Un film documentaire, c’est aussi du cinéma | Mehmet Batsuçu
Un film documentaire, c’est aussi du cinéma Imprimer
Mehmet Batsuçu   
Un film documentaire, c’est aussi du cinéma | Mehmet BatsuçuÇoşkun Aral est né à Siirt, à l’Est de l’Anatolie. Quand il ouvrit ses yeux bleu ciel, pour découvrir ce monde, c’était un beau jour de mai ensoleillé; le premier du mois...

En cette année 1956, les journaux du monde entier commentaient la crise du Canal de Suez. Ce fut son premier contact avec le virus de l’actualité internationale brûlant, qui finalement allait lui coller à la peau, toute sa vie durant. Il devint très rapidement, dès 18 ans, photographe de presse pour des grands quotidiens populaires. Quand il partit s’installer à Paris, après quelques années d’études universitaires en gestion d’entreprise, non achevées, il avait 24 ans.

Le jeune photographe fut d’abord remarqué par les images qu’il avait prises le jour de son 21ème anniversaire, sur la place Taksim, au cœur de la ville d’Istanbul, lors d’une manifestation tragique, ensanglantée. Le 1er mai, devenue une journée ordinaire non chômée en Turquie depuis plus de trente ans, a ainsi revêtu un caractère symbolique avec ses cortèges non autorisés et l’insoutenable frustration engendrée… Ce qui lui a fourni un riche matériel. Il fixa alors sur la pellicule, entre autres, la répression policière : pas seulement en Turquie mais à travers les continents, Ses photos, diffusées par l’agence Sipa Press , firent le tour du monde, trouvant place dans les plus importantes publications de la presse internationale, du Times à Paris-Matc h, de Stern à Newsweek .

Documents filmés depuis les points chauds de la planète…
La passion des reportages filmés le saisira rapidement, quelques années plus tard. Il réalise son premier film en 1985, dans les Philippines, avec une petite caméra V8. Ce ne sont pas les images, mais la bande son de ce film sur la guérilla locale qui sera diffusée par la RAI en Italie. La même année, la RAI lui achète, cette fois-ci pour en diffuser les images, un autre film qu’il a réalisé sur l’enlèvement d’un Italien au Liban. Voilà que ce nouveau virus du reportage filmé, cousin germain du premier, est définitivement contracté à son tour…

Près d’un quart de siècle plus tard, il aura réalisé quelques 200 films documentaires et reportages filmés, tout format confondu. Il continue d’ailleurs à tourner à tour de bras et va même jusqu’à fouiller dans ses propres archives pour témoigner du passé récent qu’il a si bien connu et capté par sa caméra…

