Grandeur et dérives du cinéma turc | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Grandeur et dérives du cinéma turc | Mehmet Basutçu
Mehmet Basutçu
Tout espoir est désormais légitime. La renaissance dont on parlait depuis plus de deux ans, n’était pas un vain mot. Le renouveau du cinéma turc se confirme et s’enracine. Même la mauvaise herbe pousse avec vigueur sur ce terreau redevenu fertile. Toute ambition, de la plus sincère à la plus perverse, y trouve alors sa place. La cohabitation du pire et du meilleur sur les mêmes écrans, n’est-elle pas au fond, signe d’énergie sinon de bonne santé?

L’actualité cinématographique de ce début d’année, fort contrastée, est en effet à double facette. D’un côté, le cinéma d’auteur continue de se développer et se prépare à de nouvelles conquêtes, notamment avec trois films très attendus:

De nouveaux candidats à la Palme d’or…
Il y a d’abord «Les Climats» (İklimler), une histoire d’amour impossible sur fond de solitude, quatrième long-métrage de Nuri Bilge Ceylan qui en est également l’interprète principal. «Enfin! Il était temps…» diront certains. Le chef de file du nouveau cinéma turc s’expose ainsi davantage, avec une œuvre centrée sur sa trajectoire personnelle de plus en plus centripète. «Les Climats», une coproduction française, sera candidat à la Palme d’or, en mai prochain. Après le succès de «Uzak» en 2003, Nuri Bilge Ceylan se met ainsi une deuxième fois en lice pour les prestigieux prix cannois, en égalant au passage le record de participation de Yılmaz Güney qui a été, lui aussi, sélectionné deux fois pour la compétition (1)
Le deuxième film le plus attendu de l’année est «La Destinée» (Kader, 2006) de Zeki Demirkubuz que l’on découvrira probablement à Venise (ou à Rome) en automne prochain. Le réalisateur, comme à son habitude, aurait tissé cette histoire de passion triangulaire, des fils aux couleurs contrastées des réalités turques qu’il a toujours réussi à appréhender avec lucidité et sensibilité. Le scénario de «La Destinée» permet à Zeki Demirkubuz de revisiter son propre cinéma, puisqu’il nous invite à retrouver quelques uns de ses anciens héros, plus précisément ceux que nous avions tant aimés dans «Innocence» (Masumiyet, 1997), son second film.

Le troisième titre le plus remarquable de ce trimestre, «Cinq temps» (Beş Vakit, 2006) est un film qui marquera certainement le retour sur la scène internationale de Reha Erdem. Après avoir été primé en 1989, au Festival des 3 Continents de Nantes avec «A Ay, 1988», son premier long-métrage, il s’était consacré à la mise en scène de théâtre durant plus de dix ans. Son retour au cinéma (depuis le début des années 2000) atteint la maturité avec ce quatrième long-métrage. Dans «Cinq temps», Reha Erdem nous décrit les tourments de deux adolescents qui vivent dans un village de la côte égéenne. La mise en scène, sobre et contemplative, est rythmée par les appels à la prière, cinq fois par jour, du muezzin qui est le père de l’un des deux compères. Ce muezzin de père, l’objet d’une profonde haine de la part de son fils qui la nourrit et rumine à tout instant, est souffrant… «Cinq temps» vient de rafler plusieurs prix au 25ème Festival de Film d’Istanbul qui s’est achevé le 14 avril dernier. Reha Erdem ne sera pas à Cannes, mais fera certainement le tour du monde des festivals.

