Mémoires d' Orient | Antonia Naim
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Antonia Naim   
  Mémoires d' Orient | Antonia Naim Elle travaille sur la mémoire, elle fait travailler la mémoire, elle explore les terres d’Anatolie, au sens propre aussi puisqu’elle utilise la terre, les feuilles, les graines pour déchiffrer le dialogue de l’homme avec la nature. «Quand je regarde les coupes des fouilles archéologiques qui descendent dans les profondeurs de la terre, je vois que les cultures sont parvenues à ce jour en s’accumulant en strates les unes sur les autres. Ces strates sont de véritables livres d’histoire, de véritables documents…», dit-elle. Comme les cultures, les œuvres de Handan Borüteçene se nourrissent des géographies et des terres, terres qu’elle renferme dans des boîtes de verre et de métal en strates épaisses ou fines à côté de lignes de chanvre, d’avoine, de caroubes, de fèves, de fer… La pierre millénaire est toujours proche, pour rappeler le poids du passé et de l’histoire, comme dans les installations qu’elle a exposées au musée des civilisations d’Anatolie en 1995, où ses œuvres se mêlaient aux sculptures plurimillénaires d’Anatolie. La Méditerranée est là aussi, lorsque les feuilles de dattier ou celles d’olivier se reproduisent dans ces coffres-forts de la mémoire qu’elle compose.

Pour sa dernière installation, encore plus conceptuelle, elle réinvente une autre poétique de l’espace, où l’actualité entre violemment en scène. Exposée dans une galerie de l’avenue Istiklal, dans le quartier multiculturel de Beyoglu, l’œuvre de Handan Borüteçene nous alerte sur la perception de la guerre en Iraq et sur la violation de l’intimité de chaque individus par les médias.
Trois pièces d’un hypothétique appartement sans séparation, une salle à manger, un séjour et une chambre à coucher, dont les rares meubles sont tapissés de reproductions d’images de guerre peintes par Paolo Uccello ou Pablo Picasso cousus, dans une sorte de collage avec des images de la bourse et de la guerre en Iraq tels qu’on les a vu quotidiennement sur CNN. Ces «scènes de guerre en intérieur» nous interpellent sur la violence et l’intrusion des médias et sur la juxtaposition des intérêts financiers et de la communication dans les guerres, sur le pouvoir envahissant de la télévision jusque dans nos «intérieurs». Mémoires d' Orient | Antonia Naim Si la Turquie fait partie de l’autre Méditerranée, comme le disait Braudel, Handan Borüteçene exprime bien la synthèse de cet héritage métisse propre à cette Méditerranée de l’Est, redevable de l’Orient et proche de l’Europe et de l’Occident. Elle a fait des études d’art à Paris, mais a choisi de vivre à Istanbul, la ville aux multiples identités culturelles. Loin d’être une déchirure, cette multiple appartenance est perçue et vécue comme une richesse, une clé pour explorer la mémoire et déchiffrer la réalité, une source nécessaire de création artistique.

