Les artistes turcs sont-ils déjà européens? | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Les artistes turcs sont-ils déjà européens? | Mehmet Basutçu
Etes-vous pour ou contre que la Turquie intègre l’Union européenne? La question est d’une actualité brûlante, notamment en France, à la veille des élections du Parlement européen. L’adhésion ou non de la Turquie y est devenue, contrairement aux autres pays européens à l’exception de l’Autriche, le sujet central d’une campagne qui évolue paradoxalement sur le terrain franco-français avec d’inévitables prises de position ouvertement souverainistes. Pourquoi les français seraient-ils plus concernés par la question turque que, par exemple, la futur constitution de l’Europe des vingt-cinq?

Des réponses de normands fusent de tout bord. Des objections anciennes, tartes à la crème, sont servies réchauffées pour l’occasion. Que le parlement turc ait procédé à un rythme soutenu à des réformes radicales d’harmonisation, entre autres en matière du droit pénal, pour satisfaire aux critères de Copenhague, peu leur importe! Certains hommes politiques français qui vont jusqu’à minimiser ces efforts en mettant l’accent sur les difficultés, réelles, de leur mise en œuvre, évoquent toujours les mêmes arguments: non respect des droits de l’homme, la reconnaissance de l’identité kurde et du génocide arménienne (1).

Deux questions essentielles…
Beaucoup de Turcs, comme d’ailleurs pas mal de citoyens européens y compris des français, pensent que ce sont-là des prétextes pour cacher le malaise qu’engendrent deux questions essentielles concernant l’avenir de l’Union européenne.

1) Quelles doivent être les limites géographiques de la frontière Est, puis Sud, de l’Europe?
2) Peut-on accepter, pour la première fois dans l’histoire de la construction européenne, qu’un pays peuplé de 70 millions de musulmans en devienne membre à part entière ?

Cette deuxième question pose également, au delà des préoccupations d’ordres religieux et historique, celle des différences culturelles. Les craintes devant une autre «civilisation» -tant décriée dans le passé que l’inconscient collectif, enclin aux amalgames et s’octroyant une supériorité supposée, se permet de mettre entre les guillemets d’un mépris inavouable- refont surface.

Les artistes turcs sont déjà dans l’Europe!...
En ce qui concerne l’aspect culturel de la question, la situation n’est certes pas moins complexe. Pourtant, un constat s’impose: les artistes turcs contemporains ont déjà intégrées l’Europe, depuis belle lurette!
Le quotidien Le Monde daté du 29 mai 2004, consacre à ce sujet une page entière avec trois articles, prenant pour appui l’actualité théâtrale (2). Ce qui semble curieux, c’est que l’envoyée spéciale du Monde, rentrant de son voyage à Istanbul, n’ait pas trouvé sur son bureau le dossier de presse d’une importante exposition d’art contemporain qui devait être inaugurée quelques jours plus tard, le 5 juin exactement, au Musée d’Art et d’Histoire de Cholet (3). Cette exposition où l’on pourra voir jusqu’au 15 décembre 2004, les œuvres de 16 artistes contemporains (12 turcs, un malgache et de trois français dont Daniel Buren) est pourtant une preuve irréfutable des conclusions signées par Catherine Bedérida dans Le Monde. Pas la moindre ligne, non plus, dans Libération qui consacre pourtant beaucoup de place à l’actualité artistique.

Silence médiatique?
Pourquoi donc diable, le « microcosme parisien » -pas plus qu’Istanbouliote d’ailleurs- n’a-t-il saisi l’information au vol? Il s’agit pourtant d’une manifestation importante, non seulement dans son contenu, mais aussi dans sa forme. En effet, c’est la première fois qu’une galerie turque d’art contemporain, indépendante, s’associe avec un musée municipal d’une ville française de moins de 100 mille habitants, pour organiser une vaste exposition avec le soutien d’organismes institutionnels et de sponsors privés. Le communiqué de presse qu’ont dû diffuser les organisateurs, en temps utile, n’aurait-il pas été suffisamment bien ciblée?… Possible, mais difficile à croire en ces temps de communication toute souveraine et omniprésente.

