«J’ai deux amours, mon pays et Paris…» | Mehmet Basutçu, Nathalie Galesne
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Mehmet Basutçu, Nathalie Galesne   
 
«J’ai deux amours, mon pays et Paris…» | Mehmet Basutçu, Nathalie Galesne
Onay Akbas
La vaste pièce, dans laquelle Onay Akbaş peint, donne sur une sorte de cour où d’autres ateliers sont regroupés. La partie privée où il vit avec sa famille se développe à l’arrière. C’est côté cour pour l’art, côté jardin secret pour l’espace intime. Dans l’atelier, des toiles encore vierges attendent d’être peintes. Cette suspension plane, blanche et vide des cadres a quelque chose de fascinant. A l’inverse, d’autres toiles immenses trônent sur le mur de gauche dans tout l’éclat de leur achèvement.

Il y a de la déconstruction dans la peinture de Onay Akbaş : déconstruction de mythes, de figures, de thèmes, de formes, de volumes pris dans un tourbillon de couleurs qu’un sujet impertinent aurait jeté en pâture sur la toile pour intercepter, dérouter, provoquer le regard.

«Toiles kaléidoscopique: des prismes disloquent une image qu’ils ouvrent au mental…Akbaş se livre à un jeu méticuleux où les inventions lumineuses ont appris leur liberté, et où le savoir-faire raccommode les éclatements. Fulgurante, fugace et patiente: telle est l’action picturale dans l’atelier…», écrit Frédéric Amblard dans l’album que le peintre vient de nous offrir.

Un don qui accompagne celui des paroles qui, à présent, se libère non loin des créatures géométriques d’Onay Akbaş.
«J’ai deux amours, mon pays et Paris…» | Mehmet Basutçu, Nathalie Galesne
Taureau (Bođa - 1998)
Comment s’est passée votre rencontre avec la France?
A l’école des Beaux-Arts en Turquie, on nous enseignait que la France était en quelque sorte La Mecque des artistes. Les esprits étaient très imprégnés par cet imaginaire français. Il faut dire que les grandes écoles artistiques ou scientifiques se trouvaient alors en France. Et puis, Picasso, les autres grands peintres, c’est en France qu’ils avaient créé, non? J’ai été moi aussi bombardé par la France, pas seulement celle de la peinture, mais aussi celle de Voltaire, des Encyclopédistes, des Lumières, celle de la Révolution française, de Hugo, des communards…

Cette image est-elle aujourd’hui caduque?
Paris, c’était pour moi un passage obligatoire, bien sûr j’ai appris ensuite que le vrai voyage c’est en soi-même qu’on le fait. Donc, je me suis trouvé tout simplement, et je suis sur le chemin du retour, d’un retour intérieur. Ceci étant dit, Paris reste un carrefour, il n’y a pas un peintre au monde qui ne rêve de venir un jour à Paris. Ici autour de moi, il y a énormément d’artistes étrangers, mon voisin est argentin, en face il y a un chinois, à côté un Polonais …

La Mecque s’est-elle réduite à un mythe décevant?
Non, La Mecque c’était pour moi de me laisser illuminer. Les deux premières années, j’ai vraiment été sous le choc de ce que je découvrais. Et puis après c’est l’habitude, les alibis qui m’ont poussé à rester. Le confort aussi. Cet atelier par exemple, c’est une chance extraordinaire de l’avoir obtenu. Si vous pensez qu’il y a environ 15.000 artistes professionnels dans la capitale, vous pouvez imaginer les sélections et les commissions qu’il a fallues passer pour avoir ce lieu.

Si vous étiez resté en Turquie, vous ne peindriez sans doute pas de la même manière. Quelle incidence cet éloignement a eu sur votre peinture?
Ma peinture me ressemble, elle ressemble à la vie que je mène ici à Paris. Pour moi l’art, c’est une proposition, une recréation, une transformation, car on crée toujours à partir de quelque chose, à partir d’une mémoire. Il ne peut jamais y avoir de création au dessus de tout, ou alors elle s’applique à une divinité, quelque soit son nom.
Pour recréer, il faut descendre au fond de son propre puits. En fait, je suis étranger à moi-même mais je me cherche, et je trouve petit à petit l’autre qui est en moi en transformant ma peinture. C’est quand je suis arrivé en France que j’ai vraiment pu comprendre et connaître ma propre culture. Par exemple, c’est en France que j’ai vraiment pris conscience du personnage politique que représentait Atatürk.

