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Mehmet Basutçu   
Le pianiste compositeur Fazıl Say a fait la une de la presse turque durant plus de trois semaines. Pour les étrangers de passage, cet intérêt
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Fazil Say
médiatique a été fort intriguant. Comment se fait-il que les propos d’un musicien, aussi talentueux et prestigieux soit-il, suscitent autant d’intérêt ? Comment se fait-il que ses réflexions provoquent autant de polémiques au sein de la classe politique et de remous dans l’opinion publique? (*)
On pourrait même se poser, naïvement, une autre question : quelque soit la raison de cet engouement médiatique, ne serait-ce pas là le signe du prestige dont jouissent les artistes dans ce pays ? Ce serait trop beau ! La réalité est bien plus complexe.

Ceux qui se souviennent des mésaventures d’Orhan Pamuk qui a été au centre des polémiques avant et après le prix Nobel de littérature qu’il a reçu en 2006, ne seront pas surpris d’apprendre qu’un entretien accordé à un journal étranger se trouve également à l’origine de ce nouvel emballement médiatique… Certes, les deux cas ne sont pas comparables. Fazıl Say ne risque pas un procès de nature politique devant les tribunaux, comme ce fut le cas pour Orhan Pamuk, puisque les propos du jeune musicien ne sont nullement condamnables au sens juridique du terme. Mais pour certains ils le sont ‘moralement’. Une bonne partie de la classe politique et aussi, de l’opinion publique, ne supporte toujours pas que l’on critique, voire que l’on renie le pays et ses dirigeants, à travers la presse étrangère. Crime de lèse majesté, en somme. Comme si l’exercice de la liberté d’opinion avait besoin de visa diplomatique...

«Les laïques sont devenus minoritaires..».
Quelle mouche a-t-elle donc piqué Fazıl Say pour qu’il évoque lors d’un entretien accordé au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, début décembre, ses légitimes inquiétudes de citoyen devant la montée du conservatisme islamiste et de l’obscurantisme en Turquie ?...
Pourquoi a-t-il déclaré être tellement inquiet devant cette évolution, qu’il pourrait envisager de quitter la Turquie pour s’installer à l’étranger, lui, qui est toujours entre deux continents, mais qui est également le pianiste qui voyage le plus en terre anatolienne ?…

Parce qu’il ne supportait plus la propagation insidieuse d’une certaine forme d’intolérance qui va de paire avec la montée de ce fameux ‘islamisme modéré’ minutieusement organisé... Parce qu’il ne voulait plus se sentir « minoritaire » dans son propre pays, ni menacé dans sa façon de vivre… Parce qu’il était triste, aussi, de constater que ses rêves les plus légitimes pour un meilleur avenir, pour une société d’ouverture et de culture à portée de tous, se fanaient de jour en jour...
Il a alors déclaré qu’en Turquie où les épouses de presque tous les ministres portent aujourd’hui le voile islamique, les laïcs devenus minoritaires (réduits à 30 % d’après lui) subissent la pression de la majorité qui cherche à imposer à tous, de plus en plus ouvertement, un mode de vie traditionnel basé sur les valeurs religieuses...

Exprimé sans doute un peu schématiquement, voire avec une pointe de provocation quant à son éventuel désir de s’installer à l’étranger, ces paroles correspondent pourtant à une profonde réalité. Beaucoup de citoyens, plus particulièrement des femmes qui se définissent laïques et progressistes, craignent de plus en plus pour leurs libertés individuelles. Elles ont peur de ne plus avoir le libre arbitre dans le choix de la vie publique et privée qu’elles voudraient mener… La presse turque n’évoque-t-elle pas avec insistance depuis cet été, une espèce de pression sociale diffuse dénommée ‘mahalle baskısı’ (qui signifie, mot à mot, ‘pression du quartier’) ? Pression qui gagnerait en intensité, notamment dans les petites villes et les zones rurales...

Dans la foulée, Fazıl Say critiquait également le ministère de l’Education nationale, accusé de vouloir carrément supprimer les cours d’éducation musicale dans l’enseignement secondaire, en ne prenant aucune mesure pour pourvoir les dix milles postes vacants de professeur de musique… Dans un premier temps, le ministre ainsi accusé protesta vivement et déclara vouloir porter plainte pour diffamation contre Fazıl Say. Quinze jours plus tard, son ministère annonçait, pour ne pas jeter de l’huile sur le feu, que la plainte ne serait pas déposée…