Il y a alors, parmi bien d’autres, deux explications possibles: d’abord, le peu d’importance accordée par la presse française nationale aux activités culturelles qui ont lieu en province –à l’exception de quelques grandes villes- et puis, peut-être, le désir de ne pas mettre trop en avant, en ces temps de campagne électorale, une initiative qui met en lumière la maturité des artistes turcs dont les œuvres s’intègrent parfaitement à celles des créateurs français de renom. Il est fort probable que les deux facteurs aient entraîné cet étonnant ‘oubli de communication et d’information’, aussi bien dans la grande presse française que turque…

Enfin, attendons encore un peu, comme le précise l’attachée de presse de la ville de Cholet, Le Monde et d’autres revues spécialisées rendront bientôt compte de cette manifestation et même après la rentrée de septembre puisqu’il s’agit d’une manifestation de longue haleine qui ne fermera ses portes qu’à la veille de Noël. Même en admettant le retard dans la transmission des données depuis le Bosphore jusqu’à la Moine (le fleuve qui arrose Cholet) il est difficile de croire que l’actualité politique conjoncturelle n’ait pas tiré profit de ce contretemps…

Lors de l’inauguration de cette exposition, samedi 5 juin, aucun représentant officiel de la Turquie n’était d’ailleurs présent. Seul le consul honoraire de Nantes était venu sur la pointe des pieds, en précisant bien qu’il se trouvait là à titre personnel… Le maire de Cholet, ayant senti l’importance et la qualité des œuvres exposées, a tout de même fait allusion, lors de son allocution d’ouverture, à la vocation européenne de la Turquie en des termes positifs, bien que son camps politique ait clairement affiché sa position contre…
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S’intégrer en profondeur dans le tissu culturel français
Au-delà de la polémique, il ne faut pas perdre de vue l’essentiel: les artistes turcs s’intègrent en profondeur, pour la première fois, dans le tissu culturel français. Que des plasticiens turcs participent à des manifestations internationalement prestigieuses comme la Biennale de Venise ou bien exposent dans les grandes villes européennes ouvertes à toutes sortes de créations audacieuses ou exotiques, c’est une chose; qu’ils trouvent écho jusqu’aux lieux plus traditionnels des villes de provinces, c’en est une autre et c’est sans doute, la preuve d’une réelle intégration. Dans le cas présent, il s’agit en plus, d’une collaboration entre professionnels de l’art contemporain. D’un côté la galeriste turque Rabia Çapa, de l’autre, Alain Katz, conservateur des musées de Cholet qui est tombé amoureux de la Turquie et de sa vitalité artistique. Rabia Çapa dirige la « Maçka Sanat Galerisi » depuis 1976. Elle y a exposé tous les artistes présents à Cholet, y compris les 3 français, Daniel Buren, François Morellet et Sarkis -qui est d’ailleurs originaire de Turquie- et le malgache Joël Andrianomearisoa. Rabia a également emmené sa collection de 26 robes d’artistes qui ont trouvé un lieu idéal d’exposition dans l’autre musée de la ville, dédié au textile qui fait la réputation industrielle de Cholet.
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Handan Börüteçene et les mouchoirs de Cholet: quand l’art contemporain regarde l’histoire guerrière…
L’exposition principale qui a investi le Musée d’Art et d’Histoire de Cholet est composée, soit d’œuvres et installations déjà présentées à Istanbul, soit spécialement conçues pour l’occasion. Handan Börüteçene que les habitués de notre site connaissent déjà (3), signe la création la plus intéressante. Son installation a littéralement envahi l’ensemble de la collection permanente, grâce à la complicité tolérante d’Alain Katz. C’est en effet rare qu’un conservateur de musée accepte que l’art contemporain se mêle si intimement aux pièces exposées en permanence, qu’il les transforme radicalement. Les visiteurs du musée verront tout autre chose pendant près de six mois! Certains parlent déjà de provocation. Certes, mais il s’agit de privilégier un message de paix, là où la mémoire des guerres, notamment vendéennes, avait élu domicile… Le défi était de taille. Aujourd’hui le pari est gagné. Un voyage à Cholet vaut le détour, ne serait-ce que pour voir cette installation, cette interpénétration de l’art contemporain dans l’histoire d’une région, ce message de paix interactif qui a mobilisé plus d’un millier de personnes, aussi bien en Turquie qu’en France.

Handan Börüteçene a d’abord entrepris des recherches sur l’histoire croisée éventuelle des habitants de la région de Cholet et des turcs. Elle a découvert qu’à la suite des guerres vendéennes, plusieurs centaines de personnes avaient demandé asile politique à l’Empire ottoman. Ils furent souvent installés dans les provinces balkaniques plus proche de la France et de leur culture, que la terre anatolienne. La plasticienne turque choisit ensuite, comme support de son installation, des mouchoirs. Des mouchoirs rouges, produits phares de l’industrie du textile locale, et des mouchoirs blancs turcs brodés. Elle a ensuite envoyé, mille mouchoirs rouges de Cholet à mille Turcs, enfants et adultes confondus; puis, mille mouchoirs brodés à un millier d’écoliers choletais. Elle leur a juste demandé de faire de ces mouchoirs un message d’amour et de paix à l’attention des français et des turcs qu’ils ne connaissent pas et de les lui retourner dans des enveloppes aux reflets argentés prévues à cet effet. Son œuvre n’est autre que l’installation de ces deux milles mouchoirs, attachés les uns aux autres pour constituer des colonnes entières suspendues au plafond. Certains mouchoirs transformés en fleurs garnissent jusqu’à l’intérieur des vitrines, couvrant parfois les objets exposés, tels les fusils d’assaut rouillés pour cause de paix prolongée.

Cette intervention, cette ingérence de l’artiste dans l’histoire plutôt guerrière du pays qui l’accueille, à la veille des commémorations du 60ème anniversaire du débarquement allié en Normandie qui a mis fin à un conflit ayant fait plus de 50 millions de morts en 5 ans, ne manquait pas de sel…
Il se trouvera sans doute, plus d’un visiteur du Musée d’Art et d’Histoire de Cholet, qui, dans les semaines à venir, protestera contre cette outrecuidance, cette incursion pacifiste d’un appel à l’amitié entre les peuples, aussi différents soient-ils...

Tant mieux! Cette interpénétration de l’histoire d’une région française qui flirte avec la Vendée, et de l’oeuvre d’une artiste turque contemporaine, est un clin d‘œil, voire une juste provocation pour les gardiens de l’ordre et des valeurs établies.


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(1) L’actualité apporte une nouvelle preuve de la volonté des autorités turques de se conformer aux exigences européennes. Juste trois jours avant les élections du Parlement européen, on apprend que le gouvernement turc qui se définit comme ‘islamiste modéré’ vient de libérer –enfin!- Leyla Zana et ses quatre collègues députés kurdes qui avaient été pourtant élus au suffrage universel au parlement d’Ankara…

(2) Sous le chapeau «Alors que l'intégration de la Turquie à l'Union européenne fait débat, les jeunes créateurs de l'ancienne Byzance ont depuis longtemps le regard tourné vers l'Occident. Multipliant les collaborations, ils ont intégré les langages artistiques les plus contemporains, au risque de heurter la censure» Le Monde titre sur huit colonnes, en page 29: Les artistes d'Istanbul sont déjà européens.
Quelques extraits des trois articles publiés sous la signature de Catherine Bédarida, envoyée spéciale du journal, sont annexés ci-dessous.

(3) - Pour un entretien d’Handan Börüteçene par Antonia Naim, se reporter au: index.php?menu=92&cont=46&lingua=fr
Il est également question de H. Börüteçene dans l’article «Itinéraires croisés: Istanbul» dans la rubrique Turquie >> dossier:
index.php?menu=92&cont=100&lingua=fr Mehmet Basutçu
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