire des lieux polyvalents et multidisciplinaires, insérant des activités diverses, comme des petits musées. Un autre avantage de ces parcs c’est que l’on créé des espaces verts et qu’ils sont protégés de tout projet de construction. En Turquie une loi permet aux privés de louer des sites archéologiques pendant 99 ans! Jetez un coup d’œil du côté de Sultanahmet, vous verrez des anciennes citernes transformées en restaurant, ce sont des opérations commerciales parfaitement légales...
Les missions étrangères sont pratiquement toutes autofinancées. Les financements turcs ne concernent qu’une partie des investissement. La tendance est plutôt à récupérer les recettes liées au patrimoine pour boucler les autres dépense de l’Etat, surtout celle du ministère de la Défense qui avec son déploiement dans le nord de Chypre et dans l’est de la Turquie absorbe à lui seul une partie considérable du budget de l’Etat... Antonia Naim
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