La presse soutient Fazıl Say et les anciens dossiers s’ouvrent…
De nombreux éditorialistes parmi les plus lus de la presse quotidienne, ont pris position en faveur du musicien, à l’exception, bien sûr, de ceux qui écrivent dans les journaux proche du gouvernement. Rappelons au passage que là aussi, nous sommes en face d’une spécificité turque : chaque grand journal accueille dans ses pages une bonne dizaine d’éditorialistes(!) qui signent quasi quotidiennement deux colonnes de commentaires ‘libres’, toujours à la même page et délimitées par un cadre pour être plus facilement repérées, avec leur photo d’identité affichée en prime. C’est la recette ‘sucrée et salée’ du journalisme d’opinion à la turque…
Les plus sérieux de ces éditorialistes ont souligné la véracité des faits qui inquiètent Fazıl Say à juste titre ; ils lui ont également reconnu le droit à une sensibilité plus aigue que la moyenne de ses compatriotes, pour mieux comprendre l’apparent excès de ses formulations… Le rédacteur en chef du quotidien populaire Hürriyet, écrivit même que les propos du pianiste agissaient en fait, comme un test du papier tournesol sur chaque citoyen ! La profonde acidité de certaines réactions, celles notamment des députés de l’AKP (Parti de la justice et du développement) au pouvoir, était bien évidente…

Cette longue polémique a également permis de rouvrir certains dossiers, pour y apporter des éléments nouveaux au risque de faire saigner d’anciennes blessures. Par exemple, le célèbre journaliste et documentariste Can Dündar, précisa qu’en 2003, lors du Festival de musique d’Istanbul, c’est le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan lui-même, et non son ministre de la Culture seul, qui avait pris la décision d’interdire la projection de certaines séquences du film documentaire que lui, Can Dündar, avait réalisé sur l’incendie criminel de l’Hôtel Madımak à Sivas (incendie qui coûta la vie à 37 intellectuels dont le poète Metin Altıok, le 2 juillet 1993) et que Fazıl Say voulait inclure dans la mise en scène de la première création publique de son nouvel oratorio, Elégie pour Metin Altıok… (cf. Glob-note - page : 20070824)

Le ministre de la Culture rencontre Fazıl Say…

Tout ce remue-ménage que l’on vivait, n’était pas une simple tempête dans un verre d’eau, comme certains ont pu le prétendre. Fazıl Say a bel et bien mis le doigt là où cela faisait mal, en exprimant des inquiétudes ressenties par beaucoup, depuis longtemps... Le noyau dur de l’électorat de l’AKP, estimé à moins de 10% du corps électoral, souhaite en effet une plus grande « islamisation » de la vie quotidienne et s’organise pour continuer à faire pression sur le gouvernement et sur la population pour que les citoyens adoptent, de plus en plus nombreux, un mode de vie conforme à la tradition islamique... Or, si l’AKP a été le grand vainqueur des élections anticipées du 22 juillet 2007 en obtenant la majorité absolue des sièges, c’est que le parti avait su rallier une bonne partie des classes moyennes laïques, des libéraux et des milieux d’affaire… Le premier ministre Erdoğan est aujourd’hui tenu de mener un jeu d’équilibriste, en calmant les ardeurs de son aile droite qui le gêne de plus en plus, du fait de ce radicalisme idéologique…
Il fallait donc apaiser le jeu. Le ministre de la Culture et du tourisme en exercice, a finalement décidé de rencontrer
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Fazil Say
à Istanbul et l’invita, deux jours avant que 2007 ne s’achève, à prendre le petit déjeuner dans un bel hôtel donnant sur le Bosphore. Monsieur Ertuğrul Günay, ancien homme de gauche, l’un des rares ministres d’ouverture, déclara à la fin de leur rencontre que Fazıl Say est un jeune artiste talentueux dont toute la Turquie est fière et que le devoir du gouvernement est de le soutenir ; il précisa également qu’ils ont eu une discussion libre et conviviale. Fazıl Say, qui semblait effectivement plus détendu à la fin du rendez-vous qu’à son arrivée, déclara avoir parlé avec son interlocuteurs de futurs projets communs, notamment du concert qu’il doit donner en automne 2008, à l’occasion du Salon du livre de Francfort où la Turquie sera l’invitée d’honneur ; ils se seraient même mis d’accord sur le programme : l’oratorio pour Nâzım Hikmet que Fazıl Say avait composé en 2001... Le compositeur a également déclaré avoir demandé au ministre de l’aider à organiser une tournée dans une quinzaine de villes turques pour que l’oratorio pour Nâzım Hikmet, qui n’a pas été interprété en Turquie depuis l’été 2005, soit de nouveau entendu dans les salles de concert à travers tout le pays. L’air vivifiant du Bosphore semblait avoir dispersé les gros nuages... Mais le lendemain, le ministre a mis quelques bémols à ses paroles, en déclarant à la télévision que Fazıl Say, au lieu de discourir sur les questions politiques, serait mieux inspiré de s’occuper de ses propres affaires…

«Alors, c’est le grand départ?»

