Le cinéma turc au mieux de sa forme… | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
L’année 2008 a vu le cinéma turc courir de réussite en réussite. Alors que sa riche diversité lui permit d’attirer plus de la moitié du public national, les films d’auteur ont récolté plusieurs prix dans les festivals internationaux les plus prestigieux. Ce chemin de gloire n’a pas manqué de paradoxe non plus : le jeune cinéaste cosmopolite d’origine anglaise, Ben Hopkins, remporta le grand prix du meilleur film turc au 45ème Festival national d’Antalya ! Cette récompense controversée, une première dans l’histoire du cinéma turc, met davantage en lumière, les multiples succès du cinéma national.

Le cinéma turc se porte donc très bien. Peut-être même trop bien. Après une année exceptionnelle, tant sur le plan de la qualité que celui de l’audience, même la crise n’a pas suffit à renverser la vapeur. L’élan des succès qui vont en croissant depuis déjà cinq ans, a en effet donné une telle accélération qu’il paraît difficile que les difficultés économiques actuelles infléchissent radicalement sa trajectoire. Tout au contraire, le cinéma national gravit de nouveaux sommets, notamment en matière de fréquentation avec près de 60% de part de marché l’an passé!

Tout espoir semble également permis pour l’avenir. Le jeune cinéma turc se porte en effet à merveille. ‘Uzak İhtimal’ (Peu probable), premier film de Mahmut Fazıl Çoşkun, 35 ans, drame contemporain sur fond de diversité culturelle et religieuse, profondément humaniste et poétique, est primé au Festival de Rotterdam en ce début d’année. Le jeune cinéma turc y a d’ailleurs eu droit à une programmation spéciale d’une quinzaine de titres, parmi lesquels se trouvait un autre premier film coréalisé par Mehmet Bahadır Er, 26 ans, et sa complice ukrainienne Maryna Gorbach à peine plus âgée que lui : ‘Kara Köpekler Havlarken’ (Quand les chiens noirs aboient) certes moins abouti que ‘Uzak İhtimal’ mais tout autant emblématique de ce jeune cinéma.
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A 11h moins 10

C’est encore un premier long-métrage de fiction, ‘11’e 10 kala’ (A 11h moins 10), écrit et produit en collaboration avec ARTE par la documentariste Pelin Esmer, 36 ans, qui serait le meilleur candidat pour la sélection cannoise. Remarquée en 2005 par ‘Oyun’, (La pièce) la réalisatrice a bénéficié du soutien de la Cinéfondation du Festival de Cannes pour développer ce projet sur la rencontre insolite de deux hommes solitaires qui habitent dans un immeuble menacé de démolition, au centre du vieil Istanbul. Un autre premier film, ‘Orada’ (Là-bas), coréalisé par Hakkı Kurtuluş et Melik Saraçoğlu diplômés de l’Institut Lumière de Lyon, pourrait également émerger du lot.

Pour le jeune cinéma les chiffres sont encourageants. Ils ont été une quinzaine à avoir fait leurs premiers pas en 2008 où l’on a vu la production progresser jusqu’à cinquante titres. Ce poids significatif des jeunes cinéastes turcs ne devrait pas faiblir en 2009. L’émergence de jeunes réalisateurs/producteurs qui privilégient les coproductions et réussissent à obtenir divers soutiens financiers, en Europe comme en Turquie (Ministère de la culture), nourrit le cinéma d’auteur, par ailleurs au mieux de sa forme : ‘Les Trois Singes’ (Üç Maymun) de Nuri Bilge Ceylan, Prix de la mise en scène à Cannes, dépasse pour la première fois la barre des 100 milles spectateurs dans son pays et partage le prix annuel de la critique nationale, signe des temps, avec un premier film : ‘Sonbahar’ (L’automne) d’Özcan Alper, primé au Festival de Locarno l’été dernier.

Zeki Demirkubuz continue de creuser le sillon des passions qui lui permettent de donner vie à des personnages prisonniers des contradictions de la société turque. ‘Kıskançlık’ (La Jalousie), une adaptation littéraire dont le tournage est achevé, ne serait pas prêt avant l’automne. Semih Kaplanoğlu, après sa sélection à Venise avec ‘Le Lait’, tournera cette année ‘Bal’ (Le Miel), troisième volet de sa trilogie. Tayfun Pirselimoğlu, cinéaste et écrivain de la même génération, termine la post-production de ‘Pus’ (La Brume) son troisième long-métrage. Toujours dans la même tranche d’âge, Reha Erdem, très prolifique depuis quelques années, vient de réaliser son cinquième film, le remarquable ‘Hayat Va’ (My Only Sunshine) présenté au Forum du dernier Festival de Berlin.

