Les souterrains du cinéma turc | Antonia Naim
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Antonia Naim   
Rencontre avec Engin Yiğitgil, président de Türsak, la Fondation turque de la culture cinématographique et audiovisuelle.

Crée en 1991, consacrée au cinéma et installée à Istanbul, la fondation Türsak est une ONG de 215 membres, dont des professionnels du cinéma – cinéastes, acteurs – des artistes et de nombreux hommes d’affaires et personnalités du monde politique, ces derniers ayant très souvent des postes honorifiques au sein des organismes culturels privés du pays. La composition de Türsak illustre bien une des contradictions de la société turque, le lien particulier des organismes dits indépendants avec le monde politique. Une autre caractéristique de la vie culturelle en Turquie, dans le domaine du financement des activités culturelles et du patrimoine artistique national, est la forte présence du privé qui, entre volonté de mécénat, enjeux de communication et incitations fiscales, s’investit massivement dans ce secteur.
Les banques, en particulier, ont une place de protagoniste sur la scène culturelle turque: les vitrines de leurs grandes agences dans les rues les plus commençantes d’Istanbul font plus penser à des galeries ou à des librairies qu’à des bureaux où s’échangent valeurs monétaires. Les beaux livres consacrés au patrimoine artistique semblent hésiter toujours entre deux images: entre instrument de connaissance et outil de communication haut de gamme, entre culture et marketing. Est-ce le prix à payer pour pouvoir faire de la création un enjeu à part entière?
Pour le cinéma, ce système semble être la seule issue. Faute de système d’aide public, comme en Europe et notamment en France, pays pionnier pour ses aides au cinéma. Faute d’intérêt de la part de l’Etat pour la conservation et la diffusion du patrimoine cinématographique, le septième art survit comme il peut . Ainsi, la fondation Türsak agit dans deux directions. D’un côté, elle promeut les films turcs à travers les Journées du cinéma turc organisées à l’étranger, Rio, Budapest, Amsterdam etc., et publie un annuaire du cinéma turc qui fait référence dans le pays et du cinéma en général. Elle participe en effet à la diffusion de la culture cinématographique au sens large sur le territoire national grâce à des festivals thématiques, une cinquantaine dans les dix dernières années.

Nous rencontrons son président, Engin Yiğitgil, infatigable défenseur du cinéma en Turquie….

Quels sont les objectifs de ces festivals thématiques que vous organisez?
Nous avons plusieurs objectifs, éducatifs principalement. Tout d’abord, la diffusion de notre patrimoine national, nous essayons de faire connaître et de promouvoir le plus largement possible le cinéma turc. Ensuite, nous faisons en sorte que les Turcs s’intéressent au cinéma mondial. Notre idée est d’utiliser la force visuelle du cinéma pour sensibiliser le public à des sujets comme l’environnement, par exemple, thème du prochain festival. Un autre festival important que nous organisons est dédié à l’histoire et parmi les membres du jury nous avons accueilli des cinéastes européens réputés et engagés comme Costa Gavras, Alain Corneau, Bernard Tavernier à qui nous demandons d’adresser un message au public. Cette tradition du «message» est pour nous une façon d’améliorer la perception des faits historiques au sein du public.
Un autre thème sensible, celui des droits de l’homme, a été au centre de l’un de ces festivals au cours duquel nous avions décerné un prix à un cinéaste ayant traité ce sujet. Le succès a été énorme.
La production fait aussi partie de nos priorités. Pour l’instant nous ne produisons que des documentaires, 42 à ce jour, la plupart sur le patrimoine culturel mondial et turc, le dernier réalisé avec le concours de l’Unesco.

Ces sujets sensibles, en particulier le problème des droits de l’homme, ont provoqué des réactions de la part du gouvernement?
Franchement, nous avons toujours organisé nos festivals en toute liberté, quels que soient les gouvernements, même les plus conservateurs. Nous avions le devoir de les tenir informés mais étant donné notre statut de fondation privée indépendante nous avons fait nos choix en toute liberté. Cela a été le cas aussi pour une édition spéciale des rencontres cinéma et histoire, consacrée au cinéma arménien: l’intérêt a été énorme et les salles étaient tellement bondées que même moi je n’arrivais pas à entrer. Hélas, à l’étranger nous avons toujours cette image négative, on nous voit comme un pays privé de liberté, on croit que l’Etat contrôle tout. C’est faux.

Qu’en est-il de la conservation du patrimoine cinématographique turc? Avez-vous des archives, une cinémathèque?
Nous essayons de remédier à l’absence structurelle d’archives avec nos archives personnelles, sur support vidéo, mises à la disposition des étudiants. Ce fonds comprend près de 95% de films représentatifs du cinéma mondial mais nous avons aussi des films turcs, en cassettes vidéo, et quelques-uns sur support pellicule.
Nous avons un projet en cours, qui se rapproche de l’idée de cinémathèque: les locaux du Musée de l’ancienne Banque ottomane, dans un grand immeuble historique restauré, où nous installons une salle de cinéma. Celle-ci sera consacrée essentiellement à la projection de films représentatifs du cinéma mondial, avec des cycles de films dédiés à un pays. Nous sommes très attachés à l’éducation, c’est pourquoi l’accès à nos festivals est gratuit, et les formations que nous organisons sont accessibles à travers des cotisations symboliques.

On croit comprendre qu’en Turquie la culture est financée presque exclusivement par le secteur privé…quels sont les enjeux de ces mécènes privés?
Il est vrai que l’Etat ne participe pas directement au financement de nos manifestations, il se limite à nous faciliter la tâche et parfois il nous aide à boucler notre budget, ça ne dépasse jamais 10%. Ces aides sont aujourd’hui élargies, à mon avis dans le but d’améliorer l’image du gouvernement et de favoriser aussi la future entrée dans l’Union européenne.
Quant au secteur privé, il occupe la place laissée vide par l’Etat et répond à une forte demande de la population. Parfois les intérêts privés utilisent les activités culturelles pour exercer des pressions sur l’Etat. Mais en général leur but est de profiter de la culture pour faire du sponsoring, une promotion de qualité. Nous établissons de nombreux partenariats, avec la presse et la télévision notamment, mais aussi avec les transports, nous citons les marques en échange de ce précieux soutien financier.
La défiscalisation ne s’applique qu’aux sociétés qui investissent dans leur propre fondation, et les autres formes de sponsoring d’activités culturelles ne profitent pas de ces baisses d’imposition.
Nous nous battons sans arrêt pour arriver à financer les activités cinématographiques en Turquie en utilisant nos réseaux personnels, nos contacts politiques… Cela va sans doute changer avec l’entrée dans l’Europe.

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La production cinématographique en Turquie survit grâce aux aides étrangères et notamment au fonds Eurimages. En 2002, seuls 21 films turcs ont été produits, et les 914 salles de cinéma ont proposé essentiellement les grosses productions américaines. Le prix cannois décerné à Uzak, le film turc de Nuri Bilge Ceylan, et une nouvelle sortie en salle suite à cette récompense, laisse espérer un avenir meilleur pour le cinéma turc.
(sources: Türsak (Turkish Foundation of Cinema and Audiovisual Culture). Mehmet Basutçu, Cahiers du cinéma, n° hors série, avril 2003)Antonia Naim
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