Comment se passe aujourd’hui cet aller-retour culturel entre Paris et Istanbul?
On me demande souvent ce que cela signifie d’être un artiste turc à Paris. Franchement, j’ai beaucoup de difficultés à comprendre cette question et à me représenter comme un artiste turc. Cela ne veut pas dire grand-chose pour moi. Maintenant dans cette ville, j’ai mes habitudes, j’y ai fait mes enfants, elle fait partie de moi. Je vis et je travaille à Paris, mais j’ai un projet intéressant à Istanbul. Celui de créer un espace artistique où je pourrais également exposer mes œuvres, de manière permanente afin de permettre à ma peinture de continuer à vivre après ma mort.
«J’ai deux amours, mon pays et Paris…» | Mehmet Basutçu, Nathalie Galesne
Boite de Pandore (Pandoranin Kutusu - 1998)
Evoquer sa propre mort quand on a passé depuis peu la quarantaine, c’est un peu étrange non?
Les artistes ont l’ego plus développé que les gens ordinaires. Ils ont peur de la mort, cette peur est universelle mais elle prend chez eux une dimension particulière. Ils essaient de vaincre cette peur en devenant atemporels. Ils veulent témoigner du présent et s’inscrire dans l’avenir, participer de cet avenir dont ils ne savent encore rien.

Comment définiriez-vous votre peinture?
J’ai du mal à me qualifier. Pour parler de mon travail, il faudrait que je sois détaché de ma peinture, de ce que je produis, or j’en suis incapable. Disons que je me situe en dehors des écoles et des «ismes». J’aime la couleur et l’inspiration primitive. J’ai eu plusieurs périodes : une période baroque, puis impressionniste avec une attirance très forte pour la nature. J’ai été expressionniste, j’aimais jouer avec la brutalité des couleurs. Ensuite, je suis passé par une figuration nouvelle liée à la bédé. Mais celle-ci nie la troisième dimension, n’intègre pas l’espace, ce qui est à l’inverse très important dans ma peinture. En fait, il y a beaucoup de choses qui sont entrées dans mes toiles, et beaucoup qui en sont sorties. Au bout de 25 ans de vie artistique, on a tendance à vouloir alléger son bagage en simplifiant au maximum son expression.

Comment voyez-vous les relations entre la Turquie et l’Europe?
Il y a deux types d’Europe: une Europe des idées et des valeurs et une Europe géographique, pour moi c’est la première qui compte. Je suis né dans un village au bord de la mer noire en pleine guerre froide, où une autre guerre secrète avait lieu qui opposait les ultranationalistes et l’extrême gauche à laquelle j’appartenais, et pour laquelle mon frère a perdu la vie.
Malgré ces conflits intérieurs, la Turquie était engagée avec l’OTAN dans la guerre froide, elle a même combattu en Corée où j’ai un oncle qui a été blessé. La Turquie a donc fait à l’époque d’énormes sacrifices pour être aux cotés de l’Occident et ses valeurs. En effet, avoir un million de soldats à nourrir était au dessus de ses moyens, du moins ce sont des ressources qui n’ont pas été investies dans l’éducation, la santé, le bien-être de ses citoyens. Or depuis qu’est-il advenu ? Alors que la Turquie avait servi à faire tampon, à protéger le flanc sud de l’Europe de l’URSS, bon nombre des pays de l’ancien bloc de l’Est font désormais partie de l’Europe tandis que la Turquie non. Ce n’est pas vraiment la meilleure manière de nous remercier pour nos bons et loyaux services. Ceci étant dit, je me sens européen, et je pense qu’il faut institutionnaliser au plus vite les relations entre l’Europe et la Turquie. Mehmet Basutçu et Nathalie Galesne
(30/03/2007)