Etre artiste à Istanbul: quelle est la situation de l’art contemporain en Turquie?
La situation est très difficile. D’abord l’Etat est pratiquement absent du secteur de la création… Nous n’avons pas de musée d’art moderne ou contemporain ni de collections privées, c’est paradoxal pour un pays où les arts se sont développés vers 2000 AJC … on connaît même le nom d’un atelier de sculpteurs qui date de l’époque des Hittites!
Certes, nous avons l’Académie des Beaux arts, fondée il y a 200 ans à l’époque ottomane, même si les filles n’y furent admises qu’au début du 20e siècle.
Pendant les premières années de la République et surtout entre 1923 et 1950 nous avons connu une grande impulsion de l’Etat pour le développement des arts plastiques, la construction de musées. Les années 50 sont un tournant important pour mon pays: on est passé du parti unique à une démocratie pluraliste et, avec l’entrée de la Turquie dans l’Otan, les Etats Unis ont imposé leur présence ici. La crise de l’économie actuelle trouve ses origines, à mon avis, dans ces années là. Ce mouvement impérialiste vise aujourd’hui la domination de pays à la culture millénaire tels que l’Afghanistan, l’Irak, la Turquie…
Après les années 50, le gouvernement cherchant à se rapprocher des Etats Unis, mise sur l’effacement de l’identité culturelle, car lorsqu’on efface l’identité culturelle d’un peuple on le domine… Il faut dire aussi que la République turque est constituée de populations qui ont connus des migrations importantes, depuis des siècles, ainsi qu’une grande richesse culturelle et des élans de solidarité assez remarquables. Je m’insurge toujours lorsque le regard occidental – de l’Europe comme des Etats Unis – se focalise sur l’opposition Turcs/Kurdes alors que nous avons une telle diversité de peuples et de cultures, Albanais, Arabes, Arméniens, Géorgiens, Grecs, juifs, Iaz, Tcherkesses… une centaine, qui vivent ensemble réunis par une culture millénaire et par la langue turque, souvent doublée par une autre langue dialectale. Nous avons d’ailleurs un taux très élevé d’alphabétisation.

Cette diversité doit être transmise par la mémoire?
Je dis toujours que ma mémoire est cachée dans mon cerveau, mon cerveau se trouve dans mon corps…mon corps est comme le coffre-fort de mon cerveau. Et le corps de mon exposition à Ankara était la salle où se trouvaient les orthostates hittites du Musée des civilisations anatoliennes…Mon travail est devenu un miroir qui souligne que les traces des cultures anciennes vivent toujours aujourd’hui, aucune culture n’est jamais entièrement morte, elles arrivent à nous avec leurs strates, les unes sur les autres. Et elles participent à des nouvelles formations. Et ceci en permanence dans l’univers…

Nous avons pu comprendre que l’Etat étant absent de la scène culturelle, les organismes privés sont les nouveaux «mécènes» dans le secteur des arts, notamment de l’art contemporain, de la musique, du cinéma... Quels sont, à votre avis, les raisons ou les causes de ces investissements massifs?
Il est vrai que nous avons un grand nombre de représentants de la société civile, fondations, associations ainsi que des sociétés privés, des banques notamment, qui soutiennent les arts. Pour ce qui est de l’art contemporain, ces organismes privés financent des expositions et achètent des œuvres. Ils peuvent bénéficier de réductions fiscales mais seulement depuis une dizaine d’années, donc je pense que leur intérêt pour l’art est réel. Pour nous artistes c’est un avantage, nous nous sentons beaucoup plus libres...

Etes-vous vraiment libres de parler de tout, y compris des droits de l’homme, de la question kurde?
Je dois d’abord dire que dans l’exercice de nos activités artistiques nous ne subissons aucune pression ni restriction. Nous n’avons pas de tels soucis. Le seul exemple négatif dont je puisse me souvenir remonte à une dizaine d’années. Lors d’une exposition à la gare ferroviaire d’Ankara, un artiste avait fait un happening en s’allongeant par terre, symbolisant la mort… Il y a eu un appel de la part des autorités pour qu’il se retire de cette exposition afin de ne pas angoisser les gens qui passaient par-là.
La question kurde est différente selon qu’on la regarde de l’extérieur – comme vous le faites en Europe – ou de l’intérieur. Il y a un jeu politique sur cette question et je pense qu’en Europe vous avez un regard orienté. Un exemple: en 1996 nous avions créé une association d’artistes pour participer à une exposition pluridisciplinaire à Bruxelles, organisée par Europalia, une fondation belge. Celle-ci exigeait de nous la mise en place de deux expositions, l’une avec des artistes turcs et l’autre avec des artistes kurdes. Etant donné que dans notre association les artistes turcs ou kurdes étaient tous mélangés et surtout pas étiquetés selon leur appartenance ethnique, nous avons répondu qu’il nous était impossible de les séparer. Nous voulions faire une seule exposition, ensemble. Mais les Belges n’ont pas accepté et l’ensemble des événements prévus (cinéma, théâtre, ballet, musique, peinture...) a été annulé pour différentes raisons dont la principale était relative à ce «problème kurde»! Personnellement je crois que dans le quotidien cette séparation entre turcs et kurdes n’existe pas... Mémoires d' Orient | Antonia Naim Aujourd’hui après la guerre en Irak et ses probables extensions vers la Syrie et l’Iran les Etats-Unis d’Amérique cherchent à créer un état kurde pour se donner dans le Moyen-Orient une nouvelle zone d’influence où ils seraient maître, comme c’est le cas en Israël. Les Kurdes sont des instruments de cette politique là.
Et puis, je suis contre la violence, personne ne peut sortir victorieux de la violence. Il faut donc se battre pour changer les choses mais dans un cadre légal. C’est le sens même de la démocratie.

