Au-delà du cliché | Murat Germen, Kenza Sefrioui, Le Cube à Rabat, Musée d’art moderne d’Istanbul
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Kenza Sefrioui   

//Murat GermenMurat GermenL’artiste turc Murat Germen était en résidence, au mois d’avril dernier, à l’espace d’art Le Cube à Rabat. Cet architecte et urbaniste de formation travaille sur la photo. Il promène son appareil sur les gens et les espaces et tente d’apercevoir les multiples facettes qui résistent au cliché et aux clichés. Pour ce faire, il a mis au point une technique, faite de technologie, mais surtout de sensibilité.

 

 

 



Votre projet « En train de… » a germé pendant votre résidence de trois semaines au Maroc. L’art est-il un « miroir qu’on promène le long d’un chemin » en train ? Qu’y a-t-il derrière ce jeu de mots ?

On attend de l’artiste qu’il produise une création, autrement dit, un produit final. Moi, ce qui m’importe le plus, ce n’est pas ce produit final (l’œuvre d’art), c’est le processus de création lui-même. Je peux aimer ou ne pas aimer l’œuvre finale, car on ne peut pas toujours faire du grand art. Mais j’aime toujours le processus de création d’une œuvre, qu’il aboutisse ou non. Créer, c’est comme voyager : quand on commence, on ne peut pas toujours prévoir comment le voyage va prendre fin. Il y a toujours une dimension de hasard, et c’est pour cela que c’est exaltant. En français, « en train de » désigne une action en cours. Mais le titre de l’exposition est aussi un clin d’œil au fait que j’ai sillonné le Maroc en train, dans le cadre de mes recherches en tant qu’artiste résident au Cube. Pour finir, je voudrais citer un extrait de la note d’intention de mon exposition au Musée d’art moderne d’Istanbul en 2010 : « Une des choses que je trouve le plus dérangeantes, c’est que l’être humain tire avantage de sa position, de son mode de vie, de son opinion politique ou des groupes auxquels il ou elle appartient pour obtenir un poste ou du pouvoir. On est consterné de voir, ou lire et d’être témoin que la seule raison pour laquelle des gens détruisent des ordres existants, c’est leur volonté de construire leur propre ordre. J’ai le sentiment qu’en général, les gens n’ont pas le courage de rester neutres face à des camps opposés. D’expérience, je sais que des individus qui ont préféré rester indépendants ont été pris pour des rebelles grincheux et entêtés, et que le désir d’indépendance est perçu comme une agression contre un certain groupe de gens. Etre en chemin me libère de ce poids, de cet inconfort, de cette pression, de cette catégorisation. C’est la manière la plus efficace, la plus excitante, la plus agréable et la plus dynamique de me sentir indépendant. Les chemins nous apprennent comment trouver ou nous débarrasser de ce que nous pensons avoir trouvé. La façon de trouver la porte de sortie est sur le chemin… ».

Vos photos sont élaborées à partir d’un programme de votre téléphone portable. Quelle est la part de la technique et la part du regard du photographe ?

L’application que j’ai utilisée est « Slitscan », qui est disponible à la fois sur OS et Android. Elle saisit une très mince tranche verticale de la scène que vous photographiez à des intervalles d’une seconde (ou plus, en fonction de la configuration que vous préférez) et les juxtapose pour former une photo panoramique qui est l’image finale. Puisque ce sont des tranches choisies dans le temps que dure la séance photo depuis un train en marche, l’image finale est un rendu compressé et montre un contenu qui n’est pas visible à l’œil nu à un moment donné. Ainsi, en affichant ces panoramas côte à côte tout le long des murs de la galerie, j’ai pu montrer le récit visuel de tout un voyage en une seule installation photo. J’ai tendance à appeler ce type de visualisation une « vidéo figée », puisque la photo statique dépeint un contenu dynamique qui équivaut presque à de la vidéo. Le regard du photographe est toujours multidimensionnel, et cette pratique de la photo « augmentée » peut véhiculer cette multidimensionnalité.

Votre travail résume en une image des moments qui se déroulent dans le temps. Que cherchez-vous ainsi à saisir ?

J’essaie de convaincre les gens que la photo ne vise pas seulement à figer un moment. Quand une photo est présentée comme un « moment figé », les gens ont tendance à croire qu’elle montre la vérité de la personne, du lieu ou du moment représenté. Pourtant, les gens, les milieux, les époques etc. peuvent avoir des caractéristiques multiples, en fonction des conditions internes / externes, ce qu’une seule photo ne peut jamais saisir. Les photos obtenues par des durées d’exposition plus longues que les quelques fractions de secondes de l’exposition classique peuvent donner plus d’indices sur les gens, les milieux, et les époques.

 

Au-delà du cliché | Murat Germen, Kenza Sefrioui, Le Cube à Rabat, Musée d’art moderne d’Istanbul

 



Propos recueillis par Kenza Sefrioui

13/05/2013



www.lecube-art.com

http://muratgermen.com