Films populaires, films populistes…
A l’autre bout de la palette se trouve le cinéma populaire. De la médiocrité ambiante de ce type de production émerge quelques films singuliers et un spécimen dangereusement populaire: «La Vallée des loups, Irak» (Kurtlar Vadisi - Irak). Dernière épisode d’une série télévisée très populaire depuis plusieurs années, ce film est sorti en salle début février avec 480 copies sur le territoire national et une distribution parallèle dans 14 autres pays, notamment en Europe occidentale où se trouvent concentrée les populations immigrées d’origine turque. «La Vallée des loups, Irak» qui prétend dénoncer la politique américaine en Irak en stigmatisant le comportement sanguinaire de ses militaires, est d’autant plus inquiétant qu’il procède par amalgames successifs. Partant d’un scénario simpliste et manipulateur aux accents racistes, cette mise en scène hollywoodienne signée Serdar Akar(2) a pulvérisé les records de recette. Deux mois et demie après sa sortie, près de 5 millions de spectateurs l’ont déjà vu en Turquie. L’Allemagne vient en seconde position avec quelques 700.000 entrées pour ce film source de vives polémiques qui ont défrayé la chronique jusque dans la presse américaine...
2005: l’année de la consolidation?
Globalement, 2005 a été l’année de la consolidation. Les chiffres soulignent même quelques avancés significatives. Le nombre de films turcs distribués enregistre un bond spectaculaire de 50% pour atteindre un niveau jamais vu depuis dix ans. Avec ses 27 titres sur un total de 211 à l’affiche des salles du pays tout le long de l’année, le cinéma turc attira de nouveau près de 40% des spectateurs.
Une consolidation plutôt encourageante, malgré la baisse de 10% de la fréquentation annuelle. Les films populaires ayant continué de tirer les chiffres vers le haut(3), le cinéma national n’a pas fait les frais de cette relative désaffection des salles . Désaffection que l’on explique principalement par le piratage de plus en plus précoce des nouveaux films dont les DVD circulent clandestinement aux portes même des salles qui les affichent.

Sorti en salle en décembre 2005, «Affaires organisées» (Organize İşler) le dernier film de Yılmaz Erdoğan qui est habitué à caracoler en tête du box office, a dépassé les 2 millions d’entrées après trois mois d’exploitation à cheval sur les deux années. Yılmaz Erdoğan signe une nouvelle fois un film populaire inventif et satirique, qui donne une image à peine caricaturale des contradictions de la société turque contemporaine, plus précisément d’Istanbul où se côtoient la petite misère et la richesse démesurée, où se croisent les chemins des mafieux de tout poils et des intellectuels déboussolés, où se retrouve toute l’Anatolie dans sa diversité ethnique. Ce cinéma populaire qui se situe sur le registre du divertissement intelligent, n’a rien à voir avec «La Vallée des loups, Irak» qui rappelle par son manichéisme les grandes productions américaines de l’époque de la guerre froide, une espèce de sous «Midnight Express» en somme, où les rôles seraient inversés…

Les jeunes et les moins jeunes, autant d’atouts pour l’avenir…
Un autre signe de santé du cinéma turc est le tournant positif pris par le Festival national du film d’Antalya. Comme nous en avons parlé ici même l’automne dernier, sa 42ème édition se termina par la victoire du jeune cinéma turc, dans un palmarès délibérément tourné vers l’avenir. Signalons juste qu’Ulaş İnaç qui remporta l’Orange d’or à Antalya avec «Dérivatif» (Türev), se prépare actuellement à tourner son second film qui doit s’intituler «La Propriété» (Mülk) et que nous découvrirons très probablement sur nos écrans vers la fin de l’année. Par ailleurs, un autre nom connu du cinéma d’auteur, Derviş Zaim, vient de terminer le tournage de son quatrième long-métrage avec le soutien du fond Eurimages: «En attendant le Paradis» (Cenneti Beklerken) où il nous ramène au 17ème siècle, à l’époque ottomane…

L’arbre du renouveau continue donc de s’élancer dans la diversité d’une production qui reste encore modeste avec une trentaine de titres par an. L’important est que les nouvelles pousses soient bien au rendez-vous et que l’environnement reste favorable au développement.
Les surprises, les bonnes comme les mauvaises, ne devraient pas être rares dans les années à venir.
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1) « Yol, 1982 » coréalisé avec Şerif Gören, permit à Yılmaz Güney d’inscrire son nom en tête du palmarès en 1982 en partageant la Palme d’or avec Costa Gavras. «Le Mur», dernier film de Güney, était également en compétition en 1983.

2) Ce jeune réalisateur a un parcours curieux. Il ambitionne à ses débuts de faire du cinéma d’auteur. Son premier film «Dans le navire» (Gemide) est prometteur; il est même sélectionné à la Semaine Internationale de la critique au festival de Cannes en 1999. Après deux autres films intéressants mais non aboutis, Serdar Akar se tourne vers la télévision pour réaliser les dernières épisodes de la fameuse série «La Vallée des loups».

3) 27 millions de billets ont été vendus en 2005 contre 30 millions l’année précédente. Parmi les dix meilleurs titres du box-office, se trouve sept films turcs dont les deux têtes de liste qui font respectivement 2,5 et 1,5 millions d’entrées. Neuf des 27 films turcs distribués en 2005 franchissent par ailleurs, la barre des 500 millions d’entrées.
Le 5 mai 2006
Mehmet Basutçu
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