Premier reportage à l’intérieur d’un avion détourné…
Son parcours est jalonné de succès inattendu. Il a été, par exemple, le premier journaliste au monde, à avoir réalisé un reportage en direct avec des pirates de l’air, des intégristes musulmans turcs en l’occurrence, dans l’avion même que ceux-là avaient détourné le 14 octobre 1980, pour aller à Téhéran. Exploit qui lui a valu d’être confondu avec les auteurs du détournement quand ils atterrirent à Diyarbakır et de subir les violences d’une garde à vue musclée...
Puis il partit sur tous les fronts chauds de la planète. Il témoigna de l’horreur de la guerre depuis le Liban, le Tchad ou les pays asiatiques. Entre deux voyages éprouvants, il faisait escale à Paris. Il publia des albums et exposa beaucoup avant de retourner s’installer en Turquie pour réaliser des émissions de télévision sur l’actualité internationale. Il commença alors à tourner de plus en plus de films documentaires à travers son pays, qui ont été diffusés par une chaîne du service public, dans un programme intitulé «Les Couleurs de la Turquie».
Un film documentaire, c’est aussi du cinéma | Mehmet Batsuçu
Création d’une chaîne de télévision documentaire…
Çoşkun Aral a été l’un des fondateurs, en février 2006, de la première chaîne de télévision câblée qui diffuse exclusivement des films documentaires sur l’archéologie, la géographie, les voyages, la santé, les activités culturelles, etc. : la chaîne «Iz TV» ( www.iztv.com.tr ) est présentée comme étant la première chaîne de télévision turque du savoir et des documents. Aujourd’hui, il continue toujours à consacrer une grande partie de son temps à cette chaîne qui diffuse en boucle des films documentaires (40% d’émission nouvelle, 60% de rediffusion) pour un public de curieux de plus en plus nombreux. L’audience de «Iz TV» atteigne maintenant 7% des quelques 2 millions d’abonnées de ce réseau câblé en Turquie où l’on estime que le taux de suivi des émissions documentaires se situe en moyenne, autour de 5%. «Notre téléspectateur n’est pas suffisamment habitué, ni éduqué pour regarder les films documentaires. On estime qu’il ne peut fixer son attention au-delà de 13 minutes! Les formats doivent donc s’adapter, en attendant de former patiemment notre téléspectateur pour accroître son niveau de curiosité et d’ouverture d’esprit. Par conséquent, notre format favori est aujourd’hui d’une durée de 26 minutes. Ce qui nous a d’ailleurs fait gagner, pour le contenu et la forme de nos productions, le prix international Hot Bird dans la catégorie documentaire en 2007» précise Çoşkun Aral. Il dirige également la maison de production de «Iz TV» au sein duquel travaillent en permanence sept petites équipes de trois personnes, très réactives. Avec son expérience de journaliste et photographe de presse acquise sur le terrain, il réussit à diviser les coûts de production par un facteur trois par rapport à la moyenne de la production européenne de format et de contenu comparable. Comme ils ont une obligation de diffusion sur «Iz TV» de 450 heures de nouvelles émissions par an, ils produisent au total quelques 700 films à caractère documentaire ! Çoşkun Aral qui enseigne par ailleurs le journalisme de télévision dans une université privée, souligne pourtant que ce n’est pas une activité bien lucrative. «Le marché est vorace et sans éthique ; il y a beaucoup de producteurs incompétents qui se financent, copinage et favoritisme aidant, à travers les différentes sources d’aide à la production du Ministère de la culture turque et aussi de l’Union européenne» se plaint-il.

1er mai 2009 au mileu des oiseaux de la Camargues…
Ce 1er mai 2009, Çoşkun Aral n’a pas eu le loisir de filmer les manifestations en Turquie. Pourtant elles étaient les premières autorisées depuis 32 ans, avec le retour à la journée chômée pour la “Fête du travail et de la solidarité” enfin décrétée par le gouvernement, juste quelques semaines auparavant… Ce 1er mai il était loin du pays. Il se trouvait à Marseille, en France, pour assister à la projection de l’un de ces derniers films documentaires, «Les Ailes du delta» (56mn) sur les oiseaux migrateurs qui voyagent, d’une saison sur l’autre, de la Camargue au delta de la rivière Gediz, près de la ville d’Izmir. Ce film, tourné avec des moyens techniques du dernier cri, affichant clairement un certain souci esthétique de l’image et de la mise en scène, avait paru quelque peu sophistiqué au commanditaire, une association qui défend la qualité de l’environnement de ce delta sur la côte égéenne. L’accueil triomphal que les français ont réservé aux «Ailes du delta» leur a permis de réviser à la hausse l’idée qu’ils se faisaient du film. Il a alors été décider d’organiser des projections lors de la célèbre Foire Internationale d’Izmir…
«Même si nous n’avons pas les moyens et le temps de préparer nos projets avec un scénario écrit et travaillé à l’avance (comme le fait par exemple Enis Rıza) un film documentaire c’est aussi du cinéma !» s’exclame Çoşkun Aral, visiblement heureux de cet anniversaire, son 53ème, passé à Marseille…

Entretien réalisé par Mehmet Batsuçu
(25/06/2009)




mots-clés: