Le cinéma turc part à la conquête de l’espace! | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Le cinéma turc part à la conquête de l’espace! | Mehmet Basutçu
La diversité des genres est certainement l’un des meilleurs signes de santé d’une cinématographie nationale. D’année en année, le cinéma turc continue d’en donner de nouvelles preuves et il part cette fois-ci à la conquête de l’espace, dans tous les sens du terme… L’espace national d’abord, en se réconciliant avec son public; l’espace internationale ensuite, en trouvant sa place dans le réseau de la distribution commerciale en Europe occidentale; et enfin, l’espace des grandes productions populaires, avec entre autres, un singulier exemple de science-fiction qui parodie allégrement ses aînés hollywoodiens.

2004 a tout d’abord été marqué par l’incontestable conquête du public national. Les chiffres sont spectaculaires: la part du marché des films turcs grimpa à 41%, ce qui correspond à une croissance extraordinaire de 115% par rapport à 2003! Parmi les 208 films distribués pendant l’année dans les 424 salles du pays –nombre évidemment très insuffisant pour une population de 70 millions d’habitants- il se trouvait seulement 18 films turcs, qui ont pourtant réussi à drainer près de 12 millions de spectateurs sur un total de 29.500.000 entrées. Le premier mois de l’année 2005 est encore plus prometteur. Le nombre de films turcs distribués dans le pays et leur part de marché, ont de sérieuses chances de croître encore, ce qui prouverait définitivement que la remontée des années 2000 marquée par la percée de 2004 n’était pas qu’un heureux accident de parcours.(1)

Un film de science fiction bat des records d’entrées: 4 millions de spectateurs en moins de deux mois.
En tête des films populaires qui ont assuré cette étonnante percée d’audience, vient G.O.R.A., réalisé par Ömer Faruk Sorak, un jeune cinéaste habitué au succès du box-office. Après une expérience à la télévision et dans le cinéma publicitaire, il réalise son premier film en l’an 2000: Vizontélé, une comédie populaire qui grimpera en tête du box-office. Ömer F. Sorak signe avec G.O.R.A. son deuxième film, réalisé à partir d’un scénario de Cem Yılmaz qui est un humoriste en vogue dans le paysage audiovisuel très éclaté de la Turquie (une bonne douzaine de chaînes généralistes émettent sur le réseau hertzien).

G.O.R.A. nous raconte justement l’histoire d’un Turc qui part à la conquête de l’espace! Cette grande production sauvée in extremis de la faillite après le dépôt de bilan, il y a deux ans, de son premier producteur -un puissant groupe financier et industriel démantelé pour fraude et malversation à grande échelle- est en effet le premier exemple de film turc de science-fiction digne de ce nom. Il y est question de soucoupes volantes et d’extraterrestres qui ne sont pas moins habités par les mêmes sentiments de vengeance et de cruauté que nous pauvres terriens!... Arif, personnage principal à multiples facettes, est vendeur de tapis en Cappadoce; il est également guide touristique à ses heures perdues et vendeur occasionnel de photos d’ovni qu’il bricole lui-même… jusqu’à ce qu’un jour, les photos truquées deviennent réalité: il est enlevé par des extraterrestres qui l’embarquent dans un vaisseau spatial en compagnie d’autres hommes venus de 12 pays différents, en direction de G.O.R.A. Une fois sur cette planète, un petit groupe de terrien mené par Arif le roublard (qui, malicieux comme un renard, sait aussi faire preuve d’un grand ‘humanisme’) saura déjouer les pièges du méchant commandant en chef de cette planète lointaine, tout en s’amusant éperdument…

Il s’agit effectivement d’une parodie des films du genre, qui se nourrit à la bonne source: celle d’une culture populaire turque revue et corrigée à la lumière des réalités d’aujourd’hui et de l’attente du spectateur. Quant à l’humoriste Cem Yılmaz, scénariste et interprète principal de cette comédie aux accents inimitables, il est l’une des plus grandes vedettes turques du showbiz, tant à la scène qu’à l’écran, petit ou grand. Sa renommée dépasse les frontières(2)

Sorti en Turquie le 12 novembre 2004 avec 225 copies et soutenue par une forte campagne publicitaire, G.O.R.A. a très rapidement battu le record des meilleurs entrées de tout les temps (détenu par Vizontélé, le précédent film de Ö. F. Sorak) en dépassant les 4 millions de spectateurs avant même que l’année ne se termine!…

Un véritable exploit, d’autant plus qu’il faut ajouter à ces chiffres nationaux les centaines de milliers de spectateurs qui ont simultanément découvert le film en Allemagne, en Belgique, en France ou en Hollande, dans une large diffusion mobilisant 125 copies avec une forte concentration en Allemagne qui compte plus de 2 millions de turcophones… Depuis quelques années, les grandes sociétés de productions turques utilisent, en effet, les méthodes des majors américains pour la promotion et la distribution de leurs produits.
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Scène de Vizontélé Tuuba
Une nouveauté: succès des films populaires turcs sur les écrans européens…
Précisément, l’autre espace conquis en 2004 par le cinéma turc populaire, a incontestablement été celui de la distribution commerciale dans les pays d’Europe occidentale. Juste après le succès international de Nuri Bilge Ceylan (primé à Cannes avec Uzak en 2003, il est le meilleur représentant du cinéma d’auteur d’aujourd’hui) auprès de la critique mais aussi du public (notamment en France), les films grand public se sont également engouffrés dans la brèche. En l’espace d’un an, pas moins de quatre films populaires ont franchi les frontières en direction des pays d’Europe où vivent les immigrés originaires de Turquie. A cette échelle, c’est du jamais vu.

Les cinéphiles allemands, belges ou français les plus curieux, ont ainsi pu découvrir l’an dernier, quelques mois avant G.O.R.A. l’un des meilleurs exemples de ce cinéma qui déplace les foules: Vizontélé Tuuba, deuxième titre d’une série (dont le premier resta en tête du box-office turc de 2001 à 2004 avec plus de 3 millions de spectateurs avant d’être dépassé, justement, par le fameux G.O.R.A.) réalisé par un autre humoriste en vue, Yılmaz Erdoğan, artiste polyvalent d’origine kurde qui a été également scénariste du premier Vizontélé, a surpris tout le monde par le succès inattendu de sa distribution en Europe (3).

Sous forme d’une fable humoristique, Yılmaz Erdoğan traite dans ce film des sujets sérieux comme l’intervention militaire musclée du 12 septembre 1980, ou l’exil imposé dans ces années-là à certains fonctionnaires ‘politiquement incorrects’, en guise de sanction… Tout cela nous est proposé tel qu’il est perçu par un lycéen en vacances dans son petit bourg natal, perdu dans les montagnes de l’Anatolie du sud-est. Partant de l’aventure ubuesque d’un fonctionnaire idéaliste, envoyé comme bibliothécaire en chef dans ce lieu perdu qui n’a pas de bibliothèque, Vizontélé Tuuba nous brosse, sous les traits grossissants de l’humour, un tableau réaliste de la Turquie de cette époque. Le mélange des genres n’y manque pas d’épice; une étonnante alchimie, alors, fait de Vizontélé Tuuba un film bien plus que divertissant.
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Scène de Blessures du cœur
Le regard singulier d’un cinéaste sur la réalité complexe de la Turquie
En ce début d’année, Gönül Yarası (Blessures du cœur), le 6ème long-métrage de Yavuz Turgul(4), creuse également le sillon du «cinéma populaire qui s’exporte bien». Sorti en Turquie le 7 janvier 2005, le film suscite à la fois l’estime de la critique et l’intérêt du public. Avec près de 500.000 entrées en un mois, Il ne battra pas de records, certes, mais trouvera une place honorable dans le box-office de l’année. Rappelons que le précédent film de Yavuz Turgul, Eşkıya (Le Bandit, 1996) -toujours en compagnie de son acteur fétiche et complice de longue date, Şener Şen- avait gardé la première place des meilleurs entrées de tous les temps, pendant plus de quatre ans, avec quelques 2.500.000 spectateurs engrangés, avant de céder sa place à Vizontélé numéro un.

Gönül Yarası est un film d’auteur qui réussit à toucher le grand public par sa construction mélodramatique. Il y a d’abord la description pertinente des tranches de vie, dont la mise en scène qui mêle la légèreté du genre à la gravité des déchirements personnels, nous donne à voir la réalité profonde d’un pays dynamique et contradictoire, qu’il parcourt d’Istanbul à Maraş, au sud-est de l’Anatolie… Ensuite, il y a ce regard sensible mais pas naïf, à la fois critique et chaleureux du réalisateur qui observe ses personnages avec la même attention, la même tendresse et le même désir de comprendre. Personne n’est exemplaire, chacun réagit à sa façon et tous souffrent… Enfin, en scénariste expérimenté des films ‘populaires’ qu’il est, Yavuz Turgul sait admirablement nous transporter bien au-delà d’une histoire d’amour classique, pour nous émouvoir sans tomber dans la sensiblerie.
Gönül Yarası est l’occasion d’un singulier voyage à travers la géographie, l’histoire contemporaine et sociale de la Turquie dont la marche vers la «modernité» a été fulgurante depuis deux décennies.

Pour finir d’en parler, tendons un peu l’oreille à ce que dit Yavuz Turgul à propos de son film et du cinéma en général: ‘Gönül Yarası’ est le terrain d’affrontement de deux philosophies diamétralement opposées: l’idéalisme rationnel d’un côté et le fatalisme de l’autre. (…) Avons-nous la possibilité d’orienter le sens de notre vie? Ou bien, en sommes-nous juste un témoin passif qui s’incline devant la volonté d’un pouvoir suprême? Les deux protagonistes du film n’apportent pas la même réponse à cette question.

Vers une embellie durable
Ces quelques exemples pris parmi les plus significatifs, ne sont pas isolés. La longue crise qui avait débuté à la fin des années 70, est définitivement dépassée. Nous observons depuis le début du millénaire, une certaine continuité dans le développement du cinéma national qui a subi lors des quinze dernières années, une véritable mutation. Une poussée régulière dans toutes les directions, se dessine alors d’année en année. Le nouvel millésime s’annonce également excellent. Au cours du seul mois de janvier, 5 films turcs sont distribués en salles, déjà, alors que la production moyenne tourne aux alentours de 25 films par an. Parmi ces cinq titres deux font l’objet d’une distribution simultanée sur les écrans européens, alors que deux autres figurent dans le catalogue du 55ème Festival de Berlin qui se tient du 10 au 20 février 2005.

En effet, La Classe des cancres au service militaire (Hababam Sınıfı Askerde) réalisé par Ferdi Eğilmez, sorti en Turquie le 14 janvier, bénéficie actuellement d’une large distribution dans les pays européens à forte densité de migrants turcs. Le nouvel opus de cette vieille série populaire qui a plus de trente ans (le père de Ferdi, Ertem Eğilmez, en était justement l’initiateur) a déjà dépassé, en Turquie, la barre du million d’entrées. Quant aux deux films que le Festival de Berlin présente dans les sections Panorama et Forum, il s’agit respectivement d’En attendant les nuages (Bulutları Beklerken) de Yeşim Ustaoğlu et de <>La Chute de l’ange (Meleğin Düşüşü), deuxième film de Semih Kaplanoğlu.

Par ailleurs, l’un des plus heureuses surprises de l’année 2004, le premier long métrage de Ahmet Uluçay, Des bateaux d’écorce de pastèque (Karpuz Kabuğundan Gemiler Yapmak) continue sa tournée des festivals. Après San Sebastian, Toronto et Montpellier, le film a été à Rotterdam début février et sera présenté au festival de Seattle, aux Etats-Unis, en début de l’été. Des bateaux d’écorce de pastèque sera également distribué en France dans les mois à venir, avec une quinzaine de copies.

Parmi les autres titres les plus attendus, se trouve La bru bancale (İğreti Gelin) d’Atıf Yılmaz, vieux routier du cinéma turc qui continue d’explorer la société, notamment l’évolution de la condition féminine, avec justesse et efficacité. Un autre réalisateur resté assez longtemps silencieux, Erden Kıral, qui a été un proche de Yılmaz Güney, nous revient avec Sur le chemin (Yolda) où il raconte, sur un ton très personnel et stylisé, l’histoire du tournage de Yol, Palme d’or à Cannes en 1984. Erden Kıral avait justement commencé par tourner Yol, avant d’abandonner rapidement sa collaboration avec Yılmaz Güney qui était à cette époque en prison, en laissant la place à Şerif Gören. Yolda dont la sortie nationale est prévue en avril, semble être l’un des films turcs qui a le plus de chance de retenir l’attention des sélectionneurs du prochain Festival de Cannes… Enfin, pour terminer ce tour d’horizon, signalons qu’Ömer Kavur sera l’hôte du Festival de Fribourg, en Suisse, qui lui rend hommage en présentant 5 de ses films, du 6 au 13 mars 2005.

L’embellie est bien là et l’horizon semble pour le moment largement dégagé. Le court-métrage et le documentaire se portent bien. Les coproductions européennes continuent de se développer. Les jeunes sont de plus en plus nombreux à se lancer dans l’aventure. Même le gouvernement s’y est mis, en promulguant enfin une loi sur le cinéma, afin de soutenir les efforts des uns et des autres.
Décidemment, le cinéma turc prend de la vitesse, voire de la hauteur.

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1) Plus d’une demie douzaine de films turcs ont été à l’affiche des salles en janvier et février 2005. Quelques uns ont déjà dépassé la barre du million d’entrées, notamment la suite de la série «Classe des cancres». L’agenda de l’année est d’ores et déjà bien chargé en films turcs et l’intérêt du public pour les cinéastes nationaux ne se dément pas.

2) Il nous faut rappeler que le One Man Show de Cem Yılmaz dans la grande salle du Rex à Paris, au printemps 2004, a été donné à guichet fermé, devant un public exclusivement composé de ressortissants turcs; comme cela était le cas en Allemagne ou dans d’autres pays européens où se trouve une forte communauté d’immigrés turcs…

3) «Vizontélé Tuuba» réussit à réunir près de 30.000 spectateurs en France avec seulement 4 copies. Les spectateurs d’origine turque avaient alors littéralement pris d’assaut la seule salle parisienne qui demeura trop petite pour leur soif, durant plusieurs semaines. Le quotidien Le Monde a longuement rendu compte de ce phénomène socioculturel qui intrigua plus d’un, sous la plume de Florence Colombani. En voici un extrait:

Les Turcs de Paris affluent à L'Archipel
LE MONDE | 17.02.04

Sorti le 11 février dans une seule salle du 10e arrondissement de Paris, Vizontélé Tuuba a aussitôt battu des records de fréquentation pour un film turc. Approcher le cinéma L'Archipel avant une séance relève de l'exploit. Les gens viennent acheter des jours à l'avance jusqu'à dix billets par personne. Pendant la projection, des enfants de quatre ans déambulent dans l'allée centrale, tandis que les plus grands éclatent de rire aux pitreries de l'acteur-réalisateur Yilmaz Erdogan.
Propriétaire de la salle depuis 1997, Pierre Dyens ne cache ni sa surprise, ni son plaisir face à ce succès inattendu. "J'en avais besoin. Ce n'est pas évident d'avoir un cinéma d'art et essai dans ce quartier. J'ai dû me séparer de ma programmatrice et recourir aux services d'une société extérieure. J'ai perdu beaucoup d'argent." (…)
"ON VOIT LE PAYS!"
Pierre Dyens ne découvre pas pour autant les possibilités qu'offre le quartier multiethnique du quartier Strasbourg-Saint-Denis: "Il y a le public indien et pakistanais, auquel il faut penser". Le 3 mars, débutera la deuxième édition de sa "Quinzaine du cinéma turc", conçue en collaboration avec l'Assemblée citoyenne des originaires de Turquie et la salle strasbourgeoise L'Odyssée, où Vizontélé Tuuba sort le 18 février.
Cette sélection exigeante de films d'auteurs turcs, comme le magnifique Uzak, de Nuri Bilge Ceylan, devrait attirer cependant un public moins large que le familial Vizontélé Tuuba. Selma, 15 ans, venue avec une bande de copines, explique que " Vizontélé, c'est spécial". "Moi, je n'aime pas les films turcs d'habitude, ça m'énerve même quand ma mère parle turc à la maison. Mais le film, on l'attend depuis longtemps. Le premier était génial! Quand c'est sorti, en Turquie, tous mes oncles qui sont à Istanbul l'ont vu, maintenant on va pouvoir en parler avec eux au téléphone."
Les deux millions d'entrées en Turquie et la popularité de Yilmaz Erdogan sont les raisons le plus souvent invoquées par les spectateurs venus à L'Archipel. Mahmut, qui vient d'acheter cinq billets pour la séance spéciale rajoutée à minuit, secoue la tête: "C'est le pays! On voit le pays, c'est dans notre langue! Et il paraît que c'est drôle..."
Florence Colombani

4) Né en 1946, Yavuz Turgul fait des études de journalisme à l’Université d’Istanbul, puis il travaille pendant six ans comme journaliste dans un hebdomadaire à grande diffusion, Ses (La Voix). Il débute au cinéma en 1976 comme scénariste avec l’aide d’Ertem Eğilmez (1929-1989), l’un des maîtres du cinéma populaire turc. Primé et reconnu pour ses talents de scénariste, il réalise son premier film en 1984 et s’affirme comme cinéaste dès son second long-métrage Muhsin Bey (Monsieur Muhsin, 1986). Il écrit également pour la télévision et crée en 1993 sa propre agence de films publicitaires. Son cinquième film, Eşkıya, (Le Bandit, 1996) se hisse en tête du box-office et y reste de longues années. ________________________________________________________________
Mehmet Basutçu
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