Le dimanche 6 janvier, Fazıl Say est à l’aéroport d’Istanbul pour s’envoler vers la France. Les journalistes, pas forcément des paparazzis, sont également là. « Alors, ça y est ? C’est le grand départ ? » l’interroge l’un d’entre eux. « Non » répond Fazıl Say, las. « Je me suis déjà expliqué là-dessus. C’était une erreur de traduction et d’interprétation. Je l’ai déjà fait savoir. Je ne quitterai pas mon pays. Je reste pour continuer le combat. Aujourd’hui je pars pour la France où je donnerai un concert mardi soir. Je serai de retour jeudi. Ne vous fatiguez pas. Ne me fatiguez plus… »
Le lendemain, le 7 janvier 2007, Milliyet , l’un des grands quotidiens populaires, publie une tribune libre signée Fazıl Say. Il y parle de sa profonde blessure et de son sentiment d’échec, avec une infinie tristesse:

Le plus grand rêve de ma vie, est de créer en compagnie de ma fille Kumru, quand elle sera grande, un très grand «FESTIVAL DES CULTURES ET DE LA PHILOSOPHIE»…
Par exemple à Patara…
Ou bien à Aspendos…
A la manière de l’antique Anatolie!
De notre chère Anatolie qui est le plus ancien berceau des civilisations !
Depuis dix milles ans, peut-être même plus !
Ces terres méritent d’accueillir le plus grand, le plus éclectique des festivals.
Ne le méritent-elles pas?

(…)
Dans un univers où l’on pourrait croire que la fleur Mozart s’épanouisse aux côtés du rameau Veysel le troubadour anatolien…
L’espace… Ô l’espace !!!
Il y a 30 ans, quand j’avais l’âge de Kumru, 2008 était synonyme de vivre dans l’Espace!
D’aller dans les profondeurs de l’Espace,
D’avoir conquis l’Espace!!!
2008 !!!
N’était pas le débat sur le voile islamique !
N’était pas la crainte de se faire déposséder de la laïcité!
N’était pas l’exclusion de l’art et de la philosophie des sphères de l’enseignement et des médias!
N’était pas «Défaite sur tous les plans»!
N’était pas du tout cela, pas du tout…
Je ne peux exprimer mon chagrin !
Aucun mot ne peut l’exprimer…
(…)

Plus de cents concerts par an à travers le monde
Le concert que vient de donner Fazıl Say à Clermont-Ferrand avec l’orchestre d’Auvergne, sera repris le 14 janvier à Nancy et le 17 à Echirolles dans l’Isère. Un concerto de Mozart et La Route de soie (İpek Yolu), concerto composé par Fazıl Say, sont au programme... Les mélomanes parisiens auront eux, la chance de l’écouter le dimanche 20 janvier, au Théâtre du Châtelet, interpréter en compagnie de la jeune violoniste Patricia Kopatchinskaya, des sonates de Beethoven, de Ravel et de lui-même…
Fazıl Say donnera en 2008, d’après la liste que l’on peut consulter sur son site officiel ( www.fazilsay.net ), plus de cent concerts à travers le monde ! En 2009, il sera inévitablement la vedette de la « Saison turque en France » qui doit s’étaler d’octobre 2009 à avril 2010… Deux dates sont déjà retenues au Mans (les 20 et 21 novembre 2009) pour deux concerts dont le programme reste à définir. Dans le cadre de cette « Saison turque » Il y a même l’espoir de voir enfin interprété intégralement dans la mise en scène voulue dès le départ par Fazıl Say, le dernier oratorio qu’il a composé : la ‘sulfureuse’ Elégie pour Metin Altıok... Cela serait une vraie première ! L’Odéon -Théâtre de l’Europe, qui a décidé sous la direction d’Olivier Py, de s’ouvrir davantage à la poésie et à la musique, s’intéresse en effet au projet…
Reste à savoir si les autorités turques laveront enfin la honte de la censure partielle dont ils ont été responsables en 2003, en acceptant d’inclure cet oratorio dans le programme officiel de la Saison turque en France et en envoyant, par exemple, le chœur du ministère de la Culture et du Tourisme, l’interpréter en France… Si possible, pas seulement à Paris, mais également dans d’autres villes de l’Hexagone, dans sa mise en scène originale, avec la projection en arrière-plan de ces tristes images documentaires sur l’incendie de l’Hôtel Madımak à Sivas, auxquelles Fazıl Say tient beaucoup, pour que cela ne se reproduise plus jamais. Le poète Metin Altıok était hélas, l’un de ceux qui ont brûlé vif dans les flammes de cet incendie criminel…

