Chronique de Cannes - 11 mai: les ponts culturels | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Chronique de Cannes - 11 mai: les ponts culturels | Mehmet Basutçu
A. Getty, C.Rampling et A. Dussolier
Tout est prêt dès le matin. Les membres du jury, arrivés la veille, ont déjà eu une première réunion de travail, avant la conférence de presse de l’après-midi. Le marché du film s’active. Les pavillons des Cinémas du Sud et de la Turquie sont à l’extrémité du Village International, juste en première ligne, côté Croisette, face au flux déjà dense des promeneurs. Sans badge d’accréditation, le commun des cinéphiles est tenu à l’écart. Portes et barrières sont bien surveillées à Cannes; elles sont nombreuses, sauf sur les écrans, une fois les lumières éteintes…
Au milieu de la foule arpentant la Croisette sous le soleil pâle du midi, j’aperçois Fatih Akın, anonyme. Je me précipite pour le saluer et le féliciter. Il est le plus jeune membre de ce jury présidé par Emir Kusturica et c’est la première fois qu’un réalisateur de culture turque est appelé à s’exprimer sur le choix d’une Palme d’or… Fatih me lance un chaleureux «Mehmet Abi, comment vas-tu?» Abi, diminutif de Ağabey qui veut dire grand frère, est une interpellation typiquement turque. Elle réunit, avec ses trois malheureuses lettres, plusieurs significations parfois opposées, oscillant entre copain et maître, ami proche et patriarche autant respecté que craint... C’est une interpellation sans risque en somme, qui a le mérite de rapprocher les gens. Fatih Akın, pur fruit d’une double culture, est bel et bien un Turc dans l’âme, autant qu’il est Allemand, sans doute…
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Fatih Akim
Vingt mètres plus loin je croise Agnès Varda, l’un des membres les plus expérimentés du même jury, savourant sa liberté de promeneuse-glaneuse. Agnès Varda est également porteuse d’une double culture à ramification multiple. Culture de l’art photographique, du théâtre, du cinéma documentaire et de la fiction, entre autres. Il n’est point nécessaire, bien sûr, d’avoir des parents de nationalités différentes ou d’avoir longtemps vécu dans un pays étranger, pour pouvoir enjamber les ponts culturels…
Les ponts culturels, cela pourrait bien être la devise de ce 58ème festival. Commençons par le jury. Toni Morrison, prix Nobel de la littérature est une écrivaine noire américaine. Emir Kusturica pétillant représentant des cultures des Balkans, vit en France depuis quelques années. Fatih Akın a fini par bien apprendre le turc, à force de tourner à Istanbul (nous découvrirons après demain, Crossing the Bridge – The Sound of Istanbul, hors compétition, son dernier film, un documentaire sur la musique turque). Salma Hayek, la vedette hollywoodienne par excellence, n’est-elle pas d’origine mexicaine ?…Il est permis de s’interroger dés ce premier jour, sur la future composition du palmarès. Aura-t-il la tiédeur des compromis impossibles, ou bien la flamme de l’audace.
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Dominique Moll
La soirée d’ouverture est impeccable. Les stars sont au rendez-vous. La mécanique ne risque pas d’avoir des ratées. Le public et les photographes prononcent à tue-tête tous les prénoms du monde…Quant au film qui déclare la manifestation ouverte, Lemming du réalisateur franco-germanique Dominik Moll -encore un biculturel- ravit et déçoit à la fois. Lemming démarre très fort. L’humour noir pince sans rire, la fraicheur et la franchise du propos cueillent le spectateur à froid, avant de le faire rire de l’image de lui-même certes grossie mais si tragiquement quotidienne. Par touches subtiles, Dominik Moll réussit même à nous faire ressentir tout le poids de l’évolution inquiétante de nos sociétés, des dangers du progrès et du profit à tout prix... Le film s’essouffle au bout d’une heure. Le scénario, signé Dominik Moll et Gilles Marchand force le trait, tourne en rond en prétendant devenir fantastique. Il sombre finalement dans le conventionnel bien prévisible. Les deux Charlottes, Rampling et Gainsbourg sont formidables. Dominik Moll est tout de même un cinéaste qui nous veut du bien. Mehmet Basutçu
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