Erden Kıral, l’un des plus importants noms du cinéma d’auteur, ancien assistant de Yılmaz Güney, a réalisé ‘Vicdan’ (La Conscience), un mélodrame social primé au festival national d’Antalya. Il serait également présent à Cannes avec la programmation de la copie restaurée de son deuxième film, ‘Sur les terres fertiles’ ( Bereketli Topraklar Üzerinde, 1979) dans le cadre du programme Cannes Classics.

Quant au cinéma commercial de divertissement, il récolte plusieurs millions de spectateurs, comme cette nouvelle aventure rocambolesque d’un héros hors normes, interprété par un acteur aux généreuses grimaces, qui tente de battre le record de la fréquentation qui se chiffre désormais à plus de 4 millions d’entrées.

Parmi ces titres populaires, le plus sérieux a été Mustafa, film documentaire sur la vie de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République turque en 1923. Malgré de violentes attaques contre son réalisateur, le journaliste Can Dündar accusé de traîtrise par les kémalistes purs et durs, le film a été vu par près de 2 millions de spectateurs. Il n’est donc pas étonnant que la part de marché du cinéma national (1) grimpe jusqu’au 4ème rang mondial et se place en tête des pays européennes ! Juste un bémol : seulement 10 des 45 films turcs distribués en 2008 ont eu une exploitation bénéficiaire.

Meilleur film turc de l’année réalisé par un anglais !...

Cette vivacité a été spectaculairement confirmée au 45ème festival d’Antalya, en octobre dernier. Les 16 films de la compétition présentaient un niveau exceptionnel. Le palmarès n’a pas été moins surprenant: pour la première fois, un jeune cinéaste étranger a remporté le prix du meilleur film turc de l’année. Ben Hopkins, d’origine anglaise, a en effet réussi un exploit avec son The Market - A Tale of Trade, un film intelligent et ‘authentiquement turc’ sur le vaste sujet de l’économie libérale globalisée. Les mésaventures d’un petit commerçant ambitieux de l’Est de l’Anatolie qui veut devenir rapidement riche et puissant, se transforment en une fable efficace, un brin moraliste et fortement critique sur les travers du libéralisme mondial qui ne parvient pas, fort heureusement, à broyer l’humanité qui habite notre petit entrepreneur turc…

Comment le jury pouvait-il signifier, au moment où le cinéma turc triomphe sur les écrans des festivals internationaux, que les quinze cinéastes turcs ne seraient finalement pas aussi bons que leur jeune compétiteur anglais?

Comment en effet, au moment où le cinéma national était capable d’aligner pour la course à l’Orange d’or quinze autres titres dont la richesse thématique et la qualité cinématographique étaient d’un niveau sans doute jamais atteint, pouvait-on raisonnablement convaincre le milieu du cinéma national que le fable socio-économique du talentueux Ben Hopkins, d’un style certes efficace mais d’une facture cinématographique plutôt classique, était le meilleur ?

Comment, au moment où près des deux tiers des spectateurs choisissent de voir un film national, pouvait-on leur annoncer, sans les provoquer quelque peu, que Ben Hopkins a réalisé le meilleur film turc de l’année?

Le paradoxe semble en effet d’autant plus significatif que le très cosmopolite réalisateur Ben Hopkins, 39 ans, s’est emparé de ce prix du meilleur film turc en devançant de sérieux candidats. La liste des recalés est en effet édifiante : rien pour Nuri Bilge Ceylan distingué à Cannes… Rien pour Semih Kaplanoğlu dont le deuxième volet de sa trilogie, ‘Süt’ (Le Lait), venait de concourir à Venise pour le Lion d’or… Aucun prix, non plus, pour le beau film de Reha Erdem, ‘Hayat Var’ (Mon rayon de soleil)… Quant à Yeşim Ustaoğlu, doublement primée en Espagne un mois auparavant, elle doit se contenter du prix du meilleur second rôle féminin attribué à Övül Avkıran… Seul Derviş Zaim trouve avec ‘Nokta (Le Point), un délicieux exercice de style, sa juste place en remportant trois prix dont celui du meilleur réalisateur…L’Orange d’or, accompagnée d’un chèque généreux de 150.000 euros, était convoitée par tous ces noms de renommée internationale…