Mais des journalistes et des députés, comme Leyla Zana, sont en prison pour des délits d’opinion...
Il est certain que la prison est une peine excessive pour des délits d’opinion...
Ils sont en prison parce que l’on leur a reproché d’avoir transgressé certaines lois en vigueur. Ce sont ces lois de la République qu’il faut changer; d’ailleurs, aujourd’hui, le parlement est saisi d’un paquet de réformes dit d’harmonisation de la législation aux exigences européennes en matière des droits de l’homme. Le délit d’opinion ne doit bien sûr pas exister.
Il ne faut d’ailleurs pas considérer qu’une seule ethnie mais l’ensemble des populations qui vivent à l’Est de l’Anatolie. L’erreur a été de laisser dans le sous-développement ces régions durant des décennies. Depuis une quinzaine d’années, les gouvernements ont bien compris cette erreur et ont décidé d’investir de plus en plus pour le développement de ces régions.

Vous travaillez sur la mémoire, sur les traces des corps et de la nature, votre culture se nourrit d’Orient et de Méditerranée…Comment vous situez-vous en tant qu’artiste? Quel poids a l’histoire sur votre travail?
Lorsqu’on parle de Méditerranée on parle souvent de l’Ouest, or je me perçois comme une artiste méditerranéenne, mais de l’Est. Si on devait dessiner une ligne imaginaire, on verrait que la culture de l’Est a été transporté à l’Ouest de la Méditerranée, je pense à Venise, ou encore à Marseille, construite par les Phocéens, qui vivaient du coté de Smyrne (Izmir) et qui sont partis, chassés par les Perses...
Et plus loin encore dans l’histoire on trouve les peuples de Lycie, au Sud-Est de la Turquie actuelle qui devant la poussée des Hittites sont partis jusqu’à l’Ouest, vers Gibraltar, la Galice. Quant à nous, artistes turcs, cette mémoire commune influence notre travail.
Que ce soit au Caire, à Venise, à Istanbul, en Syrie nous avons en face de nous les traces des civilisations antérieures. L’histoire pèse lourd sur nos épaules mais elle nous apporte aussi une énorme richesse. Elle nous lègue une grande responsabilité, il faut apprendre à créer autre chose à partir de cet héritage.
Je me dis aussi qu’un artiste de Los Angeles n’a pas une telle responsabilité. Je ne veux pas le mépriser, simplement il n’est pas immergé comme nous dans ces strates de civilisations millénaires, tout du moins du point de vue géographique et des imaginaires.
Je pense là à une histoire qui m’a toujours bouleversée, cette femme écrivain Hypatie qui a péri lors de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, en essayant de sauver les œuvres qu’elle renfermait... Je pense que j’aurai eu la même pulsion. Mais est-qu'un artiste au Nord aurait fait la même chose?
Un autre exemple. Sur internet il y a de nombreux sites sur la poétesse Sapho, je les consulte souvent. J’ai remarqué que, sur les sites nord-américain, ce qui ressort d’abord ou même uniquement c’est son homosexualité. Sapho est un prétexte pour parler d’homosexualité, tandis que pour un artiste du bassin méditerranéen, pour moi artiste de la Méditerranée de l’Est, Sapho est avant tout une poétesse qui a nourri notre mémoire commune. Antonia Naim
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