Lever officiellement cet interdit, serait juste et intelligent. Il est permis d’en rêver.
Cela serait aussi un signe d’espoir pour recoller, en partie, les morceaux des rêves brisés de Fazıl Say…



(*) Voici le témoignage de Bénédicte Haettich, médecin rhumatologue au Mans, qui nous parle d’une journée qu’elle a vécue à Istanbul lors de son premier voyage en Turquie, fin décembre. Docteur Haettich, mélomane passionnée, membre d’une association culturelle franco-turque, est à l’origine du projet des deux concerts que Fazıl Say a accepté de donner au Mans les 20 et 21 novembre 2009.

Istanbul, 29 décembre 2007 : première rencontre avec cette ville aux deux rives, asiatique et européenne. C’est un pianiste turc, Fazıl Say, se voulant le lien entre l’Orient et l’Occident, qui m’a donné envie de découvrir la Turquie…

Il fait froid, mais beau. La mer Marmara est de marbre, le trafic maritime intense, comme dans les récits d’Orhan Pamuk. Compte tenu de mon intérêt pour la Musique, j’apprends rapidement que Fazıl Say est à Istanbul, où il a rencontré le matin même le ministre de la Culture et du Tourisme. Il a récemment mis en cause, dans la presse internationale, le port du voile et l’insuffisance d’éducation musicale en Turquie, et évoqué son projet éventuel de quitter son pays si rien ne changeait.

Quelle ne fut pas ma surprise de voir l’intensité et surtout l’hostilité des réactions que cette prise de position a suscitées !

Cet événement a fait la une de plusieurs quotidiens turcs, assortie d’articles sur Fazıl Say, plusieurs jours consécutifs. Des propos injurieux et calomnieux ont été tenus. Se demander par exemple qui connaît les chansons de Fazıl ressort de l’incompétence culturelle la plus totale. Je ne savais pas que des pianistes inconnus étaient retenus de par le monde deux ans à l’avance, ni que les compositeurs de la trempe de Mozart étaient des chansonniers ! De qui se moque-t-on? Il est étrange qu’un pianiste aussi virtuose et sensible que Fazıl Say, créateur et novateur dans son Art par la découverte et l’alliance de nouveaux sons, ne soit pas reconnu et soutenu par les responsables turcs, alors qu’il est un véritable ambassadeur de son pays. Et que dire de cette caricature faisant la une d’un quotidien le 1er janvier 2008, où l’année 2007 qui meurt et passe la frontière se retourne vers Fazıl pour savoir s’il est prêt à la suivre! Caricature jouxtant l’annonce d’une interview de la mère de Fazıl. Jusqu’où les médias turcs sont-ils prêts à aller lorsqu’ils sont confrontés à un artiste qui veut user de sa liberté et de son indépendance d’expression?

Mais la presse écrite n’est pas la seule à me poser question!
Dans les magasins de musique et les librairies d’İstiklâl Caddesi, rue des mélomanes stambouliotes, il y a une demande qu’il semble ne pas devoir formuler : celle du DVD de l’oratorio composé par Fazıl Say pour Metin Altıok ! Réponse: ce DVD n’existe pas,…enfin n’existe plus. Il est vrai que la création de l’œuvre avait été douloureusement vécue, si je peux m’exprimer ainsi, puisqu’écrite en mémoire d’un poète victime d’un attentat à Sivas en 1993. La projection d’images portant sur cet événement avait été interdite, elle aurait gêné le chœur !… Combien d’années faut-il attendre pour réhabiliter un poète? Aussi longtemps que pour Nâzım Hikmet?
Enfin, lorsque je prononçais le nom de Say, j’ai parfois été confrontée à une réaction de « fermeture » totale, comme s’il y avait une gêne à entendre prononcer ce nom!

Où étais-je? Dans la capitale culturelle de la Turquie?
Culture ne signifie-t-elle pas ouverture?
Faut-il que les artistes turcs meurent ou quittent leur pays pour être reconnus?
La question étant : peut-on accepter que la liberté d’expression et la musique soient bâillonnées? A chacun de répondre… en son âme et conscience.

(Bénédicte Haettich. 6 janvier 2008)


Mehmet Basutçu
(14/01/2008)

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