Il n’est donc pas étonnant que les décisions du jury d’Antalya, entièrement composé de personnalités turques et présidé par le célèbre comédien Tuncel Kurtiz (interprète, entre autres, du ‘Troupeau’ -1978- signé Yılmaz Güney / Zeki Ökten et du dernier Fatih Akın, ‘De l’autre côté’ 2007’) aient été considérées comme autant de provocations par certains commentateurs.

Les réactions ont été, en effet, nombreuses, parfois virulentes et contradictoires. Certains ont cru déceler dans ce palmarès une espèce de mise en garde adressée aux réalisateurs formant l’élite du cinéma national, qui ne jureraient plus que par le cinéma d’auteur aux codes bien définis. Revigorés par le succès d’estime qu’ils rencontrent en dehors des frontières, ces cinéastes talentueux, bien évidemment boudés par le public de leur pays, ne seraient-ils pas de plus en plus tentés de faire des films pour séduire davantage les sélectionneurs des festivals étrangers plutôt que de plaire au public turc ? D’autres polémistes n’ont pas hésité à parler d’une posture provocatrice qu’aurait adoptée ce jury en crise d’identité, qui aurait délibérément boudé presque tous les films primés à l’étranger…


Pourquoi Ben Hopkins?
Pourquoi en effet, ‘Üç Maymun’ (Les Trois singes) de Nuri Bilge Ceylan, ‘Pandora’nın Kutusu’ (La Boîte de Pandore) de Yeşim Ustaoğlu ou le remarquable ‘Hayat Var’ (Mon rayon de soleil) de Reha Erdem, n’ont-ils pas trouvé grâce aux yeux de ces juges d’une saison ? Chacun aurait objectivement mérité de remporter l’Orange d’or de cette exceptionnelle récolte cinématographique, comme on n’en a pas vu depuis pratiquement les débuts du Festival d’Antalya dans les années 1960.
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La Boîte de Pandore

La réponse n’est pas simple et ne doit pas être simpliste.

Prenons d’abord l’excellent film de Ben Hopkins, présenté d’abord au Festival de Locarno d’où il rentra avec le Prix du meilleur comédien attribué à Tayanç Ayaydın, son jeune interprète ; celui-ci a d’ailleurs obtenu la même récompense au Festival d’Antalya… Pourquoi ce film mérite-t-il, quand on le considère indépendamment de ses concurrents d’Antalya, le prix qui lui est décerné?

C’est d’abord un film étonnant, à plus d’un titre. Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire dans le quotidien turc “Radikal”, j’ai été emporté par la justesse de ton de ce film qui décrit la vie d’un petit commerçant turc malin et ambitieux, vivant dans une petite ville à l’extrême Est de l’Anatolie. Il voudrait devenir un homme d’affaire riche et puissant, mais pas forcément à n’importe quel prix ! Il y a toujours une limite morale, face à l’appât du gain facile et à l’ivresse du pouvoir économique... A la fin de la projection, je me demandais comment a-t-il été possible qu’un jeune cinéaste anglais puisse si bien comprendre l’homme turc jusqu’à déchiffrer ses contradictions, tout en le rendant crédible et touchant à l’écran ? Comment a-t-il pu transcrire avec autant de justesse et de simplicité, la réalité de la vie de ces personnages anatoliens, peut-être même mieux qu’un cinéaste turc n’aurait pu le faire lui-même? J’avais presque l’impression d’avoir vu le dernier film posthume d’Atıf Yılmaz (1925-2006), le grand maître du cinéma turc qui en a réalisé plus de cent vingt, sans prétention formelle mais en nous faisant découvrir des personnages solidement ancrés dans la réalité socio culturelle du pays… Dans ce sens-là, le scénario de ‘Pazar - Bir Ticaret Masalı’ est profondément turc comme l’ensemble de ses acteurs et son décor naturel. Quant à la mise en scène, malgré la nature quelque peu mélodramatique de l’histoire, elle est d’une efficacité rigoureuse, à mille lieues du mélodrame typique de Yeşilçam. Le paradoxe est que ce film, malgré sa spécificité et sa nature hybride, reste fondamentalement ‘un film turc’ dans sa forme et dans son contenu.

En résumé, Ben Hopkins vient de réussir une synthèse culturelle rare, en inversant le chemin habituel des regards croisés que les réalisateurs portent sur le pays qui les accueille. Les cinéastes européens travaillant aux Etats-unis, qu’ils soient immigrés ou non, n’ont-ils pas, presque toujours, voulu faire des « films américains » ? Les cinéastes turcs nous ont volontiers parlé de la vie de leurs compatriotes immigrés en Europe occidental… Ben Hopkins a parcouru ce chemin-là à l’envers, de l’Ouest vers l’Est, en se penchant sur la vie réelle des hommes et des femmes du pays hôte …

Un regard lucide sur les causes de la crise économique…
Le premier secret du réalisateur anglais réside dans sa connaissance profonde des réalités turques pour y avoir vécu plusieurs années et aimé ce pays. Son deuxième atout est l’affection qu’il porte à ses personnages qu’il met en scène avec attention tout en se gardant de les juger hâtivement. Puis vient sa capacité d’observation et son recul qui lui permettent de placer sa fable dans le contexte international, sans pour autant déraciner ses héros, encore moins gommer leurs spécificités culturelles. Tout au contraire, il s’en sert pour mieux nuancer son propos et de ne pas tomber dans le manichéisme de la dénonciation, prémonitoire, des causes matérielles et morales de la crise économique que traverse actuellement notre monde globalisé. Rien que cela ! ‘Pazar- Bir Ticaret Masalı’ est en effet une fable lucide, légère et grave à la fois, sur l’état du système du commerce mondial et sur les états d’âme de l’homme contemporain pris dans les pièges de la croissance et de la consommation à tout va.
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Pazar- Bir Ticaret Masali

Cinéma turc sans frontières...
Il nous faut prendre un peu de recul pour lire autrement le palmarès contesté d’Antalya qui n’est pas au fond pas si contestable que cela.

On constate d’abord que la renaissance du cinéma turc, observée depuis le début du millénaire, a atteint une maturité jamais égalée dans son histoire, pourtant riche en rebondissements. Il s’agit d’une maturité sans frontières. Les meilleurs exemples du cinéma d’auteur triomphent en effet dans le monde entier, de Cannes à Toronto en passant par les festivals asiatiques. La production nationale ne connaît pas non plus de frontières ; tous les genres, du documentaire aux films populaires divertissants, trouvent leur place dans cette production (qui flirte désormais avec cinquante titres par an) dont la quasi-totalité est assurée d’avoir une distribution nationale.

En parallèle, les cinéastes d’origine turque travaillent avec succès à l’étranger. Mis à part le cas particulier de Fatih Akın, cinéaste allemand d’origine turque que la Turquie a fait sien, il y a Ferzan Özpetek qui vient de réaliser cette année le film le moins «turc» de sa carrière adapté d’un roman populaire italien, ’Un giorno perfetto’ qui a représenté le cinéma italien à la sélection compétitive du Festival de Venise cet automne... Yeşim Ustaoğlu, de son côté, réussit à tirer meilleur profit de l’expérience de l’actrice française Tsilla Chelton qu’elle intègre parfaitement au jeu de ses comédiens turcs, en lui donnant la possibilité d’exceller dans le rôle d’une vieille femme turque habitant dans la région montagneuse de la mer Noire (2). Qu’une actrice française de 90 ans soit ainsi consacrée meilleure comédienne (à San Sebastian puis à Amiens) pour un rôle de grand-mère turque sous la direction d’une réalisatrice turque, Yeşim Ustaoğlu, Grand Prix à San Sebastian pour La Boîte de Pandore en dit également long sur un cinéma qui se joue de plus en plus des frontières.

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(1) Soit au total près de 22 millions des 38,5 millions d’entrées, chiffre également en progression de plus de 20% en un an.

(2) Dans ce quatrième long-métrage, la réalisatrice met en scène les errements existentialistes de trois générations d’individus, en faisant le bilan d’une dérive sociale révélée par l’irruption dans la vie éclatée d’une famille, de la grand-mère atteinte d’Alzheimer.

Mehmet Basutçu
(14/04/2009)

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